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Etienne DESTRANGES
Le Théâtre
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A NANTES
Depuis ses orimnes jusqu'à nos jours
1430?- 1893
TARIS
i L I B R A 1 R I K F 1 S CH B A C H E R
' (société anonyme^
33 — Rue de Seine — 33
1893'
Tous droits réservés
Le Théâtre à Nantes
DU MEME ALTEEK
Le Chant de la Cloche, de Vincent d'Indv.
Collât d'Herbois à Nantes.
Dix Jours à Baj/reuth.
F. Halévj/ (épuisé).
Les Interprètes musicaux du Faust de Gœthe (épuisé).
Notes de rorjaf/e.
L'Œuvre théâtral de Meijerbeer.
Samson et IJalila, de C. Saint-Saëns.
Souvenirs de Baj/reuth.
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
Une Partition méconnue: Proserpinc . de C. Saint-
Saëns.
Tannhaûser. — Le Drame. — La Pariition.
EN PRÉPARATION
Fsquisses wagnériennes .
Les Femmes de War/jier. — Médaillons musicaux.
Etienne DESTRANGES
Le Théâtre
A NANTES
Depuis SCS oi'igiiies jusqu'à nos jours
1430?- 1893
^PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
(société anonyme)
33 — Rue de Seine — 33
1893
Tous droits réservés
332334
MON VIEIL AMI
A. BACKMAN
Affectueux souvenir de nos longues années
de collaboration.
E. R.-D.
PREMIERE PARTIE
Depuis les Origines
jusqu'à la Construction du Grand Théâtre
1430? — 1787
LES MYSTÈRES
1430-1518
Nantes, comme partout ailleurs,
nous devons chercher les origines
du théâtre dans les Mysièi^es. On
sait que ces mystères n'étaient
autre chose que des pièces grossière-
ment écrites relatant des épisodes
de la vie des Saints ou du séjour de Jésus-Christ sur la
terre. A cette époque de foi et de croj^ances naïves,
c'était pour le peuple une grande joie de voir rendues
vivantes devant ses yeux, les figures du Christ, de
la Vierge, des apôtres et des martyrs. L'église, qui
■depuis a foudroyé le théâtre et les comédiens, les
1
LE THEATRE A NANTES
protégeait à cette époque. Souvent elle ouvrait toutes
grandes les portes de ses cathédrales aux eo?îfrê?^ei
de la Passion. On doit donc considérer le clergé
comme l'un des principaux instigateurs des repré-
sentations dramatiques, car c'est sous ses auspices
que le goût du théâtre, qui s'était perdu dans les
premiers temps de barbarie, résultat fatal de l'écroule-
ment du monde romain, refleurit de nouveau
parmi les populations.
De nombreux mystères furent donc donnés à Nantes,
pendant toute la période du Moj^en-Age et de la Re-
naissance
En 1455, on joua le mystère de Bien advisé et mal
advisé.
J'ai copié, dans les comptes de la ville, la note de
Pierre Leflô, receveur et rniseur des œuvres et ré-
parations de la ville, qui « supplie luy estre fait rai-
son des paine et travault que il eut et soustint aux
jeux de Bien advisé et mal advisé, que le duc et la
ville firent joer dernièrement au Bouffay de ceste
dite ville, tant pour fere ferer la roe de fortune, pour
fere charréer le boays d'icelle et grand nombre de
clays et de boays et autres plusieurs choses à faire
les chauffault, tant pour les joeurs que pour le peuple
qui estoit à veoir lesditcs jeuz où il alla et envoya,
jpàr plusieurs et diverses joiz et y fits de grandes
dilijences qu'il plaise à mesdits seigneurs des comptes
en ordonner à leur bon plaesir... Ensuyvent les-
mises faictes pour le fait du mystère de Bieyi advisé
LES MYSTERES
ît mal advisé) tant pour matières^ ouvriers, que
pour aultres choses, ainsi qu'il ensuist, quel fut joé
devant le duc et la duchesse. — Pour une douzaine
estaui vert et doré pour la goulle d'enfer, 2^ 6^. Pour
deux grandes peaux de parchemin et deux cordes de
boeau pour faire le tonnerre, 3^ 9«i. Pour deux livres
rouzine à faire sortir le feu par les nazeaux de ladite
goulle, 16J. Pour un cent de queues de vaches à
mettre sur la goulle, 5s. Pour sept linceulx à 5s cha-
cun, cinq touailles à 3» 4^1 chacune, mis à faire ladite
goulle, les orailles et les cornes, 51s gd. A Louis Blan-
chart et son père pour la façon de ladite goulle, et
icelle avoir painte et fourny et mis autre chose qui
y failloint, 112» li^. Pour l'empidrement de quatre
bourgrains noirs, pour tandre devant l'enfer, queulx
furent rompus et souillez, 20s. »
Mellinet, dans sa remarquable notice sur La mii^
sique à Nantes, à laquelle j'ai fait, dans le courantde
ce travail, de fréquents emprunts, raconte que « Lors
des brillantes fêtes données par François II à la belle
Antoinette de Villequier, parente d'Agnès Sorel, les
trois galants Sans-Soucy, comédiens èélèbres du
temps, furent appelés exprès à Nantes. Ils y repré-
sentèrent des farces pieuses et profanes, la Passion
de Jean-Michel, d'Angers ; une Sottise à huit perso?i-
na^65, par le môme auteur; le Mystère du Juge-
ment de Paris, le Mystère de Saint- Donatien et
de Saint-Rogatien, enfin une Pastorale dans un
boccage, avec musique et grandes réjouissances.
LE THEATRE A NANTES . , - ^ ,^
Lé spectacle n'était pas cher alors, car en no-
vembre 1475, le trésorier Gilles Thomas ne paya que
vingt livres aux compagnons de Sans-Soucy, pour
avoir représenté une farce devant le duc. »
« La représentation des Mystères se multiplia,
particulièrement en 1498, quand la reine Anne revint
à Nantes, après la mort de Charles VIII, ce roi que
notre duchesse avait espousé lorsque le ciel voulut
"inoucheter le manteau royal de France des lier-
onines de Bretagne. On représenta -la Feinte de
Fortune^ au carrefour Saint Jean, la Feinte du
Mystère de Vérité, au carrefour Saint-Vincent, et la
ville donna, au carrefour du Pilori, une Morisque de
moralité, sorte de ballet-pantomime. »
A l'occasion du mariage de la reine Anne de Bre-
tagne avec Louis XII, on joua aussi différentes
pièces dont l'une avait pour auteur Siméon Bourgeois,
valet de chambre du roi.
» Les théâtres étaient magnifiquement ornés, très
vastes, avec des décorations à perspectives, où
l'on voyait les fontaines sourdant des croupes des
montagnes, la main du peintre et l'art du machineur
ayant fait les ruisseaux à la façon de la nature, et
voyait-on par endroits tout plein de petits sourjons
bouillonnants, commodes à de petits folâtres poissons
qui nageaient entre flots et flots ; puis des canards se
coulant parmi les herbes, en frétillant des pattes et
battant de l'eau, etc. ; sur de beaux arbres les oi-
seaux, perchés sur les ramiers, gazouillaient à Tenvi
et bien d'autres.
LES MYSTERES
« On remarquait trois dames qui voulaient être les
demoiselles du temps passé; c'est à savoir ayant
robesd'un fin taffetas rouge, sous lesquelles traînaient
de riches cotes de drap d'or; elles portaient en leurs
chefs, des coiffes d'or qui troussaient en leurs cheveux,
et sur icelles des bonnets de velours qui baillaient à
leurs visages une grâce merveilleuse ; aussi étaient
là lesdites dames représentant les trois Grâces^
desquels les poètes ont tant fait de solennité. Elles,
tenaient chacune en leurs mains un plumail fait en
manière d'évenroir, comme pour soi éventer le visage,
quand il fait chaud {i). »
En l'an 1430, on avait joué, sur l'ordre du duc Jean,
la Passion et Résuy^rection de Notre-'^eigneur
Jésus-Christ. Pour cela on fit venir de Rennes les
joueurs nécessaires à cette représentation.
C'est d'ailleurs un fait remarquable dans l'histoire
de ces premiers temps du théâtre à Nantes, les au-
teurs, — à part Jean Meschinot —, et les acteurs du
crû étaient rares. Aussi la plupart du temps les fai-
sait-on venir des villes voisines. «< Il ne se trouva
personne à Nantes, nous dit M. Dugast-Matifeux, dans
une intéressante étude publiée il y a quelques trente
ans dans la Revue des Proinnces de l'Ouest, capable
de composer un divertissement ou représentation,
théâtrale en l'honneur de François I, qui devait se
rendre à Nantes en compagnie de la reine Eléonore^
(I) Camille Mellinet. La Commune et la Milice de Nantes. TomellL
LE THEATRE A NANTES
sa seconde femme et du dauphin. Il fallut recourir à
un procureur de Poitiers, en renom pour ses vers,
nommé Jean Bouchet.
On trouvera peut-être intéressants les détails
suivants, donnés par M. Dugast-Matifeux :
« A l'échafaud du carrefour Saint-Nicolas à
» l'entrée de la royne y avoit une dame nommée
» Thétis disant son dicton, accompaignée de quatre
M Néréides vestues de taffetas bleu, les manches
» bouffes de fine toile, avec deux petiz enfants au
» devant vestus de taffetas vert, o (avec) leurs corne-
muses. »
Thétis avait la tête couverte d'un chapeau à la
mode italienne. Les enfants étaient vêtus de taffetas
bleu et vert sur le nu.
« Et à l'entrée du daulphin y avoit une grande her-
» myne, mi-partie de fleurs de lys, laquelle se ouvroit
» et, par dedans, au devant, ung daulphin se esbal-
» loyant entre les dictes hermynes et fleurs d(3
» lys, et,, au devant, ung jeune enfant disant son dic-
M ton a monsieur le daulphin. »
« Sur l'échafaud du Change, il y avait là trois
personnages, savoir : humaine Providence, vêtue de
taffetas bleu, semé û'yeux aigus, ayant devant elle
Bonheur, vêtu de taffetas violet, et Malheur, couvert
d'une simple robe de toile. Providence les tenait l'un
et l'autre enchaînés avec une chaîne de fer. Sa coiffe
était de taffetas vert, doublé de taffetas blanc. Celle
de Bonheur était de taffetas gris, blanc et violet
LES MYSTERES
(livrée du dauphin). Malheur était coiffé d'un bonnet
de coton blanc.
< Les sonneurs du roi étaient disposés autour de l'é-
chafaud, et jouèrent à l'entrée de la reine.
« A l'entrée du daulphin, il y eut le combat du roi
Ar-t-ur de Bretagne contre Flolo, tribun romain. Une
pucelle, la fille Michel Le Loup, représentant la Sainte-
Vierge, protégeait Artur, dont elle couvrait l'écus-
son de l'envers de son manteau fourré d'hermines :
ce qui fut cause que les princes de Bretaigne
prîndrent les hermynes pour Uasoyi de leurs
armes. »
Nous signalons cette origine, due sans doute à
Bouchet, aux amateurs do blason ; elle en vaut
bien une autre par son impertinence.
Le manteau de la Vierge était en satin blanc de
Bourges.
" Les sonneurs du roi jouèrent, ainsi que les trom-
pettes des galiotes.
« Artur abattit l'aigle que Flolo portait sur son
casque. »
A la même époque on représenta aussi les pièces
dont les noms suivent :
Moralité très excellente à Vhonneur de la glo-
rieuse Assompti07i de Notre-Daîne, par Jean Par-
mentier.
Mystère du Vieil Testamerit, par Jean Petit.
Mystère de la Conception et Nativité de la
glorieuse Marie Vierge, avec le mariage d'icelle.
LE THEATRE A NANTES
la Nativité, Passion, Résurrreciion et Ascension
de N. S. J.-C, par Joseph de Marnef, ôtc.
En 1518, lorsque Marie Stuart, encore enfant,
passa par Nantes en se rendant à la cour de France
pour épouser François II, plusieurs représentations
furent données, notamment à la Fosse, où l'on avait
dressé un certain nombre d'échafauds.
II
LE PREMIER OPÉRA A NANTES
1596
'ai cité clans le chapitre précédent.
la Pastorale dans un doccage^
qui fut représentée, avec musique^
lors des fêtes données par le duc
François II. Mellinet croit que cette
Pastorale pourrait bien être le jeu
de RoUn et de Marion, du bossu d'Arras, qui date du-
XlIIe siècle, et que l'on peut considérer comme le
premier opéra comique joué en France. L'auteur de-
là Musique à Nantes base cette supposition sur le
lieu de la scène, qui est un boccage dans le Jeu
comme dans la Pastorale ; mais les renseigne-
ments précis manquant absolument, je ne croi-s-
pas devoir désigner cette dernière pièce comme la
première œuvre lyrique jouée dans notre ville.
'10 LE THÉÂTRE A NANTES
Il faut attendre encore plus d'un siècle pour arri-
Ter à la représentation, non pas d'un opéra propre-
ment dit, mais d'une pièce qui, par son genre, par le
luxe de sa mise en scène, s'en rapproche assez.
Ce fut sous la Ligue que se joua l'ouvrage qu'avec
assez de raison l'on peut considérer comms le pre-
mier opéra monté dans la capitale artistique de la
Bretagne.
Nantes, ville ultra catholique, était alors gouvernée
par le duc de Mercœur, qui, api es Vassassinat du duc
de Guise, s'était déclaré le chef des ligueurs en Bre-
tagne.
Le duc, et surtout sa femme, jouissaient à Nantes
d'une grande popularité. La duchesse était fille du
duc de Penthièvre; elle était donc issue de Charles de
Blois et de Jeanne de Bretagne. C'était assez à cette
époque troublée, qui avait déjà vu surgir tant
d'étranges compétitions, pour que le duc de Mercœur
rôvât de rétablir à son profit le duché de Bretagne.
Aussi le gouverneur, en attendant qu'il pût définiti-
vement placer sur sa tête la couronne tant enviée de
iSi bonne duchesse, tenait-il à Nantes une véritable
cour.
Les courtisans y affluaient de toutes parts. Le duc
était un esprit cultivé qui aimait à protéger les lettres;
les poètes ne manquaient donc point, eux non plus,
et l'histoire nous a conservé de nombreuses pièces à
la louange du très illustre et très magnanime
prince Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de
LE PREMIER OPÉRA. 11
Mercœur, et de Madame. Marie de Penthîèvre,
son épouse.
Pendant que le frère Jacques le Bossu prononçait
ses fougueuses harangues, soit pour légitimer l'assas-
sinat du roi, soit pour exciter le peuple contre
Henri IV, au château, les fêtes succédaient aux fêtes.
La duchesse de Mercœur était jeune, ardente au
plaisir, et même elle ne dédaignait pas de se mêler
au peuple et de prendre part aux vieilles danses
bretonnes sur la Motte Saint-Pierre.
Parmi les poètes de la petite cour du duc de Mer
cœur se trouvait un gentilhomme du nom de
Nicolas de Montreux, qui signait ses nombreuses
productions du pseudonyme— anagramme d'Olenix du
Mont-Sacré. C'est à sa plume qu'est due la
grande pastorale intitulée VAriJnèney représentée
dans la grande salle du Château de Nantes, le 25
février 1596. Malheureusement, si la pièce nous a été
conservée dans son intégrité, il n'en a pas été de
même de la musique, qui ne nous est pas parvenue.
M. Louis Lacour, dans une brochure devenue rare
aujourd'hui, a publié, en 1858, une notice sur l'opéra
d'Olenix de Mont-Sacré
Je ne le suivrai pas dans l'analyse détaillée de
l'Ari77iène. La chaste passion du berger Arimène pour
la pastourelle Alphise, intéresserait médiocrement
mes lecteurs ; je donnerai seulement des détails sur
les intermèdes mythologiques placés entre les cinq
actes de cette pastorale fadasse.
12 LE THÉÂTRE A NANTES
Olenix du Mont-Sacré publia son Ari77tène à
Nantes, clioz Pierre Dorion, imprimeur et libraire-
juré de l'Université, demeurant en la rue Saint-
Pierre. L'édition porte la date M. D. XGVII. L'auteur
prit le soin de joindre à la pièce sa mise en scène
détaillée. C'est vraiment fort curieux.
« Le téastre eslevé, dit Montreux, à l'un des boutz
de la grand'sallo du chasteau, avoit vingt-cinq piedz
en quarré; la face en estoit abaissée d'un pied et
demy pour gn rendre plus apparente la perspective.
Il pôrtoit en face quatre pantagones, chacun rendant
cinq diverses faces, et ces pantagones estoient meuz
et tournez par une seule viz de fer qu'un homme*
seul pouvoit tourner soubz le téastre ; les faces
estoient peinctes diversement selon le subject de la
pastorale et des divers intramèdes, les chapeaux des>
pantagones semez de fleurs meslez de lambrisseaux
d'or et portans chacun quatre flambeaux alumez. »
Ces pentagones dont parle Olenix, remplaçaient,
selon toutes probabilités, les châssis placés dans le
théâtre actuel le long des portants. Grâce à ces pen-
tagones, les changBments à vue devaient se faire-
avec une rapidité étonnante. Il est vrai que ces
lourdes masses étaient sans doute fort embarrassantes
et gênaient la circulation dans les coulisses ; cepen-
dant il faut avouer que, pour l'époque, c'était vraiment
bien imaginé.
« Sur le téastre estoit un grand ciel portant la
face nocturne pour supporter les corps célestes repre-
LE PREMIER OPÉRA 13
sentez aux intramèdes. Les pantagones laissoient
diverses ouvertures entre eux par où sortoient les
acteurs.
» A l'un des boutz du téastre estoit la grotte de
Gircimant, magicien, d'où sortoient les démons alors
de ses conjuremens, et de l'autre un antique rocher
duquel sortoient partie des effects de sa magie,
comme feux, fontaines, serpents et autres choses.
» Les deux costez du téastre estoient garniz de
rangs de lampes de verre, plaines d'huiles odorantes
et de toutes couleurs.
» Près du téastre estoit eslevé un perron couvert
de tapisserie, où estoient siz monseigneur, mesdames,
monsieur l'ambassadeur du roy catholique, feu mon-
sieur le marquis de Belle-Isle, madame sa femme,
monsieur de Kerberio et plusieurs autres seigneurs,
'dames et damoiselles ; le bout et les costez de la
salle garniz de sièges en forme d'amphiiéastres pour
asseoir grand nombre de damoiselles et autres per-
sonnes, avec des galleries au bout et autour, faictes
exprès pour contenir la grande et immense multitude
des spectateurs ; l'ordre du chasteau si prudemment
mis, suivy et parachevé par messieurs les capitaines
d'iceluy qu'il n'y survint ny rumeur, ny désordre, ny
péril.
» Derrière le téastre estoient plusieurs salles et
chambres où s'habilloient les acteurs. »
« L'intramède du combat des dieux et géantz se
.représenta de la sorte : les faces des pantagones, qui
14 LE THÉÂTRE A NANTES
durant le premier acte de la pastorale avoient paru
champestres en divers objectz, changèrent représen-
tantz plusieurs rochers antiques. Les géantz armez à
l'antique et hault eslevés parurent sur le téastre,
arrachantz ces rochers et les entassantz les uns sur
les aultres. Il demeuroit au lieu d'eux sur les panta-
gones une certaine représentation que laisse une
pierre arrachée. Au bruit de ces hommes, Jupiter
parut au ciel en un globe tournant, qui, venant à
s'ouvrir^ feit voir ce dieu assis sur l'arc du ciel, vestu
d'une robe de toille d'or, avec sa couronne et son
sceptre: à ses costés Pallas et Mercure, habillez en
leurs habitz ordinaires.
» Sur le téastre se feit. et comme sur le ciel, un
tintamarre et bruit ressemblant au tonnerre, avec
son de tambours, et mille feuz diversement artiflcielz.
Jupiter après, tenant dans sa dextre son fouldre ar-
dent, le lança sur les géantz, qui montez sur les
rochers, le combattoient main à main. A l'instant et
hommes et rochers furent abysmez et perduz au fond
des enfers, disparoissant comme une esclair à la veue,
et le fouldre alumé courant et bruiant sur le téastre,
dont les fumées étoient douces pour avoir entré des
perfuns parmi la fouldre. Le ciel s'estant refermé et
les pantagones rapporté leurs faces silvestres, le
concert des musiciens avec les voix et les instruments
de toutes sortes, chantèrent. »
Troisième intermode : « Sur le téastre parut une
mer agitée, et les pantagones changcans de face
LE PREMIER OPÉtlA 15
parurent portant des grotesques et rochers, à l'un
desquelz, dont le pied se baignoit dans les flots de la
mer, parut Andromède attachée avec chaînes de fer.
Du ciel descendit Persée sur le Pégaze que fort
industrieusement il faisait mouvoir. A l'instant sortit
le monstre de la mer avec un haut bruit et jaillisse-
mens de flots qui, s'approchant pour dévorer Andro-
mède, fut empesché par Persée, longtemps combattu,
puis enfin tué. Le chevalier après, déliant sa pucelle
et la mettant en croupe sur le Pégaze, s'en revolla
victorieux. Puis les chantres chantèrent. »
L'avant-dernier intermède ne fut pas le moins cu-
rieux : « Les panlagones parurent en faces bocqua-
gères, une belle vache sur le téastre, marchant et
passant, Argus avec sa houlette assiz près d'elle et la
regardant de ses cent yeux ; Jupiter descend du ciel
en une nue et dans un globe suspendu en l'air. Mer-
cure à son costé qu'il feit descendre soubz une nue
sur le téastre pour charmer et tuer Argus ; ce qu'il
feit, sonnant du flageollet. On vit peu à peu les yeux
d'Argus se fermer, comme touchez du sommeil, estantz.
tous endormiz ; Mercure lui trenche le chef, met la .
vache en liberté, qui s'en court sur le téastre, puis
remonte au cieî et porte la teste d'Argus à Jupiter.
Gela fait, le concert des chantres chanta avec les
instruments. »
Le cinquième et dernier tableau des intermèdes
montra les pentagones » en faces tristes, creuses,,
noires, semées d'ombres, de serpents, de feux et de-.
46 LE THÉÂTRE A NANTES
mille horreurs. Le téastre s'ouvrit et lors parut la
gueule d'enfer ayant au dedans le chien Cerbère, jetant
le feu par les trois gueulles. Orphée habillé d'un satin
blanc, et à la mode des anciens prebstres de Thrace,
un luth en la main, parut sur le téastre chantant fort
doucement. Peu a peu l'on vit Cerbère cesser son
feu, comme ravy de ceste douce voix, puis l'ayant
cessé de tout, permettre l'entrée d'enfer à Orphée,
qui devallant chantoit toujours ses vers, assoupis-
sant là, flamme et les fumées qui sortaient de ce creux
manoir, où arrivé, charme de sorte les esprits de son
doux chant qu'ils luy rendirent sa femme dont la teste
parut sur le téastre et hors de l'enfer où soudain
elle retomba pour l'avoir tournée, et regardé derrière
elle. Orphée, se retirant triste, en piteux regrets
récitta les derniers vers, puis le concert des musi-
ciens se respondit. »
Quand on lit ces descriptions, on reste étonné de ce
qu'à cette époque une pareille mise en scène ait pu
être exécutée. Ce serait à se demander si le récit
d'Olenix de Mont-Sàcré est vraiment véridique. Mais
comme le fait si bien remarquer M. Louis Lacour,
l'auteur nous raconte les merveilles de sa pièce avec
un tel accent de franchise, qu'on ne peut douter de sa
véracité. Nos pères étaient, comme on le voit, fort
avancés sous le rapport de la machinerie. Il est vrai
qu'à cette époque, Ruggieri, le fameux alchimiste de
■Catherine de Médicis, se trouvait aussi au château
'de Nantes. Il est donc plus que probable qu'il
LE PREMIER OPERA.
17
collabora d'une façon active aux décorations et aux
trucs de VArimène. Ce premier opéra a été joué à
Nantes avec un luxe véritablement extraordinaire.
Cette représentation coûta au duc de Mercœur la
jolie somme de quatre mille écus. Il en fut quitte pour
élever encore les charges de la ville, mais seulement
celles de la bourgeoisie et du clergé, car Monsieur
de Lorraine ménageait le peuple, dont il était l'idole.
En cette qualité, il jugeait bon de le flatter, car il
craignait que Jacques Bonhomme ne vint tout à
coup le réveiller et faire envoler le beau songe qui,
selon son expression, durait depuis dix ans.
III
MOLIERE. — LES TROUPES NOMADES
(1639-1720)
l'époque où nous arrivons, le
théâtre s'était de plus en plus
perfectionné en France. Corneille
avait déjà donné plusieurs chefs-
d'œuvre à la scène française, et
Racine se préparait à marcher sur
les traces de son illustre devancier. De nombreuses
troupes de comédiens nomades exploitaient la
province, comme le font aujourd'hui les tournées
organisées pour faire connaître les pièces en vogue.
Nantes, par son importance, était tout indiquée aux
artistes ambulants; aussi trouve-t-on dans les
registres municipaux de nombreuses traces du
passage des comédiens dans notre ville.
20 LE THÉA.TRE A NANTES
Malheureusement, les détails manquent absolument.
Quelles ont été les pièces jouées à Nantes pendant
cette période? Malgré des recherches longues et
minutieuses, il m'a été impossible d'en décou.vrip la
liste. J'ai même dû m'estimer très heureux de trouver
deux ou trois noms de pièces que je citerai plus
loin.
Il est bien marqué sur les registres que les comé-
diens ont donné la nomenclature de leurs pièces;
mais le greffier a négligé de transcrire cette nomen-
clature dans lo compte-rendu des délibérations du
bureau. Cette lacune est des plus regrettables;
nous en aurons de bien plus graves à déplorer
plus tard. Il faut bien l'avouer, nombre de docu-
ments qui auraient pu servir à l'histoire du théâtre
à Nantes ont disparu.
C'est à la date du 5 mai 1639, que l'on trouve, dans
les archives municipales, la première mention tou-
chant les comédiens. Il s'agit d'une troupe qui
était à Angers. Le bureau refusa à ces artistes la
permission de représenter des tragi-comédies « quant
à présent pour plusieurs considérations » qui ne sont
pas indiquées.
En 1647, il se trouvait aussi une troupe de comédiens
à Nantes. L'établissement du droit des pauvres dans
notre ville remonte à cette année. Les conditions
étaient alor=; plus douces qu'aujourd'hui. Voici le
texte de la délibération telle qu'elle existe dans nos
archives :
MOLIÈRE. — LES TROUPES NOMADES 21
Du dimanche 29 décembre 1647. < Sur ce qui a été
représenté au bureau (par M. du Perron), qu'en plu-
sieurs villes du royaume les commédiens qui désirent
monter sur le téastre, n'en reçoivent permission qu'à
condition qu'ils jouront ung jour pour les pauvres
de l'Hostel-Dieu *de la ville où ils sont ; ce quy se peut
aussi bien pratiquer dans ceste ville que ailleurs et
qu'il serait facile de le faire à présent qu'il y a une
troupe de commédiens en la ville. L'affaire mise en
délibération, après avoir mandé au bureau le sieur de
Beaupré, l'un des commédiens, auquel on a fait entendre
que de l'advis commun du bureau conformément à ce
qu'il se pratique aux bonnes villes de ce royaume, les
commédiens jouront un jour ouvrable tel qu'il plaira
au bureau, pour les pauvres de l'Hostel-Dieu de ceste
dicte ville. Et en l'argent rendu à la porte du Jeu de
Paulme pour la représentation des dicts pauvres se
tiendront si besoin est ung de Messieurs les eschevins
et un de Messieurs les Pères des pauvres. »
L'année 1648 restera justement célèbre dans les
annales de notre théâtre : c'est celle où Molière, qui
alors courait la province, vint donner à Nantes, du
23 avril au 18 mai 1648, une série de représentations.
On lit dans les registres municipaux, en date du
23 avri 11648:
« Ce jour, est venu au bureau le sieur Morlière
(sic), l'un des commédiens de la troupe du sieur
Dufresne, qui a remonstré que le reste de la dite
troupe doibt arriver ce jour en ceste ville, et supplyé
22 LE THÉÂTRE A NANTES
s
très humblement Messieurs, leur permettre de monter
sur le téastre pour y représenter leurs comédj^es. »
Le bureau remet au dimanche à se prononcer. Le
dimanche 26 avril, M. de la Meilleraye, gouverneur,
étant malade « déffenses feut faictes aux commédiens
de commencer à monter sur le téastre, jusques à ce
qu'on aye nouvelles de sa convalescence >•.
Le nom de l'immortel auteur de Tartuffe a été mal
orthographié par le scribe chargé de la transcription
des délibérations. Il n'en faudrait pas conclure de là
que Morlière et Molière font deux. Il n'y a pas qu'à
Nantes où le grand comédien a laissé des preuves-
certaines de son séjour, à cette époque, dans les
provinces de l'Ouest. D'ailleurs, M. de la Nicollière-
Teijéro, le savant archiviste de la ville, a découvert
dans les registres de l'église Saint-Léonard, l'acte de
naissance de l'enfant de Pierre Réveillon et de Marie
Bret, comédiens de la troupe de Dufresne. Cet acte
est signé de la plupart des camarades de Molière, et
entrautres des Béjart. La compagnie de comédiens
dont faisait partie le grand comique, était donc bien
véritablement à Nantes en 1648, et le génie sublime
dont la France est, à bon droit, si fière, s'y trouvait
également.
M. Louis de Kerjean (Emile Grimaud) a révoqué
en doute la venue de Molière, sous le prétexte suivant.
— Molière, nous dit-il, était le chef de la troupe de
Vlllustre Théâtre, et dans les registres municipaux
c'est Dufresne qui est désigné comme directeur. —
MOLIÈRE. — LES TROUPES NOMADES 23
Cela suffit à M. de Kerjeanpour traiter de légende le
séjour de Molière dans notre ville. Il en profite pour
railler en passant Camille Mellinet sur les pages qu'il
a consacrées au grand comédien. Ici, M. Grimaud,
imprimeur, reparaît sous le noble K barré de son pseu-
donyme. Dans le catalogue de la bibliothèque,M. Péhant
repousse l'assertion de M. de Kerjean. Il avoue
franchement que, pendant quelque temps, il a douté,
lui aussi, de la véracité de la tradition, mais qu'ayant
trouvé dans la bibliothèque de M. de Soleinnes la
preuve évidente qu'il existait dans la troupe de
Vlllustre Théâtre un nommé Dufresne, il lui semble
dorénavant prouvé que Molière est bien venu à
Nantes. Poursuivi par ses créanciers, Molière avait
peut-être d'excellentes raisons pour ne pas paraître
il ce moment à la tête d'une compagnie de comédiens,
et il aura pris Dufresne comme prête-nom.
Le prix du spectacle était fixé par personne à
15 sous tournois pour les pièces nouvelles et à
10 sous pour celles déjà jouées. La représentation
pour les pauvres de l'hôpital eût lieu le 18 ipai 1648.
D'après Camille Mellinet, Molière joua pendant
son séjour ses deux pièces de la Jalousie du Bar-
bouillé et du Docteur Amoureux. L'auteur de la
Musique à Nantes a négligé de nous indiquer où il
.avait pris ce renseignement ou sur quoi il fondait son
assertion. C'est d'ailleurs le grand défaut de Camille
Mellinet. Dans ses nombreux travaux, tous si utiles
<et si curieux, il a trop souvent le tort de ne pas
24 -EE tHEATRE A NANTES
signalerses sources. Lorsqu'il s'agit de points histo-
riques à élucider, c'est pourtant fort nécessaire. Je-
laisse donc à Mellinet la complète responsabilité du
fait qu'il avance. Que Molière ait joué à Nantes les
deux petites comédies qu'il venait de composer, cela,
me paraît fort pt*obabie ; mais comme je n'ai rien
trouvé dans les archives sur ce sujet, et qu'il
n'existe point, à ma connaissance, d'autre source
où l'on puisse puiser des renseignements sur
le séjour de Molière dans ïa cité nantaise, je me
garderai bien de rien affirmer.
D'après la tradition, Molière joua dans la salle du
jeu de Paume de la rue Saint-Léonard. Cette salle fut
démolie en 1836. Son eiïiplàcement est actuellement
occupé par un magasin de droguerie. L'inscription
suivante a été placée sur la façade par les soins de
M. Verger :
ICI EXISTAIT UN ANCIEN JEU DE PAUME
DÉTRUIT EN 1836, DANS LEQUEL
J.-B. POQUELIN DE MOLIÈRE
JOUA LA COMÉDIE EN 1648.
Aujourd'hui, cette plaque est dans un piteux état ;
les lettres sont effacées, et il est fort difficile de les-
déchiffrer. 11 est véritablement honteux de laisser
ainsi l'inscription destinée à perpétuer le souvenir
du séjour à Nantes de Fauteur de tant de chefs-
d'œuvre.
MOLIÈRE. — LES TROUPES NOMADES 25
Pourtant, il est très probable que ce n'est point
dans cette salle que Molière donna ses représentations.
Les troupes de passage avaient l'habitude de jouer
dans le jeu de Paume de la ville. Or, le jeu de Paume
de la rue Saint-Léonard appartenait à un particulier-
Celui de Messieurs du bureau était situé dans les Fossés-
Saint-Léonard, à peu près en face de l'église de ce
nom, qui occupait le fond des jardins de la mairie-
actuelle.
A la date du 17 mai 1648, dans le compté-réndu de
la délibération au sujet de la pièce due pour l'hôpital,
il est dit « qu'il sera mis ordres à ce que l'argent soit
receu, à la porte du Jeu de Pa aimes, par personnes
que l'on y commettra à cet effet. » S'il s'était agi d'un
autre Jeu de Paume que de celui de la ville, on l'aurait
spécialement désigné, car il en existait un certain
nombre. Je suis, en cela, de l'avis de M. de laNicoUière,
et j'ai tout lieu de supposer que c'est par erreur qu'oa
a cru, jusqu'ici, que Molière donna ses représentations
rue Saint-Léonard.
Molière et sa troupe auraient peut-être prolongé
leur séjour, si un nommé Dominique Ségalla, italien
de naissance et montreur de marionnettes de son
état, n'était venu établir une terrible concurrence.
Les spectateurs délaissèrent le grand comédien et
allèrent applaudir les pantins du bateleur. Le ca-
ractère des Nantais n'a pas changé depuis cette
époque, puisque, aujourd'hui encore, nous voyons le-
public abandonner le théâtre et les œuvres des
26 LE THÉÂTRE A NANTES
maîtres pour courir au cirque, admirer les grimaces
des clowns et battre des mains aux dislocations de
l'homme-serpent.
Il existe plusieurs petites pièces sur le séjour de
Molière à Nantes. J'en parlerai plus tard, à la date
•de leurs représentations.
Camille Mellinet a publié, sur le même sujet, une
scène dramatique qui n'a jamais été jouée. Cette
esquisse, qui met en scène Molière, M"^^ de Sévigné,
M. Harrouys et un gentilhomme bel esprit nantais, le
marquis Ragault de la Hautière, est vraiment fort
intéressante et mérite une mention spéciale.
A partir de 1649, les troupes nomades deviennent
ûe plus en plus nombreuses. J'ai extrait des registres
les principales délibérations, au sujet des comé-
diens. Ces documents ont un certain intérêt.
1649,26aoùt. — «Gejour, le sieur Dupré,commédien,
est venu au bureau et a supplié Messieurs luy per-
mettre de faire monter sa troupe sur le téastre, en
ceste ville^ et représenter nombre de pièces qu'il a
données par déclaration et qu'il se contentera de six
sols par personne qui désireront la voir. L'advis
"Commun du bureau arrête permettre au sieur Dupré
et à sa troupe de monter sur le téastre, à la charge
■de donner une pièce aux pauvres de l'hospital de
>ceste ville, laquelle pièce sera choisye par le bureau. »
1649, du jeudi, 27e jour de septembre. — «• Ce jour,
le sieur Dupré, commédien, est venu au bureau et a
apporté la liste de toutes les pièces qu'il a dessein de
MOLIÈRE. — LES TROUPES NOMA.DES 27
représenter en ceste ville. En conséquence de la per-
mission, luy donnera, pour la ville, la pièce qu'il
plaira à Messieurs de choisir, pour l'hospital de ceste
dicte ville, ainsi qu'il est accoutumé. De l'advis com-
mun du bureau, a été arrêté prendre et choisir la
pièce de Saint- Usiache, pour l'hospital de ceste
ville, laquelle sera représentée le jour que le bureau
en fera advertir le sieur Dupré. »
C'est la première fois que l'on trouve, dans les
registres, le nom d'une pièce.
Du 16 août 1650. — Permission accordée au sieur
Desfontaines.
Du 25 avril 1651. — « Est venu au bureau le sieur
Baupré, commédien de la troupe Desfontaines. De
i'advys commun du bureau; permission accordée. II
leur a été taxé, à savoir : pour les pièces nouvelles
qui n'ont jamais été représentées en ceste ville,
quinze sols tournois par personne, et dix sols pour
les pièces qui ont cy- devant été jouées. >»
Du 14 avril 1652. — « Une troupe de commédiens
ayant faict dresser un téastre au jeu de Paulmes de
la rue des Carmes, faict afficher les placards aux
carrefours et places publiques, sans avoir veu
Messieurs de ville, au bureau, et faire ce qui se doit
pratiquer en la manière accoutumée, iceux mandez
de venir audit bureau, et leur ayant été faicte répri-
mande de la faulte par eulx faicte, en ont faict
excuses et promis qu'à l'advenir ils n'entreprendroient
de monter sur le téastre sans la permission de
28 • Le tïiéatre a nantes
^Messieurs du corps de ville. En conséquence, après
avoir prescrite la liste de leurs pièces, receu la taxe
du prix dlcèlles et en avoir été choisi une pour les
pauvres de l'hospital de cesté ville, leur a été; par le
bureau, permis de les représenter sans faire scandale. »
Du 16 mai 1653. — Permission accordée au sieur
Cadet, à condition de ne prendre que huit sols par
personne.
Du 22 juin 1653. — < Permission au sieur de la
Motte, à la charge de ne prendre que dix sols par
personne, et qae mardy prochain ils représenteront la
commédye de Judicque, que le bureau a choisye pour
les pauvres. »
Du 7 may 1654. — < Permission aux sieurs Lafoque
et Villabé, à condition de ne pren<lre que quinze
sols pour chacune pièce, fors les deux pièces
nouvelles qu'ils ont, où il y a des machines, desquelles
ils prendront davantage. »
Il est regrettable de ne pas savoir quelles étaient
tes deux pièces nouvelles « où il y avait des ma-
chines » et de ne pas posséder le compte-rendu de
leurs représentations. Il aurait été curieux, en effet,
de comparer la mise *en scène de ces œuvres avec
celle de VArimêne d'Olénix du Mont-Sacré, dont j'ai
donné, dans le chapitre précédent, une minutieuse
description.
Du 23 avril 1656, — La troupe du sieur Ducormier
obtient la p-^rmîssion de jouer «< à charge de se com-
porter honnestement et modestement, sans faire ny
MOLIÈRE. — LES TRQUPES NOMA.DES 29
<i^re paroles sales et dissolues, et de payer quarante
livres à l'hospital. »
A partir de cette époque, la représentation pour les
pauvres est remplacée par un droit dont le taux varie
avec chaque troupe.
Les troupes des sieurs de Villenasve, du Cormier,
4u Groisic et la Gousture donnent des représentations
pendant la fin de l'année 1656 et l'année 1657.
A la date du 17 juin 1659, il existe une très curieuse
■délibération du bureau, qui peint bien l'esprit de
l'époque. La voici :
« Sur ce qui a été représenté par M. le Procureur
syndic, en l'absence de M. le Procureur du roy de la
prévosté de ceste ville, qu'en toutes les bonnes villes
de ce royaume pour la vénération que l'on doibt au
Saint-Sacrement de l'autel, l'on ne permet point pen-
dant l'octave de la Feste-Dieu que les commédiens ny
aultres gens fassent auculnes représentations publiques
de téastre ; néantmoins, certains commédiens qui
sont à présent en ceste ville, forment le desseing de
représenter leurs comédyes, et à cette fin ont mis les
affiches et placards parles carfours de ceste dite ville,
et fauxbourgs, qui est une y révérence à ceste auguste
sacrement, contre l'honn'eur et gloire de Dieu et édi-
fication du prochain, requérant y estre pourvu ».
De l'avis général du bureau, il fût défendu aux
comédiens de représenter leurs pièces pendant l'octave
de la Fête Dieu.
Quayitmn mutatus ab illo ! !
30 LE THÉÂTRE A NANTES
Du 25 mars 1660. — • Permission accordée à Riche-
mond et à sa troupe à la condition « d'être modestes en
leurs comportemens et de ne prendre que quinze sols
pour chaque pièce connue, et vingt sols pour chaque
pièce nouvelle, et de payer deux pistoles pour les
pauvres. »
Du 25 avril 1664. — Autorisation à la troupe du sieur
Fillandre. Cette fois, le droit des pauvres est fixé à la
somme de trente livres.
Du 25 mai 1664. — Autorisation à la troupe du sieur
de Boncourt.
Le droit de l'entrée permanente des autorités
municipales au théâtre date du *Zô avril 1665. En elTet,
ce jour là, le sieur Richemond étant venu au bureau
pour obtenir l'autorisation de représenter des pièces,
cette autorisation lui fut accordée <« à la charge oultre
celles déjà connues de metire un banc dans le ieu do
Paulmes pour Messieurs du corps de ville, lesquels
pourront aller à la commédye lorsque bon leur sem-
blera. >
Du 20 avril 1666.— Permission accordée aux sieurs
Pierre Ghasteauneuf et Nicolas Besnard.
Du 3 juillet 1667. — Permission à la troupe de Ri-
chemond t à condition de ne rien jouer et représenter
contre notre saincte religion »
Du 27 avril 1680. — Permission au sieur de Ghas-
teauneuf.
Du 3 août 1680. — Autorisation accordée à Dela-
garde, «« commédien de Son Altesse Royale. »
MOLIÈRE. — LES TROUPES NOMADES 8î
1682. — Autorisation aux comédiens royaux de
Chambord.
Du 16 avril 1684. — Permission aux comédiens de
troupe Lyonnaise d'élever leur théâtre dans le jeu de
Paume du Gliapeau-Rouge.
12 avril 1685. — Autorisation à la troupe royale de
Ctiambord » à condition de ne» représenter aulcunes
pièces pendant le service divin, ni qu'elles soient des-
honnestes ou contre la religion catholique. »
29 juillet 1686. — Permission à Toubel de Raselis
« commédien de la seule troupe de Madame la
Dauphine. »
2 mars 1687. — Même troupe.
25 janvier 1688. — Même troupe.
Gomme on le voit, les renseignements sur ces dif-
férentes compagnies de comédiens sont fort pauvres^
ou plutôt ils manquent absolument.
25 janvier 1688. — Permission au sieur Toubel « de
faire dresser un téastre et d'y jouer toutes sortes de
commédies, mais ne pourra jouer les dimanches et
festes qu'après le service divin. »
D'après Mellinet, le premier opéra fut joué à Nantes,
en 1687 et s'appelait les Pygmées. C'est une erreur.
Les Pygmées, qui se trouvent dans nos archives,
ortographiés PUmeméSy ne furent réprésentés qu'en
1688. Ils avaient été précédés d'un autre opéra,
-4rean^,paroles de l'abbé Perrin, musique de Gambert.
Cet opéra, créé à Londres, fut joué pour la première
fois en France à Nantes, sous la direction d'un nommé-
^ LE THEATRE A NANTES
Aumont. A cette époque, on donna aussi deux autres
œuvres de Gambert : Pomone et les Peines et Plai-
sirs de l'Amour.
2 avril 1693. — Permission au sieur Bonneuil « d'é-
lever un téastre à condition de n'y représenter aul-
cunes pièces infamantes ou malhonnêtes. »
Pour toutes ces troupes ainsi que pour celles qui
vont suivre, les conditions sont les mêmes : Repré-
sentation au bénéfice des pauvres de l'hôpital et banc
pour messieurs de la ville.
5 mai 1696. — Troupe de Scipion Glavel.
28 mars 1697. — Troupe de Leriche.
14 avril 1698. — Même troupe.
18 septembre 1698. — Même troupe.
7 avril 1701. — Troupe de Pierre Cadet, directeur
des comédiens Italiens de l'Hôtel de Bourgogne.
15 mars 1704. — Troupe Duteillay.
13 avril 1705. — Même troupe.
31 mars 1703. — Troupe de Touteville.
28 avril 1707. — Permission au sieur Dûment,
directeur des comédiens du comte de Toulouse, de
jouer au jeu de Paume du Chapeau-Rouge.
22 octobre 1707. — Permission à Charles Doset de
jouer au jeu de paume du Chapeau-Rouge.
19 avril 1708. — Permission au sieur Debellet
d'élever un «< téastre » dans le jeu de Paume du
Chapeau-Rouge.
2 novembre 1720. — Permission au sieur La Grange
Rejouer au Chapeau Rouge.
MOLIERE. — LES TROUPES NOMADES
33
Pendant toute la période de 1708 à 1720, il n'est pas
fait mention une seule fois, dans les registres, des
troupes de comédiens. C'est fort étonnant, car, à cette
•époque, le goût du théâtre était passé définitivement
dans les mœurs. Peut-être les troupes se multipliaient-
elles tellement, que Ton se contentait, au bureau, de
■donner une autorisation verbale. Mais alors, pourquoi
mentionner les unes et se taire sur les autres ? Peut
être aussi y avait-il alors une troupe sédentaire à
Nantes. Mais la preuve ? J'ai fouillé et refouillé les
Archives et je n'ai rien trouvé sur quoi fonder une
-opinion définitive.
^^*t«f
1J
i
IV
FIN DES TROUPES NOMADES
LES CONCERTS
LA SALLE DU BIGNON - LESTARD
(première période)
(1725-1788)
es registres municipaux contien-
nent aussi les permissions sui-
vantes :
« 3 janvier 1725. — Le bureau
autorise le sieur Mysoli, qui avait
obtenu le privilège de jouer dans
toute la Bretagne, à représenter ses pièces à Nantes. »
En 1724, il fut permis aux comédiens de Michel
Lecochais «< de représenter la comédye au lieu de
leur establissement, pourvu qu'ils ne s'écartent point
de la bienséance et des bonnes mœurs, à la charge
de donner aux écoliers du droict douze billets francs
<ie parterre, chaque jour de représentation, non
-compris celui de l'écolier qui aura soin des billets.
36 LE THEATRE A NANTES
parce que lesdits écoliers observeront une conduite
régulière pendant les représentations , et que
défïenses leur soient faites d'3^ faire aucuns troubles,
et d'y entrer armés d'épées, de cannes, de bâtons,
sur les peines portées. »
10 mars 1728. — Permission à la troupe du sieur
Gérardy.
Pendant douze ans, on ne rencontre plus, dans les
Archives, trace d'une autorisation accordée.
Par contre, à chaque instant, on trouve mention
de l'invitation faite par les Pères de l'Oratoire à.
Messieurs du bureau, pour venir écouter la tragédie
ou la comédie interprétée par les élèves du collège.
A l'année 1727 se rattache un fait qui no se rapporte
pas précisément au théâtre, mais qu'il importe de
signaler, car il constate les progrès de l'art musical
dans notre ville. Sur la proposition du maire Gérard
Mellier, il se fonda une société de concerts d'amateurs
sous le nom d'Académie de Musique. Il y avait con-
cert tous les jeudis. Les membres seuls pouvaient y.
assister; cependant, chaque académicien avait le
droit d'amener une dame. Je relève, à ce sujet, dans
le règlement de l'Académie, l'article 9 :
«< Les académiciens auront attention de ne donner
des billets qu'aux dames qui peuvent honorer l'as-
semblée et seront tenus à cette fin de signer leur
nom au bas desdits billets, » Cette société, qui comp-
tait parmi ses membres actifs MM. de Montaudouin,.
Sauvaget, Moriceau, Bonamy, Rivet, Burguerie,
LES CONCERTS 37
Fourcacle, Bellot et Bertrand, exista jusqu'en 1742,
année où elle fut dissoute pour une raison dont la
futilité nous fait sourire aujourd'hui. Les réunions
se tenaient dans une des salles de l'ancienne Bourse,
salle située au-dessus de la chapelle. En 1742, pendant
le Carnaval, les académiciens donnèrent un banquet
dans leur salle; le curé de Saint-Nicolas cria au
sacrilège, l'évoque joignit sa voix à celle du curé, et,
finalement, nos pauvres musiciens furent forcés
d'abandonner la salle. Ce fut un coup fatal pour l'Aca-
démie, qui se désagrégea peu à peu.
Cependant, une autre société ne tarda pas à se
fonder. Les réunions avaient lieu rue de la Fosse. «< On
ne s'y bornait pas à la musique de concert, nous dit
Camille Mellinet, on jouait aussi l'opéra, que l'on
faisait même imprimer, en ins<îrivant en tête du titre :
Concert de Nantes. J'ai retrouvé, avec ce titre,
chez Pasquier, bouquiniste à Nantes : le Jaloux
corrigé, opéra bouffe, sans nom d'auteur, à trois per-
sonnages; ^to«;rz.s, acte-ballet, avec chant et chœurs
d'indiennes; les- Fêtes grecques et ro7naînes ; les
Fêtes de Vhyinen et de Va7nour ; les Amours dic
Temps, Platée. »>
Les mots hymen, amour, portèrent-ils ombrage au
clergé? C'est probable, car le 13 avril 1753, M. le
doyen prit un arrêté où il déclarait : « Que, suivant
les instructions du chapitre, il avait fait déffenses à
M. Nicolas Thielin , diacre d'office, d'aller au
concert.
38 LE THEATRE A NANTES
En 1758, une quarantaine d'amateurs se réunirent
et créèrent, sous le nom de Concert de la ville, une
nouvelle société musicale qui tint ses assises rue du
Moulin. Pendant cinq ans, le Concert de la ville fut
très suivi.
Revenons maintenant au théâtre, principal objet
de ce travail.
Voici, d'après des documents que j'ai découverts
dans les Archives de la ville, les noms des directeurs,
depuis l'année 1738. Les quelques faits que je cite sont
aussi extraits de ces papiers.
1738. Directions Hus, Desforges et Leroi.
1740. — Loinville et Francisque.
1742. — Fierville et Deschamps.
17-i3. — Hus et Desforges.
A la date du 14 août 1743, est enregistrée la
délibération fort intéressante que voici : < Il a été
arresté qu'il sera fait une loge dans l'appartement
appartenant au sieur Bézier, où se représente la
comédye, pour y placer Messieurs du bureau, en
remplacement du banc que la communauté y avait
anciennement, le tout suivant l'usage qui se pratique
dans les autres villes du royaume. »
Si j'en crois un manuscrit de la bibliothèque, l'into-
lérance catholique contre les gens appartenant au
théâtre florissait, à îNantes, en l'an de grâce 1744. En
effet, le 14 janvier, un comédien étant mort en refu-
sant de se confesser, son corps fat jeté dans les
fossés Mercœur, où il resta jusqu'à ce que des
LA SALLE DU BIGNON-LESTARD 89
personneSjplushumainesquelesministresde Celui qui
prêcha l'amour universel et le pardon des offenses,
vinssent l'en retirer pour le porter au cimetière des
protestants.
M. Maugras, qui vient de publier un livre si remar-
quable sur les Comédiens hors la loi, ignore sans
doute ce fait. Il pourra lui être utile pour la prochaine
édition de son ouvrage.
Nous arrivons maintenant à l'époque de la première
salle de spectacle élevée à Nantes. Cette salle, située
rue du Bignon-Lestard, aujourd'hui rue Rubens,
occupait l'emplacement compris entre l'imprimerie
actuelle de la rue du Chapeau-Rouge et le n'^ 6 de la
rue Rubens. L'entrée principale du théâtre était sur
cette dernière rue. C'est donc par erreur que le vieux
Nantais, dans ses souvenirs si intéressants et si
curieux, a imprimé que l'hôtel du Phare de la Loire
avait été bâti sur le terrain de l'ancienne salle du
Bignon-Lestard.
L'origine de cette salle est d'ailleurs fort obscure,et ce
n'est p^s sans peine que je suis arrivé à reconstituer
d'une façon à peu près certaine l'histoire de ses
commencements.
Et d'abord la date manque; nulle part je n'ai trouvé,
dans les registres municipaux, une délibération pre-
mière touchant une salle de spectacle à élever rue du
Eignon-Lestard. Mellinet, dans son Histoire de la
Musique, passant en revue les principaux faits rela-
tifs au théâtre, écrit brièvement : « De 1660 a 1680,
40 LE THÉÂTRE A NANTES
construction de la première salle de spectacle, rue du*
Bignon-Lestard, établie et surveillée par des négo-
ciants de Nantes, sous la régie du sieur Desmarets. >
L'éminent auteur de la Co7n7nime et la Milice de
Nantes s'est trompé de près d'un siècle.
En 1680, les représentations se donnaient tout sim-
plement dans les différents jeux de paume. Au fond,
l'on dressait des tréteaux sur lesquels on élevait le
théâtre. On remplissait ensuite la salle de bancs et
de différents autres sièges plus ou moins commodes,
et c'est ainsi que nos pères entendaient tragédies,
comédies et opéras.
Ce qui prouve clairement l'erreur de Mellinet, c'est
que Desmarets était directeur vers 1780. Il n'est pas
question de lui avant cette époque.
D'ailleurs, on n'a qu'à se reporter au chapitre pré-
cédent, dans lequel j'ai cité toutes les troupes dont
j'ai pu relever les noms dans les Archives, et l'on
verra que souvent le jeu de paume dans lequel elles
doivent jouer est indiqué. Il est donc bien évident que
pendant toute la fin du dix-septième siècle et la
première moitié du dix-huitième, Nantes ne possédait
pas encore de véritable théâtre. En 1743, — j'en ai
donné la preuve la plus évidente,— les représentations
se donnaient dans VappayHement du sieur Bézier.
Je n'ai pu découvrir où se trouvait cet appartement.
Cependant, à peu près vers cette époque — il m'a été
impossible de fixer la date exacte — un nommé-
Tarvouillet installa, rue du Bignon-Lestard, un
LA SALLE DU BIGNON-LESTARD 41
commerce de traiteur. Il faisait nopces et festins et
construisit un lieu couvert pour recevoir les convives.
C'était la salle Leduit de l'époque. C'est là l'origine
du théâtre du BignouTLestard. Le commerce de
Tarvouillet, -florissant dans l'origine, tomba-t-il plus
tard en décadence ? Un rival plus heureux eut-il, de
préférence à lui, la vogue des repas de fêtes ? Je ne
sais, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il loua sa
salle aux comédiens, après avoir fait faire quelques-
aménagements des plus rudimentaires.
1745. Directions Leneveu.
id. — Labatte et Guy.
1746. — Hus et Desforges.
1747. — Dorville.
1748. — Giraud.
1750 — Demarignan.
Voici quels étaient sous cette direction les prix des
places. Premières loges, 40 sous ; Secondes loges,-
30 sous; Parterre, 20 sous.
1753. Direction Bessac.
En 1754, un nommé Devais, qui tenait auparavant
le café de la Bourse, prit la direction du théâtre du
Bignon-Lestard. Il la conserva jusqu'en 1758. Cette
année-là, il y eut une grande discussion entre le
directeur et Tarvouillet. Ce dernier, propriétaire
du théâtre, profitant de l'absence des comédiens,
avait fait mettre sa provision de foin dans la salle. Mais
le directeur l'emporta, et force fut à Tarvouillet d'en-
lever son foin. Rien que par cette petite anecdote, oa
42 LE THEATRE A NANTES
peut voir quele théâtre du Bignon-Lestard était, à cette
■époque, de piteuse importance.
1759. — Direction Stigny et Lebon.
La même année, les sieurs Rosimond et Parmontier
-avaient obtenu le privilège du théâtre et s'étaient instal-
lés au Bignon-Lestard. Mais ils ne tinrent pas leurs enga-
gements, ils ne formèrent pas de troupe et la ville resta,
par leur faute, dix-huit mois sans théâtre. Le duc
■d'Aiguillon, gouverneur de Bretagne, s'émut d'un
pareil état de choses, et il engagea le bureau à prendre
à ses frais l'entreprise des spectacles.
Le 26 juin 1760, la ville afferme, moj-ennant 1,500 li-
Tres, la salle du Bignon, au sieur Tarvouillet, mar-
chand-traiteur, propriétaire de la salle, pour neuf
années consécutives, à partir de la Saint-Jean 1762,
« à charge à la ville que, dans les engagements
•qu'elle fera avec les troupes des commédiens, ledit
bailleur, sa femme et ses enfants auront, dans ious
les spectacles, leurs entrées libres sans en rien payer,
trois billets par chaque représentation, les bals à leur
disposition, plus deux chandelles de suif par chaque
représentation, que les comédiens feront remettre
chez ledit bailleur pour faire la visite de ladite salle à
Ja fin du spectacle, et en outre un poste de 30 sous (???)
par chaque représentation. Se réserve ledit bailleur
-le passage libre pour luy, sa femme et son dômes -
iique, par l'allépi de la salle sur la rue du Chapeau-
Rouge, en tout temps, à toute heure. Gomme il se
trouve sept douzaines de chaises dans la salle en bon
LA SALLE DU BIGNON-LESTARD 43
état de service, la même quantité sera remise à la fin
du présent bail. Convenu que tous les acteurs,
actrices et gens de la troupe feront leurs entrées et
sorties par le portail de la rue qui conduit à la salle,
sans qu'il soit permis aux acteurs d'entrer ou de
sortir parla cuisine du dit bailleur, qu'autant que cela
lui fera plaisir. »
De plus, Tarvouillet se réservait le droit de faire
vendre des rafraîchissements dans la salle.
Le 4 décembre 1762, le duc d'Aiguillon arrêta la
liste des personnes ayant leurs entrées libres au
théâtre.
La voici : MM. Joubert du Collet, maire; Etienne
Maussion, sous-maire ; Pierre Bordage, de Lantimo?
Le Beau du Bignon, Guérin deBeaumont, Berrouëtte,
échevins; Pierre Greslan, procureur du roi syndic;
Robert Rouillé, Pierre Bruand, greffiers de la ville ;
'Oarreau, major de la milice bourgeoise; enfin le lieu-
tenant et le greffier de police.
La ville fit faire quelques réparations à la salle, et la
direction fut confiée à Baron, qui loua le théâtre pour
une période de trois ans.
En 1765, les sieurs Bernard et Cressent affermèrent
le théâtre et le gardèrent jusqu'en 1767. Ils montèrent
La Fée Urgèle^ de Duni, et le Cercle ou la Soirée à
la Mode, de Poinsinet. Mne Duminy, pensionnaire du
Roi, vint donner des représentations en 1767.
En 1768, la direction passa entre les mains de
Mn« Montansier, la future créatrice du Théâtre du
.44 LE THÉÂTRE A NANTES
Palais-Royal. Elle n'administrait pas elle-même le
Bignon-Lestard. Elle avait pour régisseur un nommé
■Bursay, qui était son délégué à Nantes.
1769 — Direction Bernaud.
En 1770, plusieurs négociants de Nantes, MM. Louis
Huguet, Darrech aîné, Graslin, Drouët, Lavigne,
Mosneron et Ganier, tous amateurs de specta-
cles, voyant avec peine le théâtre se traîner et
être menacé de périr faute d'une direction intelli-
gente, se réunirent en société et obtinrent le privi-
lège de lever une troupe pour jouer «« la tragédie, la
comédie française et italienne, l'opéra, l'opéra comique
et le bouffon. »
Ils se décidèrent à faire bâtir une salle plus élé-
gante et plus commode que celle qui existait. On
pensa à l'élever dans les fossés Saint- Nicolas;
de nombreux pourparlers furent entamés avec des
propriétaires d'immeubles , mais ils n'aboutirent
pas.
Le temps pressant, on résolut d'agrandir la salle
du Bignon-Lestard et de la transformer.
Mellinet et le vieux Nantais ont donné de cette salle
deux descriptions, que je ne puis mieux faite que de
reproduire. « La salle, richement décorée, était peinte
rouge et or. Elle se composait : à l'avant-scéne, entre
deuxcolonnesdorees.de deux loges, l'une aux armes
du roi, l'autre aux armes de la ville; aux premières
de douze rangs de loges soutenu^.s par un pilastre
représentant Atlas (il n'y avait pas de baignoires) ;
LA. SALLP: du BIGNON-LESTATSD 45
aux secondes et troisièmes, des galeries régnantes.
Le parterre était debout. L'orchestre n'avait que
•deux rangs de musiciens. »
De plus, sur la scène môme, se trouvaient deux
balcons dont les places étaient très recherchées.
D'après le vieux Nantais, il y avait: « au rez dé-
chaussée, trois cents places réparties entre le par-
quet, le parterre et les loges grillées ; aux premières
loges, deux cents places, cent soixante aux secondes,
cent soixante aux troisièmes, où conduisait un
escalier de bois. L'orchestre, disposé pour cinquante
musiciens, avait sa sortie par le foyer. Les balcons,
les banquettes étaient recouverts de fourrures. Un
grand café attenait au théâtre de la comédie, comme
on disait alors. »
Je crois que, pour ce dernier détail, M — — par-
don, j'allais commettre une indiscrétion en soulevant
le voile d'un pseudonyme,— le vieux Nantais, veux-
je dire, confond le théâtre du Chapeau-Rouge qui
fut construit plus tard, avec la salle du Bignon-
Lestard. C'est à celui-là qu'il y avait un grand café,
faisant partie du théâtre, dont la vaste terrasse
plantée d'arbres dominait la rue Boileau actuelle.
Toujours suivant le vieux Nantais, ce premier
théâtre possédait cinq sorties; l'une de deux mètres
de larges, sur la rue du Bignon-Lestard; deux laté-
rales et deux sur la rue du Chapeau-Rouge. Ces déga-
gements étaient insuffisants. Aussi la salle, dès 1785,
était-elle reconnue des plus dangereuses. Ce ne fut
46 LE THEATRE A NANTES
cependant qu'en février 1822 que l'autorité se décida.
à ordonner sa fermeture. Elle devint alors un
atelier de chaudières.
En 1770, les actionnaires qui avaient apprécié les
qualités de M^e Montansier comme directrice, l'appe-
lèrent à la tête du théâtre. Pendant quatre
années , M'ie Montansier dirigea encore le Bi-
gnon - Lestard. Ce fut peut - être la période la
plus brillante de ce théâtre. Lekain et Mole vinrent y
jouer.
Malgré toutes mes recherches, je n'ai rien pu décou-
vrirsur le séjour de ces artistes. Il m'a môme été impos-
sible de trouver quelles pièces ils firent applaudir. La
célèbre tragéd ionne Raucourt fit ses premiers pas enl771
sur la scène du Bignon-Lestard. Son père était un acteur
assez médiocre, mais il sut deviner le talent de sa
fille, qu'il faisait monter sur les planches à peine
âgée de quinze ans. L'année suivante, elle débutait à
la Comédie-Française.
Préville et la Saint-Val, de la Comédie-Française,
donnèrent aussi des représentations pendant la direc-
tion Montansier.
La première représentation de Zémire et Azor eut
lieu en 1772 Pour la.circonstance, le prix des places
fut augmenté. La môme année, on joua aussi le Suisse
dupé, pantomime. A l'occasion de cette pièce, le régis-
seur demanda à la municipalité « la liberté entière:
du théâtre, son espace étant absolunient nécessaire-
pour le jeu des machines. »
lA SALLE DU BIGNON LESTARD 47
En 1773, le futur conventionnel GoUot d'Herbois^
faisait partie de la troupe du Bignon-Lestard. C'était
un pensionnaire médiocre et fort turbulent. Il existe-
dans les Archives un certain procès-verbal dressé
contre lui, en raison du tapage qu'il fit un soir au
théâtre. J'ai publié séparément ce curieux document
absolument inédit sur le fameux révolutionnaire. (1)
Desforges, l'auteur de la Femme Jalouse et de Tom
Jones, donna aussi des représentations au Bignon-
Lestard. Il vint pour la première fois à Nantes pen-
dant la tenue des Etats, en 1770. Dans ses Mémoires^
il se loue beaucoup du public nantais. Il revint en
1775 et se fit surtout applaudir dans Zémire etAzoTy.
Le 24 octobre de la même année, il épousa, dans
l'église Saint-Léonard, une de ses camarades, qui
jouait les jeunes rôles dans l'opéra bouffon.
Gomme je l'ai dit déjà, les détails manquent sur la.
plupart des pièces jouées à cette époque. On sait
cependant qu'entre autres opéras, le théâtre de
Nantes joua les suivants : Zéliska, de Jéliote; la
Vénitienne, de Labarre; Titon, et V Aurore , de
Mondoville, paroles d'un Nantais, l'abbé de Lamarre;
le Fils indocile, de La Santé ; Sancho Pança, de
Philidor; Acis et Galatée, de Lully ; Aline, le Cadi
dupé, le Déserteur, le Roi et te Fermier, Rose et
Colas, la Reine de Golconde, Félix, de Monsigny ,
Dardaniis , de Rameau ; les Chasseurs et la
Laitière, les Sabots, de Duni ; le Huron,.
(1) Collot d'Herbois à Nantes.
48 LE THÉA.TRE A NANTES
Lucile, le Tableau parlant, de Grétrj^; le Maréchal-
Ferrant, le Sorcier, de Philidor; les Troqiieurs, de
Dauvergne; le Devin du village, de Rousseau,
VAinoureuxde quinze ans, le Fermier d'un Jour, de
Martini; le Fauœ Lord, les Pêcheurs, de Gossec;
Cendrillon, de Laruette ; les Libertins dupés, de notre
compatriote Thibault; les Trois Sultanes, ^eG'iheTi',
le Mort marié, de Brianchi; les Trois Fermiers,
ûeDezdi\de;laMélomanie, de Gliampein; Jeannot
et Colin, de Rigel; Arion, de Matheau.
Outre ces différents opéras, on représf^nta aussi
l'Aventurière, l'Amour filial, les Métamorphoses
4e Trivolin, comédies de Rolland, ingénieur du roi ;
Niza et Béliir, de M'i« Darcej^ ; les Plaisirs de l'es-
prit, le Jugement ?«>îey^r.S6/, pièces mécaniques ; le
Mariage de Toinetie, par Patras; l'Elan de cœur,
de Dupray. « A l'occasion de l'accouchement de la
reine et de la naissance de M. le Dauphin, •» l'Amour
platonique.
La Montansier abandonna la direction en 1774.
Oourville, dont j 3 parlerai plus loin avec détails, prit
sa succession. Il monta L'Amitié à l'épreuve, de
Grétry, et La Belle Arsène, de Monsigny.
A cette époque la saison théâtrale commençait le
lundi de la Quasimodo et unissait le jour des
Rameaux.
D'après Camille Mellinet, en 1775 ou 1776, le Devin
du Village fut joué par des amateurs. Le rôle
<ie Colette était tenu par M^e Mosneron,qui s'acquitta
LA. SALLE DU BIGNON-LESTARD 49
'de cette tâche difficile avec une rare perfection
Kle talent. Son mari lui adressa le lendemain
-de la représentation, sous le voile de l'anonyme,
un compliment en vers, où, faisant allusion au
personnage qu'elle avait rempli, il finit par lui
dire :
Si Colette avait eu ta grâce et ton langage.
Jamais Colin n'aurait été volage.
Le comte d'Artois vint à Nantes en 1775 et il
assista à une représentation de gala au Bignon-Les-
tard. Le spectacle se composait de la Partie de
chasse de Henri IV qI de Rose et Colin. « Le prince
parut content du jeu des acteurs, dit un manuscrit
du temps, cité par Guépin. On le vit applaudir, ce qui
lui valut à lui-même les vivats et les bravos du par-
terre. A la fin de la pièce, il fut salué par M. Gour-
ville, le principal acteur de la troupe, et la manière
gracieuse dont il reçut cet habile comédien lui valut
de nouveaux applaudissements. » Le lendemain, il
vint également au bal donné dans la salle en son
honneur. Il dansa trois fois.
A l'occasion de son passage, on institua un cou-
ronnement de rosière, qui continua à se faire chaque
année sur la scène nantaise.
Quelques concerts furent donnés aussi dans cette
.salle. Parmi les artistes remarquables qui s'y firent
entendre, citons : Mademoiselle Todi, le violon-
4
50 LE THÉÂTRE A NANTES
celliste Duport, le violoniste Ghartrain, le chanteur
Guichard.
A cette époque, le théâtre faisait fureur. Souvent, la.
salle se trouvait trop petite pour contenir les specta-
teurs; aussi, donnait-on parfois deux représentations,
l'une dans la journée, l'autre le soir. Gomme on le
voit, ce n'est pas d'hier que remonte, à Nantes, la fon-
dation des matinées.
En 1825, MM. Gaullier et Ghaplain firent repré-
senter, pour l'ouverture de l'année théâtrale, un
à-propos en vers. Lorsqu'ils publièrent cet à- propos
en brochure, il le firent précéder d'une courte notice
sur les principaux artistes qui avaient paru jadis sur
la scène nantaise ; ils joignirent à ces notes biogra-
phiques quelques anecdotes.
G'est à l'opuscule de MM. Gaullier et Ghaplain
que j'ai eu recours pour la plupart des détails qui vont
suivre.
Il paraît qu'à la fin du dix-huitième siècle la jeu-
nesse nantaise était fort turbulente, et qu'elle choi-
sissait quelquefois le théâtre comme lieu de ses
exploits. Un beau soir, plusieurs jeunes gens ayant
des reproches à faire au directeur Longo, décidèrent
qu'une brillante représentation, annoncée pour le len-
demain, n'aurait pas lieu. « Ils arrivent à la salle
avant l'ouverture des bureaux, se placent sur deux
lignes dans le couloir, et, la tête haute, l'épée à la
main, ils atttendent de pied ferme les spectateurs.
Geux-ci se présentent ; on leur annonce gravement
LA SALLE DU BIGNON-LESÏARD 51
qu'il n'y a pas de spectacle; en vain invoque-t-on
le témoignage de l'affiche et celui des receveurs du
bureau, toujours môme réponse ; « Messieurs, il n'y
a pas de spectacle aujourd'hui. » Ils insistent, on
leur propose très honnêtement d'aller se couper la
gorge, quelques-uns acceptent, mais le plus grand
nombre prendle parti deseretireretdelaisserlechamp
libre à ces jeunes gens qui ordonnent de fermer le
théâtre, et parviennent ainsi à faire la loi à tout un
public. Bien plus, le lendemain, le directeur fut obligé
de demander excuse à genoux à ces despotes nan-
tais. »
M'ie Desglands, qui, plus tard, fit partie de
rOpéra-Gomique, chanta à ce théâtre. Une autre can-
tatrice de valeur, M"e Lenfant, débuta la veille de la
fête de Noël. Un bel esprit nantais en profita pour
faire le jeu de mot suivant : Puer natus es noMs,
Parmi les autres artistes qui parurent à ce
théâtre, il faut citer Larive, qui, plus tard, devait
remplacer Lekain aux Français, Monvel, le futur
auteur des Victimes cloîtrées, et l'arrière-grand-
père du peintre Boutet de Monvel, les Grangor, Bri-
zard, Mlle Dumesnil , enfin Gourville, le favori des
amateurs nantais.
Quelques détails sur Gourville ne sont pas inutiles.
En effet, cet artiste a joui, à Nantes, pendant toute sa
carrière, d'une telle estime générale, — très méritée
d'ailleurs, — qu'il doit avoir une place à part dans
l'histoire du théâtre avant la Révolution.
52 LE THÉÂTRE A NANTES
Il avait d'abord commencé par être peintre, et avait
cultivé cet art avec un certain succès. Mais, tenté par
le démon du théâtre, il ne tarda pas à embrasser la
carrière de comédien. Il se fit applaudir d'abord
dans les rôles de premier comique, qu'il aban-
donna pour ceux de financiers et ceux dits à
Tnanteauœ.
Sa réputation parvint à Paris, et un jour, il reçut
un ordre de début à la Comédie-Française. Le public
parisien lui fut tout aussi favorable que celui de la
province, mais Gourville adorait Nantes, et il languis-
sait loin du ruisseau du Bignon-Lestard. Dès qu'il
le put, il s'empressa de revenir dans sachère ville, où
sa rentrée fut fêtée avec empressement par un public
dont il était l'idole.
Le meilleur rôle de Gourville était l'yl rare. « Ilétait
surtout admirable dans la scène où il arrive pillé,
volé, appelant sa chère cassette. C'est dans cette
scène qu'un soir, M. Graslin enthousiasmé, s'écria en
s'élançant en dehors de sa loge et à plusieurs reprises:
Voilà Vavare\ Voilà l'avare \ Cet incident fut
saisi, et des applaudissement éclatèrent de toutes
parts. Gourville, le lendemain, s'empressa de donner
l'explication de cette énigme. Quelque mois aupa-
vant, il avait demandé à M. Graslin, après une repré-
sentation de V Avare, s'il était cont(;nt de sa manière
déjouer Harpagon. « Oui, répondit, M. Graslin, vous
avez fort bien joué VAvare, mais ce n'est pas
l'AvARE, que j'ai vu sur le théâtre. »
LA SALLE DU BIGNOxN-LESTARD 53
» Gourville, qui connaissait M. Graslin pour un
homme d'un goût supérieur, pour avoir joué avec
Lekain et plusieurs aceurs célèbres, soumit son rôle
à de nouvelles méditations^ et s'associa pour ainsi
dire, au génie de Molière. ••
Gaullier rapporte sur Larive 1 rnecdote suivante :
« Un jour qu'il jouait Pygmalion, déjà livré tout
entier aux inspirations de son génie, il semblait
s'être identifié avec le personnage qu'il représentait.
Tout-à-coup, ses regards rencontrent une statue colos-
sale placée sur la scène. Sa vue le choque, il la saisit
avec force et la rejette dans la coulisse, sans sortir du
caractère de son r(Me. La pièce finie, quelques acteurs
s'étonnaient qu'il eût pi transporter une masse pa-
reille : « Rien de plus facile^ dit Larive, redevenu lui-
même, et il essaye de recommencer. Mais ce fut en
vain : la force qui l'animait n'existait plus. «
Un autre artiste de la troupe du Bignon-Lestard,
Baudrier, devint plus tard sociétaire des Français.
Il avait quitté le barreau pour se faire acteur. C'était,
parait-il, un Don Juan de coulisse. «« Une jeune fille
de dix-huit ans, attachée au théâtre, tomba amou-
reuse de lui. Une autre actrice, maîtresse de Bau-
drier, le surprit dans une loge avec la jeune fille. Il
s'ensuivit une scène d'une telle violence, que la pauvre
enfant se précipita hors du théâtre, gagna le Port-
au-Vin, et se jeta dans le fleuve. » Baudrier jouait
fort bien à la paume; les amateurs distingués de ce
jeu le recherchaient avec empressement.
54 LE THÉÂTRE A NANTES
Gourville conserva la direction jusqu'en 1778,
année où les rênes directoriales passèrent entre les
mains de Desmarets, acteur froid et correct, qui les
conserva pendant six ans.
M. Parenteau a fait don à la bibliothèque de
Nantes, des livres d'émargements de l'une des
directions de Desmarets. J'y ai copié, à titre de curio-
sité, les appointements des principaux artistes pour
la saison 1781-1782. Malheureusement, la désignation
des emplois fait défaut.
Voici cette liste :
par an
MM. Huin 2400 livres
Félix et son épouse 5000
Gourville 3000
Lavandaise 2500
Paulin 4000
Fleuri 3000
Montville 3600
La Marche 2400
Landry 3000
Saint-Vair 1200
Germont 1200
La Rothière 1500
Demoutier .. 1700
Mmes Vidini - 2700
Guérin 2400
liasse 3000
Francheville 2700
LA SALLE DU BIGNON-LESTARD 55
Mmes Anjou 2400 livres
Dutillent 2200
Huin 2000
La livre tournoi valant un peu moins que le
franc actuel. M. Paulin, le plus fortement appointé
des artistes nommés ci-dessus, ne gagnait donc pas
tout à fait 4000 francs. Aujourd'hui, ce dernier chiffre
est ce que gagne, par mois, un ténor ou une chanteuse
légère.
En 1783, Longo succéda à Desmarets. Ce fut sous
sa direction que se termina la première période du
théâtre du Bignon-Lestard.
Cette année, la ville donna au directeur une per-
mission qui jadis eût été énergiquement refusée :
celle de jouer le jour de la Conceptio?i, ainsi que les
autres jours de fête de Vierge. Cette autorisation fut
accordée même pour la Fêta-Dieu.
Le temps était loin où il était défendu aux comé-
diens de représenter leurs pièces pendant « l'octave du
Sacre. »
Quatre-vingt neuf arrivait à grands pas.
LES
DIFFÉRENTS PROJETS DE CONSTRUCTION:
DE GRAND THÉÂTRE
N 1754, le duc d'Aiguillon fut nommé
gouverneur de Bretagne; il résolut
d'user de sa situation pour faire
entreprendre, à Nantes, des travaux
d'embellisement, que la prospérité
commerciale de la ville appelait
depuis longtemps.
Déjà, sous l'administration éclairée de Gérard Mel-
lier, on avait commencé à bâtir de nouveaux quartiers.^
C'est à ce maire, autant qu'à la protection intelli-
gente de l'intendant Feydau de Brou, que Nantes
est redevable de l'île Feydau, des quais Brancas et
Flesselles^ des cours Saint-Pierre et Saint-André.
Mellier mourut en 1729. Ce fut une perte immense
pour la cité. Les travaux, qui étaient loin d'être
58 LE THÉÂTRE A NANTES
achevés, furent suspendus, et ils ne furent véritable-
ment repris qu'en 1754.
Le duc d'Aiguillon fit venir de Paris l'architecte de
Vigny, et lui donna l'ordre de dresser un plan géné-
ral de la ville.
M. de Vigny se mit au travail, et, au mois d'avril
1755, il fournit un plan dont les grandes lignes ont
été suivies jusqu'à nos jours. Ce plan portait la cons-
truction d'une salle de spectacle et d'une salle de
concerts aux deux cotés du quai Brancas : « Les bâti-
ments qu'on y a commencés ne pouvant servir de
^poissonnerie, attendu l'exposition au midi. >»
Le plan de M. de Vigny fut approuvé par le roi, mais
en 1756, la ville demanda à M. Lebret, intendant géné-
ral, la permission de ne point bâtir la salle de concerts
et la salle de spectacle sur le quai Brancas : « L'une
des raisons qui ont détourné d'exécuter la Poisson-
nerie, est-il dit dans cette requête, est la beauté sin-
gulière de la situation de ce quai, au centre des
opérations de commerce, qui pourraient être troublées
par le mouvement et l'embarras inséparable de ces
lieux publics. La môme raison semble s'opposer à
l'établissement des salles de spectacle et de concerts
sur ce même quai, ce qui a été reconnu par le duc
d'Aiguillon, commandant de Bretagne. Les quais,
d'ailleurs, doivent plutôt être consacrés au com-
merce en y construisant des maisons propres à y loger
des négociants. »
Ce projet fut donc définitivement abandonné.
i
i
PROJETS DE CONSTRUCTION 59
En 1761, la ville chargea l'architecte Ceineray de
revoir et de compléter le plan de M. de Vigny. Dans ce
nouveau projet, il était proposé « qu'une halle, ser-
vant à la vente de toutes les denrées, serait cons-
truite dans l'emplacement des Fossés Saint-Nicolas,
et au-dessus de la dite salle, des logements au bout
desquels serait faite la salle de concerts. »>
« A côté de la halle, une salle de spectacle. »
Ce plan fut accepté en principe; mais comme l'argent
manquait on ne s'occupa pas immédiatement du
théâtre. Ainsi que je l'ai dit au chapitre précédent,
lorsque plusieurs négociants de Nantes obtinrent le
privilège du théâtre, ils songèrent à élever une salle
dans cet emplacement, mais des difficultés étant sur-
venues avec des propriétaires d'immeuble voisins, ils
se bornèrent à faire réparer celle du Bignon-Lestard.
En 1775, Gourville, qui était alors directeur,
demanda à la ville la permission de faire bâtir une
salle de spectacle dans le quartier du Jeu de Paume
Saint-Nicolas, entre la rue Sainte-Catherine et la
Tour des Espagnols. Le bureau accepta de passer un
traité avec Gourville aux conditions suivantes : « Le
sieur Gourville, directeur, était tenu de payer aux
propriétaires le prix des terrains et des maisons où
devait être construite la nouvelle salle, en suivant
les clauses débattues par la communauté. Pour facili-
ter cette entreprise, la ville abandonnait le terrain en
toute propriété à l'acquéreur, avec les matériaux de
-la Jour des Espagnols. Avant d'entreprendre la
60 LE THÉÂTRE A NANTES
construction, le sieur Gourville déposera une somme de
cent mille livres, pour prouver qu'il est en état de
faire l'entreprise. Il se conformera aux plans et
devis faits par l'architecte-voyer ; les travaux seront
surveillés par les officiers municipaux et par leurs
architectes; le directeur ne pourra vendre qu'avec
l'autorisation de la communauté, qui se réserve le
droit d'acquérir elle-même au prix de revient, ou sur
estimation d'expert, à la condition de laisser au
sieur Gourville son logement et une petite pension. »
De l'avis de Gourville lui-môme, la dépense était
estimée à plus de 700.000 livres.
Ce projet était des plus sérieux, mais celui de
Graslin, dont il sera question tout à l'heure et qui
vint à surgir, l'empêcha de se réaliser.
En 1782, Longo, qui allait bientôt succéder à Des-
marets dans la direction de la salle du Bignon-Les-
tard, obtint de bâtir sur l'emplacement de la Tour
des Espagnols (à peu près l'hôtel des postes d'aujour-
d'hui), une salle de spectacle provisoire en bois. La
construction devait être faite solidement et aux
frais de l'entrepreneur. En outre, Longo s'engageait
à démolir, sur la réquisition de la mairie, ou lorsque
la salle projetée pour le quartier Graslin serait
achevée.
Le bureau revint plus tard sur sa décision. Ceprojet
avait été l'objet de vives critiques. Longo en proposa
un autre qui fut aussi vivement attaqué. Il s'agissait
de voûter l'Erdre à la hauteur de la rue Sainte-
PROJETS DE CONSTRUCTION
61
Catherine et de construire sur cet emplacement une
salle de spectacle. Gomme principal avantage, on
faisait valoir qu'en cas d'incendie on aurait de l'eau
à discrétion. Ce projet, défendu dans des brochures
signées /7>i Citoyen de Nantes, fut très spirituellement
raillé et battu en brèche dans différents opuscules,
surtout dans celui intitulé : Réponse à un citoijende
Nantes. Cet écrit est anonyme, mais il a dû être
inspiré par Graslin, si ce n'est pas Graslin lui-même
qui en est l'auteur.
On le voit, à cette époque, la construction d'un
nouveau théâtre passionnait tous les esprits. Cepen-
dant les projets succédaient aux projets, et la ville
était dans l'indécision, quand elle se décida enfin
^à accepter les propositions de Graslin.
DEUXIEME PARTIE
Depuis la construclioii du Grand - Théâtre
jusqu'à rincendie (1787 ■ An IV)
VI
GRASLIN ET LA CONSTRUCTION
DU GRAND-THÉÂTRE (1784-1788)
VANT de commencer à parler de la
construction du Grand-Théâtre, je
crois qu'il n'est pas inutile de dire
quelques mots de l'homme qui créa
le quartier de la ville, compris
entre la place Royale, la Fosse
et la rue des Gadeniers.
Graslin n'était pas Nantais. Il naquit à Tours, en
1727, d'une famille de financiers. Après de brillantes
études au collège de Juilly, il se fit recevoir avocat
au Parlement de Paris, puis il entra dans la finance.
Il alla d'abord à Saint-Quentin, et enfin fut nommé
receveur général des fermes du roi à Nantes. Il se
64 LE THÉÂTRE A NANTES
maria dans cette ville avec M"^ Guymont, fille du di-
recteur des vivres de la marine.
Graslin était un économiste distingué. Il a publié
divers ouvrages, dont le plus important est L'Essai
analytique sur (a richesse et sur Vimpôt. N'ou-
blions pas non plus ses brochures et ses mémoires
écrits pour défendre ses différents projets. Graslin
mourut en 1790, à l'âge de soixante-quatre ans.
Avant la construction du quartier Graslin, la ville,
4e ce côté, s'arrêtait en réalité aux fossés Saint-
Nicolas, qui débouchaient dans la Loire, sur l'empla-
cement de la rue du Gouëdic, et dans l'Erdre, sur
l'emplacement de la place de Cirque.
De l'autre côté de la porte Saint-Nicolas, à l'en-
droit où se trouve la place Royale actuelle, s'éle-
vait une colline escarpée et rocheuse, bâtie de quel-
ques rares maisons, dont l'une était habitée par
Graslin. Au sommet se trouvait l'enclos des
Capucins, qui, plus tard, devait devenir le cours Cam-
bronne.
A droite, la rue du Bignon-Lestard escaladait la
colline et allait se perdre dans la campagne ; à
gauche, la rue de la Fosse débouchait sur le port.
Telle était la topographie de ce vaste espace
•que le génie de Graslin allait transformer en une
ville nouvelle.
Dès 1778, Graslin avait acheté la plus grande partie
des terrains composant ce coteau aride. En 1780, le bu-
reau adopta le projet de Graslin, et les travaux
CONSTRUCTION DU GRAND THÉÂTRE 65
commencèrent. Il n'entre pas dans le plan de cet ou-
vrage de raconter l'histoire du nouveau quartier;
elle contient pourtant bien des choses intéressantes,
mais cela entraînerait trop loin du Théâtre. Disons seu-
lement que si le projet de Graslin trouva, dans la
ville, de nombreux partisans, un certain nombre
de détracteurs ne tardèrent pas à surgir. Graslin fut
attaqué et vilipendé. De nombreuses brochures
furent écrites contre lui et son œuvre. Ses ennemis
acharnés étaient les Pères Capucins, dont le couvent
se trouvait menacé par les accroissements du nou-
veau quartier. On ne peut s'imaginer la haine que les
bons Pères mirent à poursuivre le fermier général,
et le torrent d'injures et d'infamies qu'ils déversèrent
contre l'ennemi commun — c'est ainsi qu'ils appe-
laient Graslin. Il est vrai que, dans cette guerre, les
Capucins reçurent aussi un certain nombre de dures
blessures, dont deux surtout leur furent très sensi-
l)les. La première de ces histoires est connue. Le
Père Jérôme fut attiré dans une embuscade avec
•deux autres religieux ; ils trouvèrent dans un endroit
écarté un certain nombre déjeunes gens qui, sans pitié,
leur administrèrent une vulgaire . . . fessée. On voulut
faire remonter la responsabilité de cette affaire à Gras-
lin, mais l'enquête qui fut faite prouva qu'il était com-
plètement innocent. Quant à la seconde anecdote, j'ai
toutlieu de lacroire inédite, car je l'ai trouvée^ écrite de
la main de mon aïeul, en tète de deux brochures du
Père Jérôme — fort rares aujourd'hui, et que je possède
66 LE THÉÂTRE A NANTES
dans ma bibliothèque : — Réponse aux réflexions
indispensables de M. Graslin, et Les Œufs de
Pâques, pofidusen 1783. «< M. Graslin, pour se venger
du Père Jérôme, lui tendit un piège affreux. A cette
époque^ les filles publiques demeuraient dans la rue
Moquechien, entre Saint-Similien et le Port-Gommu-
neau. L'une d'elles alla chez le Père Jérôme le prier
de venir confesser une de ses amies, qui n'avait con-
fiance qu'en ce saint Père. Gelui-ci, sans défiance, s'y
rendit à l'heure indiquée, mais, au moment d'entrer
dans cette maison de débauche, des jeunes gens qui
l'attendaient, ayant en tête Seheult l'ainé, dès lors
architecte, firent un hourra sur l'honnête moine,
qui fut ainsi, pendant longtemps, l'objet des plus in-
justes railleries. »
Gependant le nouveau quartier s'élevait peu à peu.
Graslin, comprenant que la nouvelle salle dont on
parlait depuis si longtemps, avait son emplacement
tout marqué sur la place à laquelle la ville venait de
donner son nom, et sachant, d'autre part, que la
municipalité reculerait devant la dépense d'achat de
terrain, se résolut à un nouveau sacrifice.
Il proposa au bureau de lui céder gratuitement
l'emplacement néces?oire à la construction d'un
Grand Théâtre, plus le terrain pour ouvrir deux rues
latérales ; en tout vingt mille pieds carrés. C'était un
cadeau de deux cant mille livres que le fermier géné-
ral faisait à sa ville d'adoption. Et dire qu'il s'est
trouvé, et qu'il se trouve encore, des gens pour
CONSTRUCTION DU GRAND THÉÂTRE 67
pii-étendre que Grasiin n'a pas fait un sacrifice ! J'ou-
bliais de dire qu'il faisait aussi niveler à ses frais
tout le terrain.
Pourtant la ville hésitait à accepter cette offre géné-
reuse, et il fallut que Grasiin écrivit plusieurs bro-
chures pour faire ressortir tous les avantages de son
projet. Enfin il ne tarda pas à se créer dans le public
un mouvement en faveur de la proposition du fermier
général, et le bureau, dans sa délibération du 2 août
1783. adopta définitivement le projet de construire le
Grand Théâtre sur l'emplacement offert.
Je relève dans cette délibération les passages sui-
vants : • En mémoire dudit abandon de terrain et à
titre d'indemnité, la communauté cédera à perpétuité
au sieur Grasiin, pour lui,les siens et ayant cause, une
loge privative de quatre places, dans la nouvelle salle,,
qu'il choisira parmi celles qu'on nomme les baignoires
et pourra en disposer en faveur de qui lui semblera. »
« Les revenus de la communauté ne lui permettant
pas de faire la dépense de cette construction avec ses
ressources ordinaires, elle fera un emprunt qui pourra
s'élever jusqu'à trois cent mille livres, et dont elle
payera les intérêts à 5 0/0. On stipulera les termes de
remboursement suivant les ressources de la commu-
nauté. » De plus, dans cette délibération, la commu-
nauté avouait que, par le projet de Grasiin, elle faisait
une économie de cent cinquante mille livres.
Gomme on vient de le voir, la loge Grasiin, à cette
époque, n'était pas où elle est aujourd'hui. S'il faut en
68 LE THÉÂTRE A NANTES
croire le libellé du Père Jérôme : Réponse aux
réflexions indispensaUes de M. Graslin, ce dernier
n'aurait pas été très content d'être placé aux baignoires.
En effet, on lit dans la brochure du capucin : t il vous
déplaît qu'on l'ait fixée (la loge), au-dessous des pre-
mières; là elle n'est pas assez apparente, là vous et
votre famille restez cachés, là le bienfaiteur public, le
célèbre Graslin, sera confondu dans la foule, là, il
gémira de ne pouvoir se montrer au peuple recon-
naissant. » Ce passage peut donner une idée du ton
de la polémique engagée.
Aussitôt la proposition de Graslin définitivement
acceptée, le bureau avait chargé Mathurin Grucy de
dresser les plans de la future salle. L'éminent archi-
tecte, à qui Nantes est redevable de tant de beaux
monuments, se mit immédiatement au travail et pré-
senta bientôt le plan du théâtre, tel que nous le
connaissons. Gependant, la salle devait être réunie pri-
mitivement auxdeux maisonsvoisines par deux btslles
arcades, qui complétaient la décoration de la place.
On renonça ensuite à ce projet, je ne sais pourquoi.
La ville décida qu'avant de faire commencer les tra-
vaux, Grucy se rendrait à Paris pour étudier
les différentes salles et demandera l'Académie d'ar-
chitecture son avis sur le plan adopté. Sa mission
finie, Grucy s'empressa de revenir à Nantes, rap-
portant les félicitations de ses collègues de Paris.
Le devis dressé par l'architecte s'élevait à la
somme de 262,232 livres, 19 sols, 11 deniers. Le
CONSTRUCTION DU GRAND THÉÂTRE 69
2 août 1785, Graslin proposa à la ville de se charger
de la construction du monument. Il s'engagea à ne pas
dépasser le montant du devis et il promit, s'il dépensait
moins, d'offrir à la ville la différence. Tel était le carac-
tère de l'homme que l'envie et la haine attaquaient de
toutes parts et dont la générosité était inépuisable.
Graslin se chargeait de tous les travaux, à l'excep-
tion de ceux de sculpture et de peinture, qui restaient
au compte de la municipalité.
Les travaux commencèrent immédiatement. Gras-
lin les poussa avec une telle activité, que dans le
courant de 1787, la construction extérieure se trouva
achevée.
Restait à aménager l'intérieur.
Le bureau choisit comme sculpteur, M. Roblnot-
Bertrand. Chaque chapiteau devait lui être payé 500
livres et chaque rosace 18 livres.
On s'occupa ensuite des décors. Par permission
spéciale de l'intendant de la province, il ne furent pas
mis en adjudication. La confection en fut confiée au
sieur Jean Bourgeois, qui devait immédiatement
entreprendre onze décorations complètes. Ces travaux
devaient lui être payés d'après les prix de la Comé-
die-Française. Bourgeois s'adjoignit M. Coste et fit
venir de Paris quatorze peintres qui se mirent aussi-
tôt à l'œuvre.
Voici le détail des décorations, tel que je l'ai
trouvé dans les Archives municipales : le Rideau^ le
Jardin^ La Salle de Molière, Le Cainp, Le
70 LE THÉÂTRE A NANTES
Palais, La Prison, La Place publiqiœ^ La Chambre
rustique, La Forêt et Le Plafond. Quelque temps plus
tard on fit faire : Le Trône, Le Désert, Le Palais
féerique.
La ville paya à MM. Bourgeois et Goste, pour pein-
tures à la salle de spectacle, la somme de 29,674 livres.
Gependctnt le public s'intéressait de plus en
plus à l'œuvre de Graslin, et tout le monde attendait
avec impatience l'ouverture de la salle. Il n'était
question dans la ville que du nouveau théâtre. Gette
idée poursuivait môme les esprits les plus sérieux
C'est ainsi que l'abbé Lefeuvre, recteur de Saint-
Nicolas, qui avait l'habitude assez excentrique, d'écrire
une sorte de gazette de la ville sur les registres de sa
paroisse au milieu des mariages, des naissances et
décès, a eu l'occasion de parler plusieurs fois de la
construction du Théâtre. Il est vrai qu'après avoir
décrit les travaux et les sommes votées pour leur
accomplissement, le brave abbé, dont l'église était légè-
rement délabrée, s'écriait en parlant de la salle Graslin :
« Que de pères et mères de famijles vont y porter
de jour en jour, ce qui serait nécsssaire à l'éduca-
tion et même à la nourriture de leurs enfants ! Est-il
possible qu'on fasse tant de dépenses pour de pareils
établissements, et qu'on ne trouve point d'argent
lorsqu'il s'agit de réparer les temples du Seigneur,
qui sont tous dans un pitoyable état à Naates ! Le
jeu, le luxe, les spectacles, les plaisirs de toute
espèce y absorbent tout l'argent. •>
CONSTRUCTION DU GRAND THÉÂTRE 71
Depuis longtemps, il était question de rebâtir Saint-
Nicolas, sur la place Royale, en face de la rue Grébil-
lon. Mais la construction du Théâtre vint faire ou-
blier celle de la nouvelle église. Aussi comprend-on
l'amertume de M. Lefeuvre, qui voyait avec terreur
la maison du diable prédominer sur celle d^
Dieu.
Quelques mots, maintenant, sur le monument. Je
ne puis mieux faire que de reproduire la description
donnée par Grucy lui-môme de son œuvre.
« La principale façade du monument forme, sur la
place Graslin, un péristyle de huit colonnes corin-
thiennes. Au fond du péristyle, quatre autres colonnes
du même ordre, dont l'entrecolonnement est ouvert
dans toute leur hauteur,- servent d'entrée et de déco-
ration à un vestibule de forme carré très allongé,
terminé de chaque bout par un cul de four et dont
la voûte, en pierre de tuf, est décorée de caissons et
de rosaces.
«« L'escalier, qui conduit aux premières et secondes
loges, est en face de l'entrecolonnement du milieu. A
droite et à gauche sont les escaliers des trcisiômes et
quatrièmes loges, tous construits en pierres.
<« La salle a soixante-deux pieds de diamètre dans
l'œuvre. Le théâtre, sans comprendre la galerie de
fond, a cinquante-huit pas carrés, A chaque côté du
fond du théâtre, un escalier en pierres conduit aux
loges des acteurs et au magasin d'habillement; à
l'extrémité, vers nord et occident, du même côté que
72 LE THPJATRE A NANTES
les portes des acteurs, est le magasin des décorations,
au-dessus desquels les décorateurs ont leurs
ateliers. »
Ajoutons à ces détails, que les colonnes du péristyle
sont surmontées de huit statues représentant les
Muses. La neuvième sœur n'ayant pas trouvé place,
faute d'une colonne de plus, a été exilée à la
Bourse. Elle se trouve sans doute fort déplacée au faîte
du Temple de l'Argent et du Commerce, et doit souvent
envier le sort de ses compagnes, planant au fronton
du Temple de TArt.
Dans le vestibule, de chaque côté de l'escalier, sont
les statues de Molière et de Corneille. Ces statues
étaient primitivement en bois peint.
Les inscriptions suivantes se lisent sur le monu-
ment.
A gauche :
l'an 1788, LE TREIZIÈME DU RÈGNE
DE LOUIS XVI, LE BIENFAISANT
CE MONUMENT FUT TERMINÉ
LOUIS JEAN-MARIE DE BOURBON, DUC DE PENTHIÊVRE
GOUVERNEUR
LE COMTE DE THOUARS, COMMANDANT
LE DUC DE CERESTE DE BRANGAS
GOUVERNEUR DE LA VILLE ET CHATEAU DE NANTES
DE BERTRAND DE MOLLE VILLE, INTENDANT
CONSTRUCTION DU GRA.ND THÉÂTRE 73
A droite :
ETAIENT POUR LORS, MAIRE
ME3SIRE PIERRE RICHARD DE LA PERVENGHÈRE
ECHEVINS
RENÉ DREUX, SOUS-MAIRE
JEAN-CHARLES GÉBIER
JACQUES BODIN DES PLANTES
RENÉ GESLIN, SIMEON PLUMARD DE RIEUX
JEAN -JACQUES -URBAIN MESLÉ
PROCUREUR DU ROI SYNDIC
PIERRE, GUILLAUME, HENRI GIRAUD DUPLESSIS
SUR LES DESSINS DE MATHURIN CRUCY
ARCHITECTE ET VOYER DE NANTES
Graslin, seul, manque dans cette énumération. Les
plus obscurs échevins y figurent, mais le nom de
l'homme à qui Ton doit vraiment le monument, n'a pas
été trouvé digne d'y être placé. Ingratitude humaine !
Les armes que l'on voit au-dessus de ces inscrip-
tions n'ont été sculptées qu'enl812,lors de la restauration,
de la salle. Celles de gauche sont celles de la ville,
sous le premier empire; celles de droite appartien-
nent au baron Bertrand Geslin, qui alors était maire.
Toute la façade extérieure du Théâtre, ainsi que le
grand vestibule, ont été préservés de l'incendie. Tels
nous les voyons aujourd'hui, tels ils étaient autrefois.
74 LE THÉÂTRE A NANTES
Cependant, les portes étaient remplacées par des grilles
qui n'ont disparu définitivement que longtemps après
la reconstruction du monument.
Passons à la salle. Voici ce qu'en dit Guimard dans
les Annales Nantaises^ qui datent de l'an III. Sauf
les figures de la Liberté et de l'Egalité, ajoutées sous
la République, la salle, lors de l'ouverture, était iden-
tique à la description suivante.
« De nombreuses entrées donnent accès dans la
salle construite en demi cercle dont l'avant-scène fait
la base. Elle a quatre rangs de loges, dont les pre-
mières sont précédées d'une galerie continue, sans
parler des loges grillées au-dessous de celles-ci et pas
plus élevées que'le parterre. Le parquet est vaste et
l'orchestre étendu. L'avant-scène est décorée à droite
et à gauche de colonnes cannelées, aussi d'ordre
ionique et supportant un fronton décoré de figures
de la Liberté et de l'Egalité. Son plafond circulaire,
divisé par compartiments garnis de rosaces, est du
meilleur effet; on voit au milieu un aigle pendu qui
semble tenir en son bec le cordon du lustre, qui est
riche; le devant des loges est peint diversement et
dans le genre arabesque ; celle d'honneur occupe le
centre. Cette salle peut contenir deux mille specta-
teurs et plus. Au fond du théâtre, on a pratiqué un
puits d'où part une pompe qui élève l'eau au-dessus du
bâtiment, dans un large bassin ou réservoir en plomb
de quatre pieds de profondeur, à l'effet de prévenir
l'incendie. Les connaisseurs admirent la charpente de
CONSTRUCTION DU GRAND THÉÂTRE 75
lacouverture et la distribution des issues nombreuses,
pratiquées de manière que la salle, fut-elle pleine,
peut se trouver vide en cinq minutes, sans accident,
comme au reste, ils ne manquent pas d'être choqués
de l'écho fatigant qui se fait entendre vers la loge
d'honneur et qui répète désagréablement la voix de
l'acteur, ou le son de l'instrument. »
Tout marchait pour le mieux, et la nouvelle salle
n'allait pas tarder à être entièrement achevée. Graslin
forma une société, qui prit le nom de patriotique,
destinée à l'exploitation du Grand-Théâtre. Cette
•société offrait les garanties les plus sûres. Outre Gras-
lin, elle se- composait de MM. le comte d'Aux, le
comte de Trévélec,.Robineau, de Bougon, Goustard,
de Mani, comte de Roscoat. Ghaurand de la Ranjori-
nière, Michel, Deluynes, Bureau. A cette époque, des
hommes comme ceux dont je viens de citer les noms,
ne rougissaient pas de se placer à la tête d'un théâtre;
aujourd'hui on ne trouverait pas à Nantes, trois
hommes assez dévoués à la cause de l'Art pour le
faire, et quel toile général, grand Dieu, contre ceux
qui seraient assez courageux pour se moquer des
préjugés bourgeois !
Cette société proposait à la ville de lui louer la
salle du Grand-Théâtre cent vingt mille livres par
an. Toute perte était à sa charge; mais écoutez bien
ceci, lecteurs, et vous admirerez ces gens-là, à moins
que vous ne les traitiez d'idiots, ce qui ne m'étonne-
rait guère. MM. Graslin, d'Aux, de Trévélec et Oie,
76
LE THEATRE A NANTES
s'engageaient à donner à la ville tous les bénéfices
de l'entreprise. Pour eux, ils se contentaient du sen-
timent du devoir artistique accompli. Vous croyez
peut-être que la ville accepta avec empressement
cette combinaison désintéressée ? Allons donc ! Elle
repoussa ce projet.
Gela prouve une chose : c'est que les municipalités
sont comme les gouvernements, elles changent, mais-
elles se ressemblent toutes.
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VII
DIRECTIONS LONGO, RODOLPHE ET HUS
(1788. — 1791)
A raison donnée par la Municipalité,
pour repousser l'offre de Graslin
et de ses associés, était que le
loyer de la salle devait être mis
en adjudication.
Lel0marsl785, Longo,déjàdirec-
teur de la salle du Bighon-Lestard, fut nommé directeur
du Grand-Théâtre. La ville lui affermait la salle
15,000 livres par an. Ainsi, au rebours de ce qui existe
de nos jours, le théâtre était pour la ville une source de
revenus. Ce système ne devait pas durer longtemps,
et la triste expérience des choses n'allait pas tardera
prouver qu'an directeur, livré à ses propres ressour-
ces, marche presqu'infailliblement à la ruine.
78 LE THÉÂTRE A NANTES
Longo était nommé pour cinq ans à partir de-
Pâques 1788. Il devait se pourvoir de décorations
en sus de celles tenant à l'inventaire de la salle, et
d'un magasin d'habillements.
Le prix des places fut fixé comme il suit :
Premières et parquet 8 livres.
Secondes 2 livres.
Troisièmes 80 sols.
Quatrièmes 24 sols.
Parterre 20 sols.
Paradis . .' 12 sols.
Et au bal 3 livres.
Les abonneirients au mois et à l'année furent lais-
sés au gré du directeur.
Le bureau s'occupa très minutieusement de la
question d'éclairage. Voici le passage de la délibéra-
tion sur ce sujet :
e Le sieur Longo fera placer àses frais dans le ves-
tibule de la salle deux réverbères à quatre mèches
chacun, lesquels seront suspendus dans Vintrados
du cul de four qui est de chaque côte; il entretiendra et
mettra au rez-de-chaussée un réverbère àdeux mèches,
pour éclairer les escaliers des troisièmes et des qua-
trièmes loges et le passage qui conduit au corridor du
parterre et du paradis ; il sera placé cinq réverbères à
une mèche dans le corridor du parterre et du paradis,
savoir : deux au fond, deux à l'entrée, un au milieu.
Sur les rues latérales, à chaque passage d'entrée et
de sortie du parterre, il y aura un réverbère à une
DIRECTION LONGO 79
mèche. Il sera mis cinq réverbères dans le corri-
dor des premières loges ; sur chaque pallier des esca-
liers des secondes loges, il y aura un réverbère à
quatre mèches ; cinq réverbères dans le couloir des
secondes loges ; aux troisièmes loges, quatre réver-
bères, aux quatrièmes loges quatre réverbères. Le
lustre qui éclaire la salle aura quarante huit lumières,
le foyer sera éclairé de huit lumières, et pour parer
aux accidents de feu; il sera chauffé par deux poêles
posés dans les deux cheminées. Les latrines seront
nettoyées tous les jours; les corridors, les vestibules,
les escaliers, le parterre, le parquet et les loges,
une fois par semaine. Le sieur Longo apportera toute
l'attention possible à Teffet d'empêcher qu'il ne soit
porté dans les loges ni feu, ni chaufferettes, sous
quelque prétexte que ce soit. >»
Dans les premiers mois de 1788, la salle fut com-
plètement achevée. Les sommes dépensées par la ville
s'élevaient à cinq cent mille livres, mais Nantes
était doué d'un superbe monument.
On peut regretter cependant les dimensions un peu
exiguës de la salle. D'après Guimar, l'ancien théâtre
pouvait contenir 2000 spectateurs. Aujourd'hui, Gras-
lin ne renferme que 1220 places ; c'est un écart de
près de 800 places. Gomme il est improbable qu'on
ait reconstruit la salle plus petite qu'elle n'était au-
paravant, j'en conclus que Guimar a fait erreur. Il
est donc malheureux que, de prime-abord, on n'ait
pas donné à la salle une grandeur plus considérable.
LE THEATRE A NANTES
Aujourd'hui, il arrive continuellement de refuser des
«centaines de spectateurs. C'est un sujet de perte pour
la direction, qui ne peut rattraper, par une recette
vraiment considérable, les recettes minimes des mau-
vais jours.
Le 15 mars 1788 fut publié le règlement pour la
police du théâtre. Un certain nombre d'articles sont
encore aujourd'hui en vigueur. J'ai extrait les prin •
cipaux paragraphes de ce règlement.
CHAPITRE DE LA POLICE INTÉRIEURE
« II. — Le spectacle commencera régulièrement à
cinq heures et demie précises du soir, sans qu'en aucun
temps et sous quelque prétexte que ce soit, l'heure puisse
être retardée ou avancée.
III. — L'ouverture des bureaux pour la distribution des
billets d'entrée se fera tous les jours, à quatre heures un
-quart précises du soir.
XI. — Les abonnés n'auront point de loges fixes, à
l'exception de celles du Roi et de la Ville, dont le direc-
teur ne pourra disposer en aucun temps, et qui resteront
vacantes, quoiqu'elles ne soient pas gardées, jusqu'au
lever du rideau, et de celles qu'il aura louéeâà l'année, et
qui ne pourront être aux premières
XII. — Il est défendu à qui que ce soit d'entrer au bal
avec épées, cannes ou autres armes, et d'y avoir le cha
peau sur la tête pendant la soirée.
DIRECTION LONGO 81
XIIL — Il est également défendu d'avoii* le chapeau
«ur la tête au spectacle, depuis le commencement d'icelui
jusqu'à la fin.
XIV. — Les dames ne pourront se placer dans le par-
quet ni dans bs premiers rangs des galeries avec des
chapeaux à plumes, bonnets et grandes coëffes qui em-
pêcheraient ceux qui seraient derrière elles de voir le
spectacle. »
Voilà un article qui devrait bien encore être appli-
qué, soit dit en passant.
c XX. — Il est défendu à toutes personnes de faire
garder leurs places avant le spectacle par leurs gens, à
peine de prison contre ces derniers, s'ils refusaient de se
retirer sur le premier avertissement qui Jeur en sera
donné ; il est également défendu de retenir sa place en y
mettant son chapeau ; en cas de contestation à cet égard,
celui qui voudra maintenir cette prétention sera sur le
champ mis hors de la salle...
XXI. — Très expresses déffenses et prohibitions sont
faites à qui que ce soit de siffler et d'élever la voix, tant
au spectacle qu'au bal, de troubler l'ordre et la sûreté
d'aucune manière, d'insulter les gardes et sentinelles k.
peine de soixante livres d'amende, môme d'emprison-
nement, et de plus grande peine s'il y a lieu, sauf à ceux
qui croiront avoir sujet de se plaindre, à le faire.
XXV. — Il est défendu aux perruquiers, étant en habit de
poudre, aux gens en livrée, d'entrer au spectale, même
-en payant, sous peine de prison.
XXVI. — Déffenses sont faites à toutes personnes qui
nesontpas attachées au spectacle d'assister aux répétitions,
6
LE THÉÂTRE A NANTES
Le régisseur établira en conséquence un contrôleur
à la porte, lequel n'y laissera entrer que les gens nécea-
saines, à peine de prison contre le contrôleur et de
dix livres d'amende contre le régisseur, en cas de contra-
vention de sa part au présent article.
XXVII. — Ordonne que par le directeur il sera, à U
diligence du substitut du procureur général, donné cha-
que année au profit des Hôpitaux de Nantes, une somme
de 600 livres ou à l'option et au choix des Juges de police,
une représentation sur laquelle le directeur prélèvera le
tiers de la recette pour tous frais, que le directeur
comptera aux mains du receveur de l'Hôtel-Dieu, et sera
tenu d'en donner quittance au dit substitut du procureur .
général, qui la reportera au siège de police.
XXIX. — Les seuls cochers de maison ou de remise, en
attendant la fin du spectacle, se tiendront sur une file,
dans les rues de Corneille et de Molière, le long de la
salle, de manière que la moitié de la rue restera libre. Ils
ne pourront prendre leurs maîtres qu'aux portes latérales
de la dite salle, et le cocher qui sera avancé et dont le
maître ne sera pas prêt à sortir sera obligé de défiler sur
la place pour aller prendre le rang à la queue de file, sou»
peine de prison.
CHAPITRE DE LA POLICE INTÉRIEURE
V. — Le chef d'orchestre donnera à cinq heures pré-
cises du soir, l'accord aux musiciens dans l'endroit à ce
destiné j ils entrerons tous à cinq heures un quart à l'or-
chestre et joueront jusqu'au lever du rideau la musique
la plus analogue à la pièce qui sera représentée. Si c'est
DIRECTION LONGO 83
un opéra, ils en joueront rouverture de manière à ce que
les acteurs puissent entrer en scène à cinq heures et demie
du soir, et ils se tiendront à leur place pendant la durée
du spectacle, pour être prêts à remplir les entr'actes
des pièces, à peine de six livres d'amende contre chaque
musicien qui ne sera pas venu à cinq heures et qui s'en
ira pendant le spectacle.
VII. Les acteurs, actrices, figurants et autres qui, sous
prétexte d'indisposition, auraient obligé le régisseur
de changer le spectacle et les musiciens, qui, sous pré-
texte pareil, auraient annoncé qu'ils ne se rendraient
pas à l'heure lixée,seiK)nt punis de vingt-quatre heures de
prison, s'ils sont vus dans les rues et autres lieux publics.
XIX. — Les acteurs, actrices, musiciens et autres, ne
s'occuperont aux répétitions que de leurs rôles ; les
actrices n'y pourront travailler à aucun ouvrage, comme
tricot, broderie, etc., ils ne pourront lire leurs rôleâ si ce
n'est dans le cas d'études précipitées.
XXIII. — Il est défendu à tous acteurs, actrices, figu-
rants, musiciens, machinistes et autres employés, de se
placer dans les coulisses pendant la durée du spectacle de
manière à y être vus des spectateurs, sous peine de
tt*ois livres d'amende.
XXIV. — Toutes les amendes prononcées ci-dessus et
encourues par les acteurs, actrices, musiciens et autres
personnes attachées au théâtre, seront déposées sur le
champ dans un tronc placé à cet eff'et au foyer des
acteurs et actrices, ou retenus par le directeur sur leurs
appointements.
LE THEATRE A NANTES
XXV. — Il est enjoint aux valets du théâtre d'avoir
toujours sur eux un fort couteau, pour être prêts, en cas
d'incendie, à couper les cordes et même les décorations,
lorsque Tordre leur en sera donné par le régisseur ou
autres ayant droit de le faire. »
Le 7 avril 1790, ce règlement fut augmenté de quel-
ques articles, enlr'autres de ceux-ci :
XXVÎ. — Déffenses sont faites aux acteurs et autres
personnes attachées au théâtre d'entrer au parterre de-
puis cinq heures du soir jusqu'à la fin de la dernière pièce,
d'y faire lire ou donner à lire aucuns papiers quelconques,
et de se placer pendant toute la durée du spectacle
ailleurs que dans les loges qui leur sont destinées, à peine
de dix livres d'amende contre le directeur, et pareille
amende contre l'acteur, et de plus grande peine s'il y
éclioit.
XXyiI. — Il est défendu à toutes personnes attachées au
théâtre ou non, de fumer la pipe dans toutes les parties
de la salle, au théâtre, aux loges et aux différentes loges
des acteurs et actrices, à peine de dix livres d'amende
par chaque contravention, et même de prison s'il y
échoit. »
Le Grand Théâtre ouvrit le 23 Mars 1788, le jour
de Pâques? J'ignore par quelle pièce. Malgré les
recherches les plus minutieuses il m'a été impossible
d'élucider cette question. Je n'ai pu trouver non plus
aucun détail sur la soirée d'inauguration.A la mairie, on
ae possède absolument rien sur ce fait, pourt-^int inté-
ressant, de l'histoire de la ville. Quant aux journaux
DIRECTION LONGO 85
cet événement semble avoir passé inaperçu pour
eux. D'ailleurs, la collection de la bibliothèque
est loin d*être complète, et, dans les feuilles du
temps, il n'est guère question que des faits com-
merciaux. Je me suis adressé à plusieurs de mes
concitoyens qui auraient pu posséder des notes ma-
nuscrites contemporaines, mais en vain; rien, toujours
rien. Il est étonnant comme, à cette époque, on né-
gligeait tous les faits d'histoire locale.
Des difficultés s'élevèrent entre la municipalité et
Versailles au sujet de la loge de la reine. Deux loges
avaient été réservées, l'une pour le roi, l'autre pour
la reine. Celle du roi devait être occupée par le
gouverneur de la ville, celle de la reine par l'inten-
dant de la province. Mais, comme ce dernier ne
résidait pas à Nantes, les officiers municipaux
avaient l'habitude de se tenir dans sa loge. Or, un
arrêté royal réserva cette loge absolument à la
reine et à l'intendant ; quant à la municipalité il
lui était enjoint d'en choisir une autre où bon
lui semblerait. Les maire et échevins de Nantes
réclamèrent ; l'intendant approuva même cette récla-
mation mais rien ne fit; à ce sujet, voici la lettre que
reçut M. Bertrand de MoUeville, intendant de Bretagne.
Versailles, le 10 Avril 1788.
J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez adressée le 6
de ce mois concernant la réclamation des Maire et échevins de
Nantes, contre les décisions concernant les loges d'hon-
neur dans la nouvelle salle de spectacle dans cette ville,
LE THÉÂTRE A NANTES
mais cette décision étant conforme à l'ordre observé
dans toutes les salles de spectacles du royaume, l'inten-
tion de Sa Majesté est qu'elle soit exécutée et que leg
offlciers municipaux s'y conforment. Vous voudrez bien
les en instruire. Si les armes de la ville ont été peintes
dans la loge de la reine, il sera facile de les effacer et de
les peindre dans celle des autres loges que les officiers
municipaux pourront choisir.
J'ai l'honneur d'être etc.
Baron de Breteuil.
La ville fut forcée d'obéir, mais non sans mécontea-
tement.
Au sujet de la loge Graslin, il y eut aussi des dis-
cussions entre Longo et Graslin. Le directeur voulait
exiger de ce dernier le prix des places de sa loge,
disant qu'il n'avait que le droit d'une loge et non
celui d'entrer sans payer. Graslin s'adressa immédia-
tement à la municipalité, le bureau se consulta et
décida qu'il prendrait l'avis des avocats. Je n'ai pu
retrouver le résultat définitif de la décision, mais il
fut certainement favorable à Graslin.
Voici le tableau de la troupe engagée par Longo
pour desservir le nouveau théâtre.
MM. Longo, directeur ; FouDiier, régisseur.
OPÉRA
MM. Saint- Vallier, première haute contre ; De fond,
id.; Mo)itvUle,i(l,; Chevalier, deuxième haute contre;
Richard, i^-; Grimaldij, premièrebasse taille; Allan,
id.; Massy, id.; Doitville, deuxième basse taille;
DIRECTION LONGO 87
Ber gamin, laruette^ Frédéric, accessoire chantant ;
Lesage, trial.
MMmes Duchaianont, première chanteuse ; Le-
sage, id.; Valville,k\.; Saint-Serva7it,id.; Serton,
première ddégne; Doy^77iUly, deuxième duègne ;
Théodore, deuxième amoureuse; Raxi, id.; Massy,
Id.; Fy^édéric, ingénuité.
COMÉDIE
MM. Dauthay, premier rôle; Massin, deuxième
rôle, Chevalier, troisième rôle ; Lavandaise, rois,
tyran; 6^owrî;z7^5, financier, Paysans; Compain, pre-
mier comique ; Verteuil. id.; Frédéric, deuxième
comique; Lesage, niais; Vanhove, père noble;
Saint-Servant, accessoire; Gironville, accessoire;
Michelot, soufleur.
iTfikfmes Touteville, premier rôle; 5arroî/^r,deuxiè'
me rôle ;Verdier, caractère ; Massy, troisième rôle ;
Gantier, première soubrette ; Montville, deuxième
soubrette.
Les deux Goquelin de l'époque, Baptiste aîné et
Baptiste cadet, qui allèrent ensuite à la Comédie
Française, se firent aussi applaudir à Nantes pendant
la direction Longo.
Baptiste aîné possédait une brillante éducation ; il
jouissait à Nantes de l'estime générale, et était reçu
•chez plusieurs riches négociants. Il avait un très bon
ton et un esprit achevé. Les pièces où il s'est surtout
fait applaudir sont: Le Glorieux, Les Châteaux
LE THEATRE A. NANTES
€71 Espagne, Vhahitant di la Guadeloupe, La
Métromanie.
Baptiste cadet, à l'époque où il parut à Graslin, n'é-
tait encore âgé que de dix-neuf ans. Il s'essayait dans
de petits rôl^s où les connaisseurs découvraient déjà
les germes de son talent distingué.
Moié revint à Graslin. A ce sujet, je trouve dans
Gaullier l'anecdote suivante :
« Plusieurs anciens habitués du Théâtre étaient ras-
semblés kVHôlel delaPaixdiM moment oùune chaise
de poste arrivait : ils voient un vieillard en sorUr ;
sa démarche est un peu tremblante, son dos est
voûté ; une vieille perruque dérobe une partie de sa
physionomie. Personne ne le connaît. Il demande une
chambre. Une heure après, au moment 6ù les habi
tués allaient se mettre à table, on aperçoit ce même
vieillard, entièrement rajeuni, en habit de soie, per-
ruque élégante, les joues couvertes d'un léger ver-
millon ; il marche avec grâce et abandon : « Eh bien
Messieurs, s'écrie-t-il gaiement en entrant dans la salle,
me voici de retour parmi vous. » Les amateurs ou-
vrent de grands yeux et le même cri part à la fois de
toutes les bouches : M. Mole ! C'était lui-même. Dans
le monde comme à la scène, il savait être toujours
jeune quand il le voulait. »
Un artiste, dont les vieux amateurs de notre ville
doivent se souvenir encore, Lefèvre, dit Marsias,
commença sa carrière sous Longo. Il devait la con-
tinuer jusque sous Arnaud. Marsias parut à la fois
DIRECTION LONGO
dans la tragédie, la comédie, l'opéra et le vaudeville.
Il chantait tour à tour les Elleviou^, les Martins et
les basses-tailles. On l'a vu représenter tous les person-
nages de Topera d'Œdipe,, sauf ceux d'Antigone et
d'Eriphyle, et dans le Tableau Parlant, il remphi tous
les rôles, même ceux de Golombine et de la pu-
pille de Gassandre,à deux représentations travesties»
Mmes Maillard et Saint-Huberti donnèrent, quel-
ques mois après l'ouverture du théâtre Graslin, plu-
sieurs représentations. Tout Nantes courut applaudir
Me»i« Maillard dans Iq Devin de Village, dont elle chan-
tait le rôle de Colette d'une façon exquise. Elle inter-
prêta aussi Armide et Iphîgénie en Tauride avec
beaucoup de succès, mais l'enthousiasme des dilet-
tanti nantais ne connut plus de bornes quand ils.
entendirent la Saint-Huberti chanter Bidon, Arinae,
Phèdre, Armide et Castor et Pollux. « On lui
demanda le Devin de Village, qu'elle n'avait jamais
chanté à Paris : elle y fit fureur. Pendant ses repré-
sentations, on ouvrait les portes à midi, et le public^
tant les places se disputaient, avait la patience d'atten-
dre durant cinq heures le lever du rideau. M™« Saint-
Huberti n'était peut-être pas précisément une canta
trice dans l'acception toute musicale du mot, mais
c'était une actrice passionnée, imprimant à son chant
cet accent irrésistible qui remue les masses, et ajou-
tant à cet effet par l'énergie du jeu, qu'elle rendait
éloquent jusque dans son silence (1). »
(i) Melliaet. La Mutiqu* à Hmnttt.
SO LE THÉÂTRE A NANTES
Longo ne garda pas longtemps la direction du
Grand Théâtre ; en effet, le 23 janvier 1789, il fat rem-
placé par Rodolphe, musicien assez distingué, au-
teur de l'opéra dVsm&nor, et H us, maitre de ballet.
Ces derniers obtinrent le bail à ferme de la salle de
spectacle pour neuf années. Le prix de la location
était de vingt mille livres par an ; en outre, les direc-
teurs devaient fournir un lustre en crislal, semblable
à celui de la Comédie Française, en remplacement de
celui en fer, entretenir les poêles et faire tous les
ans une décoration complète sur les desseins de Tar-
chitecte voyer.
Les sieurs Rodolphe et Hus obtinrent du duc de
Penthièvre le privilège exclusif du théâtre. «En consé-
quence, il était défendu à toute autre troupe de comé-
-diens, sauteurs, baladins et joueurs de marionnettes
de faire des exercices, ou de donner ses spectacles
sur aucun théâtre de la dite ville de Nantes sans
payer auxdits sieurs Rodolphe et Hus, où à leur
préposé le quart-franc des produits des recettes. »•
En 1789, Mlle Saint-James, pensionnaire de l'Acadé-
mie Royale de Musique, débuta dans l'éternel Devin
de Village. «« Mn» Saint-James possédait la voix la
plus agréable qu'on ait encore entendue à Nantes, »
nous dit le critique de V Abeille Bretonne.
Puisque le nom de celte feuille vient sous ma
plume, j'en profitera' pour parler immédiatement de
Y Affaire Fleury,({mûX,k cette époque, tant de bruit,
<ians le monde théâtral nantais. Voici les faits :
DIRECTION RODOLPHE ET HUS 91
Lemarquant, rédacteur de V Abeille Bre'onne, vou-
lant se venger de Mne Fleury, ^qui avait dédaigné^
paraît-il, ses soms amoureux,fit paraître dans son jour .
iial une critique fort dure. L'actrice attaquée répon-
dit une lettre à M. Lemarquant. Dans cette lettre qui
fut publiée, mais non vendue, l'actrice ripostait fort
bien, témoin ce passage :
«• Eh I croyez-vous de bonne foi que les gens hon-
nêtes et sensés vous sachent gré et vous en estiment
davantage d'avoir décrié avec aussi peu de ménage-
ments une jeun»* personne de dix-sept ans, arrivée ma-
lade en cette ville, où elle est sans protection, con-
naissances, appui ni défenseurs ? Croyez-vous que le
'dégoût, car d'après votre caractère vindicatif et votre
.lettre menaçante, je m'attends au premier jour à être
«ifflée par vous, ne fût-ce que pour prouver la beauté
des choses que vous avez dites, croyez-vous, dis-je,
que le dégoût et le découragement amènent la per-
-fection dans les arts ? Non, M. Lemarquant, ce sont
des avis doux, honnêtes, exempts d'injures gros-
sières, tels enfin que je vous crois incapable d'en
donner, et pour joindre l'exemple à la leçon, je com-
mencerai par vous dire, moi, d'après ce que j'ai lu de
TOUS :
Eh ! qui diable vous force à vous faire imprimer?
Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre
Ce n'est qu'au malheureux qui compose pour vivrem
TOUS êtes orfèvre M. Josse. ►
92 LE THÉÂTRE A NANTES
La lettre continue sur ce ton pendant trois pages.
Or, au théâtre, à yine représentation, un spectateur
jeta cette lettre sur la scène, demandant qu'elle fût
lue à haute voix; une partie du public fit chorus, le
directeur céda, et la lettre fut lue, à la grande colère
de Lemarquant, qui était dans la salle. Il essaya de
répondre dans son journal, mais toute la ville était
contre lui et donna raison à la jeune chanteuse.
Les réprésentations étaient alors fort accidentées.
Le public qui aimait beaucoup Mu* Saint-James dési-
rait l'entendre dans La Caravane du Caire dont le
rôle principal était tenu par Mm« Saint-Servant. Un
soir que cette dernière jouait l'opéra de Grétry, le
public réclama tellement, que Rodolphe fit baisser le
rideau et ordonna à Mn* Saint James d'aller s'habiller.
Mm« Saint-Servant furieuse, se mit à injurier ledirec-
teur et donna un coup de poing à Mue Saint-James.
Saint-Servant prit naturellement parti pour sa femme.
Croyant ramenerla tranquillité,Husordonnade relever
le rideau ; au même moment Saint-Servant tira sa
canne à épée et se précipita sur le fils. Hus qui
était là. Pendant ce temps le rideau s'était levé et le
public assistait à toute la scène. On désarma Saint-
Servant, mais dans la salle on crut que Hus avait
été blessé; des femmes s'évanouirent, d'autres se
sauvèrent du théâtre, les hommes escaladèrent la scène
et le spectacle ne put reprendre qu'à près une longue
interruption. Le public exigea que M. et Mm« Saint*
Servant ne reparussent plus sur la scène.
DIRECTION RODOLPHE ET HUS
Vers cette époque on joua les pièces suivantes :
Les Sculpteurs, Boni face, Pointu et sa famille
Z' Avocat chansonnier. Les Cent écus, Le Prince
Ramonneur, Gilles Barilleur, Les Amours de
Montmartre, L'Anglais à Paris, Le Café de
Nantes, La Mort du Capitaine Cooh, ballet en
action, Dorothée, pantomime à grand spectacle, La
Kose et le Bouton, pastorale de Robineau Bertrand,
— il paraît que cette dernière œuvre était assez
leste, et qu'on en supprima plusieurs passages, —
le Jugement de Midas, de Grétry. Au sujet de
cet opéra, Mellinet cite une anecdote assez
<îurieuse : « A l'occasion du Jugement de Midas,
MM. les clercs de procureurs reçurent tous le billet
que voici : t MM. les clercs sont invités à aller siffler
le Jugement de Midas, parce qu'on dit, dans cette
pièce, que Midas était leur compère, et que l'auteur
anglais (M. d'Hell) donne des oreilles d'àne auxamis
de Rameau, en face des Français eux-mêmes. » —
Les clercs eurent l'esprit de faire justice de ce billet
ridicule : au lieu de siffler, ils applaudirent, et le
succès fut complet : c'était donner tort à la fois à
l'auteur de l'opéra et à celui du billet. Lefèvre pro-
duisit un effet tel dans le rôle de Marsias, que le nom
lui en resta. »
Le célèbre Gardel était en 1789 maître de ballet au
Théàtr3 Graslin. Il fit jouer le 23 mai de cette année,
Mirza, ballet en action, dont il était l'auteur. Le suc-
cès, paraît-il, fut complet.
94 LE THÉÂTRE A NANTES
L'Asemblée nationale venait d'accorder aux comé-
diens la jouissance des droits civils et politiques. Les
artistes de la Comédie-Française avaient fait, à ce
sujet, une démarche auprès du Bureau de l'Assemblée.
Les pensionnaires du théâtre de Nantes écrivirent la.
lettre suivante aux comédiens du Roi. (1)
« Nantes, ce 1er janvier 1790.
c Messieurs,
« Daignez agréer notre félicitation sur votre respec-
tueuse démarche auprès de M. le Président de l'Assemblée
Nationale, sur le décret dont elle nous honore, et nos sin-
cères remerciements de l'empressement que vous avez
mis à nous en faire part.
t Puissent tous nos camarades de province qui trouvè-
rent de tout tems en vous des modèles dans la carrière
théâtrale, suivre plus scrupuleusement encore l'exemple
que vous leur avez toujours donné des bonnes mœurs et
de l'honnêteté.
« Nous avons l'honneur d'être avec la plus parfait»
estime,
« Messieurs,
« Vos très humbles et très obéissants serviteurs et eer»
vantes.
MM. Grimaldy. — Villeneuve. — Compain. — Allan. —
Hus. — Ghazel. — Boquay. — Lavandaise. — Dorvigny.
— Baptiste Anselme et son épouse. — MUe Touteville. —
Baroyer. — Perlet. — Ferton. — Stephani. — Duchau-
(1). Je dois la communication de ceUe leUre à l'obligeaBct d«
M. Uoaral, archiviste de la Comédie Française*
DIRECTION RODOLPHE ET HUS 95;
mont.— Saint- Vallier.— Gourville.— Michelot— Devaugre»
secrétaire souffleur.
« Rodophe et Hus donnèrent au Grand-Théâtre une
extension extraordinaire : toas les genres étaient
portés au grand complet, et la troupe se composait
des meilleurs acteurs de ia province. On y revoit
Baptiste, l'infatigable Gourville, Lavandaise, M^»
Touteville, auxquels viennent se joindre Gompain>
l'excellent comique, dont le jeu spirituel et la verve
entraînante lui valurent les plus grands succès au
théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Paris : il finit ses
jours d'une manière tragique dans une émeute qui
eut lieu à Bordeaux ; Bergamin, laruette, Facteur
de la nature,^ qui, sans aucune instruction, apportait
dans tous les rôles une vérité, un abandon admira-
bles ; Massin, charmant jeune premier et Mercero
danseur distingué et même parfait. Mais ce règne
brillant ne fut pas de longue durée. Les dépenses
excessives de cette administration, qui avait un mo-
bilier et un personnel considérables, jointes à celles
des directeurs, qui tenaient chacun une maison mon-
tée sur le grand ton, amenèrent bientôt la ruine de
leur entreprise. » (1)
Déjà dès 1789, ou prévoyait la chute forcée du
théâtre. Pour tirer les directeurs d'embarras, quelques
personnes eurent l'idée de faire une souscription. Le
projet fut imprimé ; en voici un fragment.
(Ij GauUier et Cbaplaia.
96 LE THÉÂTRE A NANTES
« Les soussignés voulant donner aux dits entrepreneurs,
«t principalement au sieur Hus, des moyens d'encourage-
ment pour soutenir le théâtre, et des preuves de leur satis-
faction, promettent et s'engagent par le présent, de
compter chacun, d'ici au premier Février prochain, une
somme de 96 livres entre les mains de M
demeurant qui s'est chargé d'en faire la
recette, et qui en remettra le produit total auxdits entre-
preneurs, sur leur quittance et d'après la soumission soli-
daire qu'ils feront de maintenir le théâtre jusqu'à l'expi-
ration de leur bail sur le pied où il est actuellement, et de
lui donner encore toutes les améliorations dont il peut être
susceptible. Il est.au surplus arrêté que le présent enga-
gement ne sera valide qu'autant qu'il sera revêtu de 300
signatures au moins ; que la signature simple ne vaudra
que pour une seule action et que les amateurs les plus zélés
•et les chefs de famille qui voudraient souscrire pour
plusieurs actions, eu égard aux nombreuses personnes qui
leur sont attachées, et qui fréquentent le spectacle,
«pécifieraient le nombre d'actions pour lequel ils entendent
«ouscrire. »
Je ne sais si cette souscription réussit; sauf le do-
«cument dont je viens de citer le principal passage, je
n'en ai pas trouvé d'autres traces.
La situation politique commençait à s'obscurcir. La
ville se trouvait très obérée, et les directeurs ne
payaient point les quartiers échus. «« Le Con-
seil, considérant que les recettes du théâtre sont
si minimes, que souvent elles ne s'élèvent qu'à quinze
et vingt livres, et que les jours de fête, c'est à peine
DIRECTION RODOLPHE ET HUS 97
«i elles atteignent deux cents à trois cents livres ;
considérant que si on saisissait ces recettes, ce serait
enlever aux acteurs et aux musiciens le salaire qui
leur est dû et forcer les directeurs à fermer le specta>
cle ; arrête qu'on suspendra les poursuites et qu'on
avisera plus tard. » Le 22 octobre 1790, le Conseil se
décida à mettre en vente le théâtre ; mais un arrêté
du directoire du département, interdit à la commune
d'aliéner la salle.
Quelque temps après les sieurs Perlet et Ghazelle ,
comédiens,demandèrent à la municipalité de les nom-
mer administrateurs ou directeurs. « Sur quoi le bureau
délibérant, ouï les conclusions du procureur de la
commune, a arrêté, avant de rien statuer sur le plan
présenté par les sieurs Perlet et Ghazelle pour l'ad-
ministration du Grand Spectacle de cette ville, de
nommer des commissaires du conseil pour examiner
ladite requête, ainsi que les fermes et traités passés
avec les sieurs Rodolphe, Hus et Compagnie, pour,
d'après leurs observations, être statué, s'il y a lieu ;
et, à cet effet, le bureau a nommé pour ses commis-
saires MM. Clavier, Gédouin, Carrié et Ryédy, à qui
il a été remis six pièces relatives à l'objet qu'ils sont
chargés d'examiner. »
Dans la même séance, on discuta aussi la question
du résiliement des baux des directeurs. « Messieurs,
dit le procureur de la commune, vous n'ignorez pas
dans quel état de détresse se trouvent aujourd'hui les
directeurs du spectacle. Ils doivent aux comédiens
98 LE THÉÂTRE A NANTES
du théâtre plus de soixante mille livres ; plusieurs
quartiers du loyer de votre salle sont dus ; ces direc-
teurs doivent à tout le monde, et l'absence de plu-
sieurs d'entre eux semble annoncer une faillite au
carême prochain. Je pense, Messieurs, qu'il est ins-
tant de prendre un parti sérieux; non-seulement
parce que le temps est court, mais encore parce que
nos revenus en souffrent et en souffriront davantage
par la suite. Si on diffère encore quelques jours, il
pourrait se faire que votre théâtre fût dépourvu de
comédiens ; une cessation subite de spectacle, dans
une grande ville comme Nantes, où les citoyens sont
habitués à cet amusement, ne pourrait être que dan-
gereuse. Je requiers, pour l'intérêt public, que vous
délibériez sur mon exposé, et que vous avisiez aux
moyens à prendre dans cette circonstance. »
•« Sur quoi délibérant, le conseil décerne acte au pro-
cureur de la commune de son réquisitoire, et après
s'être fait donner lecture par son secrétaire greffier
du bail à ferme fait avec le sieur Longo, son précé-
dent fermier, et de celui fait avec les sieurs Hus,
Rodolphe et Compagnie, notamment de l'article, etc.,
a chargé le procureur do la commune de faire les
suites nécessaires pour parvenir au résiliement des-
dits baux. >»
Le 8 avril 1791, les sieurs Rodolphe et Hus furent
déclarés en faillite.
^ jiMkl^X Jiv:Akj}À. jiçùAkl^^ /6!klkS
iii Ty.^trSr ^Tti^^y T?.^t7\^ T?.^t>\^
;^fffip|'^ff§|fffP|ffff
VIII
DIRECTIONS : FER VILLE - VIOLETTE et C''
DANGLAS
PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE
(1791. — An IV).
A direction passa alors entre les
mains de Ferville. Ferville, de
son vrai nom, s'appelait Vau-
corbeil. C'était le propre aïeul
de l'ancien directeur du Grand-
Opéra.
» Ferville, comme acteur, était le sujet le plus pré-
cieux de sa troupe. Il avait pris l'emploi des comiques,
ce qui ne l'empêchait pas de jouer tous les genres au be-
soin. Un débutant voulait paraître dans le rôle de
Zopire, mais il ne pouvait réussir à monter la pièce.
— Quel est le rôle qui vous manque? demande Fer-
ville. — Mahomet ! — Ce n'est que cela, répond-il,
parbleu, je le jouerai î Et il le joua en effet. »
100 LE THÉ.VrRE A NA.JNTF.S
tUn autre acteur, nommé Lafond, assez bon pitMiiier
rôle, mais ayant parfois un jeu désordoun -, ne
manquait jamais, lorsqu'il se laissait emporter par la
chaleur de sa diction, de briser les fauteuils i^ui se
trouvaient sous ses mains. Il demanda un jour à
Ferville ce qu'il pensait de son jeu. « Vuub n'avez
qu'un défaut, lui dit le directeur, c'est que vous ne
ménagez pas assez ceux qui se trouvent en scène
avec vous, et chaque soir il arrive des accidents. —
Comment ! s'écria Lafond, quels accidents ? — Vous
allez voir, reprend Ferville, et ouvrant la porle du
garde-meuble, il lui montre une vingtaine de f<ia-
teuils brisés.— Voilà vos victimes, lui dit-il, n'en aug-
mentez pas le nombre, je vous prie. »» Lafond parlil
d'un long éclat de rire. Depuis ce temps, lorsque
Ferville était en scène avec lui et qu'il le voyait prêt
à entrer en fureur, il lui disait tout bas. «« Giac.- pour
mes fauteuils, Lafond. » Ce mot arrêtait S')uaain le
terrible exterminateur. » (1)
Je trouve dans VAlmanach des Spectacles, de
1791, le tableau complet de la troupe de Ferville. Le
voici :
« Ferville^ directeur. — Michelot^ régis-seur. —
Fournier, caissier.
COMÉDIE
MM. Chazet. — Dorsan. — Mériel.— Tirepenne,
— Dumily. — Lavandaise.— GoiirvUle. — Sahit-
Aubin.— Richard. —DauMgny.— He7iry.—Euder,
(1) Gaullier et Chapplain.
DIRECTION FERYILLE 101
Mesdames Touteville. — Guérin, — Fréton,
mère. — Bognioli. — Baupré. — Dorsan. — Cons-
tance. ^ Dugazon.
OPÉRA
MM. Loth. — Molière. — Bognioli. — Olivier,
— Gentil. — Julien.
Mesdames Loth. — Mésières. — Fréton, fille. —
Cassin. — Camille. — Mériel. — Z)^Zor. — Boyer.
L'orchestre est de dix-huit musiciens estimés
chacun da^is leur partie. Le maitre de musique,
est M. ^e Breton.
MM. Vaugeois, mécanicien. — Philatre^ Dufay,
peintres. — André, costumier. — Lebrun, impri-
meur. — Béziers, fournisseur. — Gaillard, maga-
sinier. — Bonain, Beryiard, contrôleurs.
Neuf charpentiers, un coëffear, quatre gardes
du théâtre, sîœ perruquiers en sons-ordre, dix ou-
vreuses, quatre habilleuses, deux buralistes et
vingt autres employés y compris la garde, en tout
cent vingt persomies. »
On joua, sous la direction de Ferville, les Deux
Miliciens, et les Souliers Mordorés, opéras du
compositeur italien Fridzeri, que le comte de Cha-
teaugiron avait amené à Nantes.
Le 19 juillet 1791, Ferville abandonne la direction.
Il écrit au conseil «« qu'il voit avec regret que sa di-
rection ne peut marcher avec ses propres ressources,
et qu'un abonnement qu'il avait ouvert pour l'aider,
102 LE THÉÂTRE A NANTES
ne couvrirait pas le quart de ses dépenses.» Le 21, les
artistes se réunissent et décident de continuer la
campagne.
Le 29 septembre 1791, la municipalit é prit un ar-
rêté faisant défense aux comédiens de rien ajouter ou
retrancher dans leurs rôles.
Le 28 février 1793, la municipalité passa, moyen-
nant vingt-cinq mille livres, un bail de neuf ans
avec MM. Riedy, Turminger, etc., etc., négociants.
Ces derniers s'entendirent avec Ferville, et lui
transportèrent tous leurs droits : ils lui louèrent pour
toute la durée du bail, les magasins d'habillements
et de décors, à raison de dix mille livres pour cha-
cune des huit premières années et de douze mille
livres pour la dernière. Ferville, à la fin du bail, de-
vait être propriétaire unique des magasins.
La municipalité, sur la demande de Ferville, abaissa
le loyer à dix-sept mille francs, et, quelques mois
après, à quinze mille.
Le théâtre Graslin prit pendant la période révolu-
tionnaire le nom de Grand Théâtre de la République.
GauUier et Ghapplain rapportent l'anecdote sui-
vante, se rattachant à l'année 1793 :
« Un jeune acteur qui représentait Gatane dans la
tragédie de Tancrède, arrive en scène sachant à
peine son rôle. Grâce au souffleur et à son sang-froid,
il était parvenu au long récit du combat; là, sa mé-
moire se trouve tout à fait en défaut : Soudain, com-
me s'il eut cédé à une inspiratioa sublime, il parlo
DIRECTION FER VILLE 103
ûes exploits de Tancrède et des soldats républicains,
des chevaliers de Syracuse et de l'armée de Sambre-
«t-Meuse ; il mêle les extrait du Moniteur et les rers
de Voltaire, et suant, haletant, gesticulant, il termine
sa tirade au milieu des applaudissements et des cris
d'enthousiasme de la multitude. »
Toujours d'après GauUier, la troupe de Ferville
était assez médiocre. Il trouva pourtant moyen de
gagner beaucoup d'argent en distribuant des billets
d'abonnement à bas prix. Il emplissait ainsi sa salle
tous les jours.
Sous sa direction, le théâtre fut un jour forcé
d'afflcher « Relâche •• avec cette singulière mention :
< Attendu le départ des acteurs pour la moisson. »
On était alors en pleine guerre civile. Les armées
Tendéennes se préparaient à attaquer Nantes ; aussi
les esprits n'étaient-ils guère tournés vers les choses
du théâtre. Le 6 août 1793,1e conseil arrêta que : t pre-
nant en considération la circonstance de l'état de
siège de la ville, qui a appelé tous les citoyens pen-
dant plusieurs jours à la défense de la place et du ser-
vice qu'elle a nécessité, ce qui l'a obligé de cesser
son spectacle, arrête que Ferville ne comptera au
trésorier de la commune que trois mille deux cents
livres au lieu de quatre mille deux cents qu'il doit
lui compter en avance du loyer des mois d'août et
de septembre prochain. »
Des jours épouvantables allaient commencer pour
liantes. Carrier entra dans la ville le 8 octobre*
104 LE THÉÂTRE A NANTES
Jusqu'au 16 pluviôse An II, ce monstre à face huma' ne
devait faire peser sa tyrannie sur notre malheureuse
cité. Que devint le théâtre pendant cette période ?
Sauf les quelques faits que je cite plus loin, je n'ai pu
découvrir rien d'intéressant sur lui. Et pourtant, il
est probable qu'il devait marcher régulièrement :
Carrier aimait trop le plaisir pour permettre que le
spectacle fît relâche en ces jours de deuil.
Il était absolument défendu aux acteurs de pronon-
cer le mot de roi. t Dans la Belle Arsène^ lorsque le
charbonnier dit qu'il est roi dans sa chaumière, le
chanteur était obligé de substituer les mots : Dans
ma chaiwiîère Je fais loi. Lorsqu'on put rire sans
redouter la guillotine comme punition d'un rire aris-
tocratique, cette substitution ne manquait jamais
d'exciter les quolibets du public, qui, par un calem-
bourg très pardonnable, changeait loi enl'oie, enlais-
sant interdit le pauvre chanteur, quand surtout il
était médiocrement en faveur, ce qui rendait l'allusion
trop directe. » (1)
Le citoyen Faure, régisseur du théâtre, osa un jour
tenir tête à Carrier. Il a raconté ainsi son entrevue
avec le proconsul :
« J'arrive chez Carrier, il était avec un général et plu-
sieurs autres personnes ; en m'apercevant, le voilà qui se
met à m' apostropher dans son langage énergique, me re-
prochant, ainsi qu'à mes camarades, de ne pas jouer les
i. MelliDet. — La Commune et la Milice de Nantet.
DIRECTION FERVILLE 105
pièces du vrai théâtre républicain, et principalement les
chefs-d'œuvre de son ami GoUot d'Herbois ; puis il
termine son allocution par nous traiter de j...f... et de
canailles.
»» Canailles ! m'écriai-je -, nous sommes des canailles,
nous qui allons nous battre tous les jours pour la défense
de la République I
» Un général se hâta de faire notre éloge, et déclara
que, pour mon compte, j'étais un brave patriote, et que
j'avais bien mérité de la patrie. Mais Carrier n'entendait
rien; il jurait comme un possédé, menaçait de nous faire
jouer la tragédie au naturel, et n'épargnait pas les in"
jur3S.
» J'avais une tête du diable ; je rendis au représentant
ses invectives et ses jurons. En vain le brave général
voulait m'imposer silence... J'étais monté. Carrier, furieux,
tire son sabre et s'avance sur moi ; j'étais s ms armes :
j'avise en ce moment un buste de Mirât, qui était sur un
meuble; je m'en saisis, et je le lance à la tête du repré-
sentant. Quelques lignes plus bas, et la boule du chef des
montagnards écrasait celle de son digne ami. Par mal-
heur, le buste ne fit que lui effleurer la face. Les assistants
se jetèrent entre nous deux; on se hâta de me faire sortir»
Je m'attendais à être guillotiné le lendemain ; mais mon
patriotisme bien connu et mes nombreux amis me sau-
vèrent. Tous les habitués du théâtre, d'aillaurs, auraient
pris ma défense. Carrier dissimula, et déclara plus tard
qu'il s'était trompé et que j'étais un bon b »
Le 12 pluviôse, An II, la Société de Vincent La
Montagne demande que chaque « décadi, et par avance,
le directeur donne le répertoire des pièces qu'il se
106 LE THÉA.TRE A NANTES
propose de faire jouer, afin d'examiner celles qui sont
susceptibles d'être représentées. »
Des représentations gratuites étaient offertes tous
les ans le dernier jour des sans-culottides; le directeur
recevait pour cette représentation une indemnité de
quatre cents livres.
A cette époque, le public avait pris l'habitude de
jeter sur la scène», certaines élucubrations littéraires,
politiques ou autres, et d'en demander la lecture.
Dans sa séance du 8 prairial An III, le conseil
s'occupa de réprimer cet abus, et prit l'arrêté sui-
vant :
« Toute personne qui voudra faire lire une de ses pro-
■ductions sur le théâtre sera tenu de la présenter préala-
blement au bureau de poUce municipale qui en fera l'exa-
men et permettra lecture au théâtre s'il n'y entre rien
qui puisse troubler l'ordre, la tranquilité et la décence qui
doivent y régner ; arrête également que tout billet, soit
vers, couplets ou prose, qui seront jetés sur ledit théâtre
ne pourront être lus qu'après avoir été examinés par le
bureau de police municipale. »
Ferville céda la direction du Grand-Théâtre aux
sieurs Violette, Monlavai, Duboscq et Gi« le 23 floréal
an III. Quant à lui, il partit pour Paris prendre une
part dans l'entreprise de l'Odéon. Il devait se ruiner
dans cette affaire.
La vogue était alors aux pièces révolutionnaires.
Pendant cette période, on représenta plusieurs ouvra-
;ges inédits : La Prise de Charette, comédie en deux
DIRECTION VIOLETTE ET Ci* 107
actes, par le citoyen Mayas, chef de la 34« demi-bri
gade, La Mort de Vincent Matignon, par Etienne
Gosse, Les Brigayids de ta Vendée, opéra-vaude-
Tille en un acte, de Roullant, et Les Emigrés d
Quiheron , du même auteur. Au sujet de cette
dernière pièce, les entrepreneurs du théâtre vinrent
déclarer au maire qu'ils ne pouvaient se procurer de
la poudre pour la jouer. On leur en accorda dix
livres.
Un nouveau règlement pour la police du théâtre
fut publié le 8 thermidor an III. C'est à peu de chose
près la réédition de l'ancien. Citons pourtant ces
deux articles :
X. — La loge du fond est réservée pour les officiers
de poHce. L'entrée en est interdite à toute autre per-
sonne.
•
XXIV. — Il est défendu à qui que ce soit d'amener des
•chiens dans la salle, même en les portant sous le bras.
Le 25 thermidor de cette année, les sieurs Violette,
Duboscq et Ci» demandèrent l'autorisation d'aug-
menter le prix des places, vu la cherté des vivres
qui les forçaient à élever les appointements de leurs
artistes. Les premières furent fixées à huit livres, les
secondes à cinq, les troisièmes à trois, les quatrièmes
à trente sous et le parterre à une livre.
Le même jour, le conseil arrêta :
108 LE THÉÂTRE A NANTES
« Que par le régisseur du spectacle, il serait enjoint
aux artistes de chanter en entier l'hymne de la Mar-
seillaise lorsqu'il se trouve à faire partie d'une pièce
telle que la Prise de Qiiiberon, et antres, et de ne
pas omettre, comme il est arrivé plusieurs fois, le
couplet .• Français, en guerriers magnanimes;
ce dont quelques citoyens se sont aperçus de l'oubli. »
Le théâtre attirait peu de monde sous cette direc-
tion puisque le 7 vendémiaire x\n III, «< les directeurs
demandent à être dispensés d'entretenir une troupe
permanente et complète, tant que durera la pénu-
rie qui se fait sentir en tout genre, attendu qu'ils sont
dans l'impossibilité de satisfaire aux demandes des
artistes, qui exigent un salaire qui absorberait de
beaucoup le produit de la recette.
« Le Conseil, ouï l'agent national, vu son incompé-
tence à prononcer sur la fixation du traitement des
artistes et qu'il ne peut rien changer aux engage-
ments pris par les entrepreneurs du grand spectacle,
lorsqu'ils ont succédé au citoyen Ferville, arrête
qu'il n'y a lieu de délibérer. »
Pour dédommager les directeurs, le maire, le 22
vendémiaire, leur permit d'augmenter encore le prix
des places. Les premières furent mises à quinze
francs, les secondes à dix francs, les troisièmes
à sept francs cinquante, les quatrièmes cinq francs,,
le parterre cinquante sous.
Le 22 brumaire, une nouvelle augmentation fut
encore autorisée : Premières, vingt-cinq francs ;
DIRECTION VIOLETTE EL Cie 109
secondes, quinze francs ; troisièmes, dix francs ; qua-
trièmes et parterre, cinq francs. Toutes ces permis-
sions sont inscrites : « Accordées vu l'excessive
cherté de toutes les denrées qui contribuent aux
dépenses indispensables du théâtre. » Au premier
abord, ces prix nous paraissent, à bon droit, exorbi-
tants ; mais en réfléchissant que, vu la rareté du
numéraire à cette époque, c'était probablement en
assignats qu'on payait le plus souvent sa place au
théâtre, et connaissant, d'un autre côté, ladépréciation
du papier-monnaie, on ne s'étonneraplus de l'obligation
où les directeurs se trouvaient de coter leurs places
à un si haut prix.
A la date du 6 frimaire An IV, je relève dans les
registres municipaux, la demande suivante, qui mon-
tre quelle pénurie existait à Nantes au sortir de la
Terreur.
Les entrepreneurs du grand spectacle exposent à la
municipalité qu'il leur est très difficile de se procurer les
huiles nécessaires pour les illuminations de leur salle, et
que d'autres considérations les empêchent de mettre le
prix à cet article ; en conséquence, ils demandent à l'ad-
ministration qu'elle leur fasse délivrer, au prix qu'il lui
plaira arbitrer, des huiles d'olive grasses, qui sont dans les
magasins de l'approvisionnement de la République, en
«ette ville, et dont le représentant du peuple leur avait
accordé une partie qu'ils ont entièrement consumée.
L'administration passe à l'ordre du jour, motivé sur ce
que les huiles appartiennent à la République et ne sont
nullement 'a sa disposition
110 LE THÉÂTRE A NANTES
Le 25 ventôse An IV , la municipalité prit l'arrêté
suivant :
" Considérant que les troubles fréquents qui ont lieu aux
spectacles sont principalement occasionnés par la présence
des filles publiques qui s'y permettent les propos les plus
obscènes. Considérant que si la faculté d'entrer aux spec-
tacles et aux bals publics ne doit pas leur être interdite,
elles sont néanmoins aux yeux de la loi dans le cas d'une
surveillance toute particulière, et que pour réussir avec
succès, il est nécessaire de leur assigner un lieu dans l'en-
ceinte des dits spectacles où l'action de la police puisse
être aussi rapide qu'elle est nécessaire.
Arrête ; Que les filles publiques et femmes portées sur les
registres des commissaires de police sur la colonne des
suspects et des gens sans aveu, comme favorisant la dé-
bauche ne pourront occuper dans l'enceinte des deux spec-
tacles, que les six premières secondes loges à gauche en
entrant, et leur enjoint de s'y comporter avec décence,
sous peine d'être arrêtées sur le champ et punies selon
toutes les rigueurs de la loi. »
Le 27 du même mois, le directeur reçut ordre :
«< De faire jouer chaque jour par son orchestre, avant
le lever de la toile, les airs chéris des républicains, tels
que la Marseillaise, Cà ira. Veillons au salut de l'em-
pire et le Chant du départ. Dans l'intervalle des deux
pièces, on chantera toujours l'hymne delà Marseillaise,
ou quelqu'autre chanson patriotique.il est expressément
défendu de chanter l'air homicide : Le Réoeil du peuple.
L'administration charge les commissaires de police
de veiller à l'exécution du présent; de faire arrêter
DIRECTION VIOLETTE ET Cie 111
tous ceux qui, dans les spectacles, appelleraient par leurs
discours le retour de la royauté, provoqueraient l'anéan-
tissement du corps législatif ou du pouvoir exécutif,
exciteraient le peuple à la révolte, troubleraient l'ordre de
la tranquilité publique et attenteraient aux bonnes mœurs.»»
Le 5 Pluviôse, la Ville, d'après l'arrêté du directoire
exécutif, ordonna au directeur de donner une fois
par mois, une représentât! ;»n au bénéfice des pauvres.
La fonction de médecin de théâtre fut créée à
Nantes cette année-là. A ce sujet, voici la délibération
du conseil de la commune.
« Le commissaire du directoire a exposé que le tribu-
nal de police éprouvait une difficulté à résoudre l'affaire
de la citoyenne Talduc, en ce quel'offtcier de santé chargé
par le commissaire de police de constater la santé de
cette citoyenne a déclaré qu'elle était en état déjouer son
rote {sic) et qu'elle maintient au contraire par un autre
officier de santé qu'elle a été attaquée toute la nuit de
coliques néphrétiques, que cette maladie loin d'altérer la
santé, n'en donnait que plus de force à la voix et plus
d'éclat au teint, etc., etc.
L'administration faisant droit aux conclusions et réqui-
sitoires du commissaire du directoire exécutif, arrête que
dorénavant les artistes qui nepourraient jouer pour cause
de maladie imprévue, dans les pièces portées au réper-
toire, seront tenus de s'adresser au citoyen Gantin, officier
de santé, près le Bon-Pasteur, ou au citoyen Fabré, aussi
officier de santé, demeurant place Graslin, maison Toché,
pour faire certifier par eux ou l'un d'eux, leur état de
maladie et causes d'empêchements, faute de quoi ils
112 LE THÉÂTRE A NANTES
encourreront les peines portées par les lois et règlements
de police, et pour l'exécution du présent lesdits citoyeng
Gantin et Fabré auront la faculté d'entrer au spectacle et
notamment au théâtre, et les directeurs sont priés de
donner des ordres à cet effet.
Le 4 floréal, an IV, Violette, Monlavai, Duboscq et
Cie traitèrent avec un tapissier du nom de Danglas,
et lui abandonnèrent tous leurs droits moyennant la
somme de trente mille livres, payables en dix années
avec intérêts à cinq pour cent, jusqu'au rembourse-
ment. Ils se réservaient seulement la jouissance d'une
lu^^o grillée pendant le reste du bail.
Quatre mois après, le Grand Théâtre brûlait.
IX
INCENDIE DU GRAND-THÉATRE
(7 Fructidor An IV).
ir&cr
Grand-Théatre de la république
Aujourd'hui, LE LEGS, comédie
et
ZÉMIRE ET AZOR
OPÉRA AVEC SON PROLOGUE ET MÉTAMORPHOSE
LE BALLET DES GRACES
AU 3e ACTE
L* APPARITION DE LA DÉESSE DANS UN NUAGE
LE BUSTE D'aZOR
COURONNÉ DE FLEURS PAR ZÉMIRE
SUIVI DE SA MÉTAMORPHOSE
Vu LES DÉPENSES CONSIDÉRABLES DE CETTE
ENTREPRISE, ON PRENDRA :
Aux PREMIÈRES, LOGES ET PARQUETS. 30 SOUS
Aux SECONDES 20 —
Aux PARTERRE ET TROISIÈMES 12 — ^
Aux QUATRIÈMES 6 — &
Q<î^
114 LE THÉÂTRE A NANTES
Sur les promesses de cette alléchante affiche, un
public fort nombreux était accouru au théâtre et la
salle était pleine.
Les deux premiers actes avaient été joués sans
encombre. Il était à peu près huit heures, et l'on
était au troisième acte, lorsque l'incendie se dé-
clara
Immédiatement la salle entière se leva et se préci-
pita vers les portes au milieu d'un tumulte indescrip-
tible. Heureusement, les issues étaient nombreuses,
— ce sont les mômes aujourd'hui, — et l'on n'eut à
déplorer que peu de victimes. Lors du déblaiement,
on retrouva les cadavres de sept personnes :
Gascayne, machiniste.
Veuve Doussaint.
Anne Lau-Robert, enfant de cinq ans.
La fille Vivier.
La femme Dolbaut.
Galipaud, figurant.
Une jeune fille restée inconnue.
Il y eut aussi quelques blessés, mais en nombre
insignifiant. C'est donc une preuve que Graslin
offre une sécurité relative, à la condition que l'on ne
s'affolle pas. A cette époque, le public n'était pas
terrifié par les nombreuses catastrophes qui ont eu
lieu pendantces dernières années, et, dans sa fuite, il
garda, relativement, un certain ordre. Plusieurs
citoyens firent preuve du plus grand dévouement et
rentrèrent un grand nombre de fois dans l'intérieur
INCENDIE DU GRAND-THÉATRE 115
da théâtre pour voir s'il n'y avait pas des victimes à
arracher aux flammes.
Quelle fut la cause du sinistre? De l'avis général,
ce fut une bougie qui enflamma un transparent. Le
feu se communiqua dans les frises avec une rapidité
vertigineuse, et quelques secondes après, le théâtre
entier était en feu.
Voici les dépositions recueillies à la mairie.
Elles raconteront, mieux que je ne pourrais le
faire, ce triste épisode de notre histoire théàtrale.On
verra, d'après elles, que l'incendie de l'Opéra-Gomique
présente certaines analogies avec celui du théâtre de
Nantes. Pourquoi faut-il que le nombre des victimes
n'ait pas été le même ?
DÉPOSITION DE DANGLAS
€ Je soussigné, Directeur du Théâtre de la RépubUque,
déclare qu'après avoir fait tout préparer pour représen-
ter sans accidents et à la satisfaction des spectateurs la
pièce de Zémire etAzor,je descendis à la fin du deuxième
acte dans le parterre, afin de juger moi-même de
l'effet des machines. J'y étais à peine que je vis ou crus
voir une lueur filer le long des frises. Je saute sur le
théâtre, et vois que le feu prenait au châssis-transparent
de l'appartement de Zémire. Je m'en affectai peu, pa^»
l'habitude d'éteindre de suite de pareils accidents et mon-
tai moi-même sur le pont volant d'où je coupai la frise où
le feu pouvait se communiquer. Déjà je croyais le mal
réparé, quand le rideau d'avant-scène tombé me fit pres-
que suffoquer par la fumée. Je criai,: haut le rideau.
II fut levé ; mais alors le bruit, qui se fit entendre
116 LE THÉÂTRE A NANTES
au-dessus de ma tête, ayant attiré mes regards, je vis le
toit en feu.
« Désespérant alors d'éteindre un incendie dont les pro-
grès surprenants donneraient matière à d'étranges con-
jectures, si la raison n'empêchait de s'y livrer, je sautai
sur le Théâtre de l'endroit où j'étais, à seize pieds à peu
près de hauteur. Les flammes m'environnant déjà et me
coupant toute retraite du côté des sorties ordinaires, je
gagne le foyer des acteurs : il était en feu. Je me jette
dans le cabinet des armes, à côté ; j'y trouve, étendus,
plusieurs individus qui, désespérés et perdant la tête,
n'attendaient plus que la mort. Sans m'amuser à les
réconforter, je prends parmi les boucliers et ferrailles un
vieux sabre en fer dont je me sers pour dépateficher la
porte qui s'offre à moi comme seul moyen de salut. Je fais
sauter les loquetaux du haut et du bas ainsi que les fiches.
Le sang qui coulait de la blessure que je m'étais faite à la
tempe droite en m'élançant sur le théâtre, m'empêchait
de voir qu'il restait une serrure à faire sauter. M'en
apercevant alors à mon grand désespoir, je passe entre
cette serrure et la porte la lame de mon sabre ; je réussis
mieux que je ne m'en étais flatté, puisque la serrure vint
et céda à mes efforts. La porte s'ouvre : je crie alors à
mes infortunés compagnons ; Venez, amis, du courage,
nous sommas sauvés... je le croyais ; j'avance ; 0 déses-
poir ! un mur se présente à moi, et nous n'avons rien fait.
La mort dans l'âme, je passe mes doigts dans un grillage
de fil de laiton qui couvrait une petite lucarne. Dès lors
je criai aux gens du dehors de nous sauver en secondant
mes efforts pour jeter bas le briquetage qui nous enfer-
mait plusieurs dans une fournaise dont les flammes nous
.^gagnaient à tout moment. Les efforts du dehors, réunis
INCENDIE DU GRAND-THEATRE 117
aux miens, firent enfin une brèche par laquelle je fis passer
ces malheureux. Mais alors mes forces m'abandonnent et
l'on me retire presque sans mouvement et sans connais-
sance. On m'emporte chez moi, ou je me suis trouvé en
reprenant mes sens. »
DÉPOSITION DU RÉGISSEUR MASSY
« Je jouais Sander dans la pièce intitulée Zémire et
Azor. Au troisième acte, on devait faire paraître une
grotte qui devait se changer en Azor, changement qui a
manqué, je ne sais pourquoi. Mais enfin, comme régisseur,
je cours de suite pour m'en informer. Au même instant,
je vois le transparent qui porte ces mots : Appartement
de Zémire^ qui n'est autre chose qu'un petit cadre, je le
vois en feu. Je m'en approche, pour donner les ordres
nécessaires, et l'éteindre moi-même. Mais mes efforts sont
inutiles, et dans une seconde je vois tout le cintre en feu.
Je crie à tout le monde de se sauver. Je le fais moi-même;
je cours à ma loge pour me déshabiller ; je n'en peux
monter les marches, vu que la fumée m'étouffait. Je suis
donc contraint de me sauver tel que j'étais, en habits de
théâtre, tout cela en moins de trois minutes. »
DÉPOSITION DU CHEF d'ORGHESTRE LE BRETON
« J'ai vu le feu au transparent qui était au-dessus de
l'appartement de Zémire. Un instant après devait monter
le buste d'Azor ; le câble qui servait à le monter ayant
manqué, on s'est occupé à le réparer. Dans cet inter
valle, je voyais le feu au même transparent, mais qui ne
paraissait pas s'étendre, puisque le citoyen Le Faure, qui
était dans ce moment sur le théâtre, dit au public que ce
n'était rien. Cependant, on baissa le rideau d'avant-scène;
118 LE THÉÂTRE A NANTES
cela me fit croire que Ton avait trouvé quelque moyen
d'éteindre le feu. Dans cette persuasion, je restai à l'or-
chestre, voulant sauver la symphonie de l'opéra, lorsque
j'entends un bruit terrible ; je vois le rideau d'avant-scène
en feu. Je me sauve par dessus l'orchestre, par la galerie
des baignoires. Je n'étais pas encore au bout de cette ga-
lerie, que j'entends crier au parterre : Sauvez vous, la
voûte tombe. Je regardai par une loge et je vis effective-
ment le lustre tomber et la voûte du parterre qui s'écrou-
lait. »>
DÉPOSITION DE LA CITOYENNE SAINT-JULIEN
Je soussignée, artiste attachée au Grand Théâtre
de la République , déclare que lorsque , dans l'opéra
de Zémire et Azor, je dus descendre dans le char de la
gloire, il n'y avait pas une seule chandelle dans le cintre
du théâtre, puisque, pour m'éclairer, un garçon m'allàt
chercher une plaque. Descendue sur la scène, la machine
devant monter la cage d'Azor ayant manqué, je regardai
en l'air et vis toutes les frises et le cintre en feu, quoique
le châssis du transparent de l'appartement de Zémire fut à
peine pris. Désespérant alors d'éteindre un incendie si
prononcé, je m'efforçai de gagner la porte, lorsque j'en-
tendis le cicoyen Danglas (monté sur le pont volant pour
couper les frises) crier de relever le rideau d'avant-scène,
qu'on venait de baisser. Le rideau fut effectivement relevé,
mais le lustre de dessus le parterre tomba, ce qui me
parut d'autant plus surprenant, que, connaissant la direc-
tion des machines, je devais croire que le feu (s'il n'eût eu
d'autre source que cette apparence i, aurait consumé le
tambour du grand rideau avant de parvenir à attaquer
celui du câble en cuivre du lustre précité.
t
INCENDIE DU GRAND THEATRE 119
DEPOSITION DE DUMANOIR
Jô déclare qu'étant présent lorsque le malheur arrivé le
7 fructidor au Grand Théâtre a commencé, les effets, ont
été si prompts, que je ne puis m'empêcher de les regarder
comme extraordinaires. En effet, je n'ai point aperçu le
,reu au théâtre, et étant sorti un des premiers, j'ai vu
la toiture de la salle tout en feu: la chute du lustre entr' autres
est une des circonstances sur laquelle je m'appuie pour fon-
der mon étonnement, puisque cette chute a eu lieu dans
un moment où il était impossible que le feu, quelqu'ac-
tivité qu'on puisse lui supposer, ait pu gagner le tourni-
quet ou contrepoids auquel il était attaché.
DÉPOSITION DE A. DROT-GOURVILLE FILS
Adjoint au génie militaire
Je soussigné déclare que le 5 fructidor An IV, à huit
heures environ du soir, étant au spectacle à l'entrée de
la galerie du côté droit, j'ai vu le feu prendre au théâtre
par le transparent de l'appartement de Zémire, ce qui
m'a paru alors de peu de conséquence, mais qu'ayant ma
femme et de mes amis aux loges dites baignoires, j'y
suis descendu promptement. A peine suis-je entré dans la
baignoire, où il n'y avait parsonne, pour ramasser desman-
telets de femmes, que j'ai vu le lustre tomber. Epouvanté
de la rapidité de l'incendie, je suis remonté aux pre-
mières loges pour m' assurer si ma mère la citoyenne
Martin, ouvreuse de loges, s'était sauvée, mais le feu, la
fUmée, m'ont forcé de descendre et de sortir de la salle.
Etant sur la place, j'ai vu le faîte en feu et une fumée très
épaisse sortir par les fenêtres de l'escalier des troisièmes
et quatrièmes loges, côté de la rue Molière.
120 LE THÉÂTRE A NANTES
DÉPOSITION DE CLAVEL, DIT GOBINET
Le feu prit au grand spectacle le 7 fructidor. L'on jouait
Zémire et Azor. J'étais aursecondes loges. Le câble d'une
machine qassa dessous le théâtre ; son fracas fixa l'atten-
tion de tout le public et attira les soins de tous les machi-
nistes. A l'instant, quelques voix crient : Le feu ! le feu ! le
feu ! Le citoyen Le Faure, pour rassurer les esprits et épar-
gner de plus grands malheurs, dit : Ce n'est rien. Quel-
ques voix le répètent, et chacun se retire de sang-froid.
J'étais un des premiers sauvés avec un enfant que .l'em-
portai dans mes bras, et deux femmes, que je conduis û*
en les rassurant. Une minute m'a suffi pour arriver au
vestibule. Je n'avais pas vu briller une étincelle avant de
me lever de ma place, et à peine mettais-je le pied sur les.
hautes marches de l'entrée, que l'incendie était général, et
que, malgré les efforts, le feu ne s'est éteint qu'à mesure
qu'il a manqué d'aliments.
DÉPOSITION DE LA CITOYENNE SAINT-AMAND
Le 5 fructidor, à sept heures et demie du soir, on com-
mença le deuxième acte de Zémire et Azor et le môme
acte fut exécuté jusqu'à la fin, et l'on commença le troi-
sième sans aucun trouble, jusqu'à l'instant où le trans-
parent de l'appartement de Zémire parut. L'appartement
fut ouvert trop tôt, les machines manquèrent, et ce fut
dans ce moment qu'une frise s'embrasa; j'étais si
persuadée que cela n'aurait point de suite, que je quittai
la scène sans effroi. Je rencontrai M. Normand à qui je me
permis de dire ; «« Monsieur, ne vous dérangez pas, ça ne
fiera rien. » Et je me réfugiai dans la loge de la portière,
croyant revenir sur la scène pour finir. Mon mari vint
me rejoindre sur-le-champ et m'emmena dehors, et alor»
INCENDIE DU GRAND-THÉATRE 121
nous aperçûmes la flamme qui embrasait le toit de différents
côtés.
DÉPOSITION DE LE FAURE
Je déclare aux citoyens administrateurs, que j'étais
sur le théâtre occupé comme danseur, lorsque le câble
de la grotte d'Azor vint à se rompre î tous les garçons de
théâtre occupés à leurs postes se portèrent sous le
théâtre à cette môme machine pour aider à leur cama-
rades, je vis alors le feu paraître au transparent de Zémiro.
Alors plusieurs femmes se mirent à crier : au feu ! J'apai-
sai le public à plusieurs reprises en lui disant : Que cela
n'était rien (ce qui fit un grand effet), au môme instant
je me transportai à la coulisse enflammée, lorsque le
changement à vue, malheureusement, fit augmenter le
feu. Alors je me transportai au foyer en appelant la ci-
toyenne Douté, ma camarade, pour la sauver du péril.
Elle voulait monter à sa loge, je la pris à bras-le-corps et
remportai. Au môme instant que je traversais le théâtre,
le ceintre écroula, et je me sentis mouillé, probablement
par l'eau du réservoir.
Les secours furent assez promptement orga-
nisés. Il ne fallait pas songer à protéger la salle,
mais bien les immeubles voisins, notamment les
maisons Graslin, Goisneau et Viilemain, que les-
flammes commençaient à atteindre.
Le feu était d'une violence extrême ; de plus, il
était favorisé par le vent. Des matières enflammées
étaient projetées dans les rues et sur les maisons
avoisinantes. Il en tombait même dans la Loire, et.
les navires jugèrent prudent de gagner le large.
Ï2â
LE THEATRE A NIANTES
L'incendie dura jusqu'au 9, jour où il fut complè-
tement éteint.
Les maisons Graslin et Villemain n'eurent que des
dégâts insignifiants ; seule la maison Goisneau, qui
était adossée à la salle du côté de la rue du Ri^non-
Lestard, fut entièrement détruite.
On put sauver un nombre considérable de parties
d'orchestre et une certaine quantité de costumes.
Voici le rapport de Grucy, qui résume parfaitement
la catastrophe :
«« Un fatal incendie vient de dévorer la salle de spectacle
•de Nantes.
»» Le feu a consumé le théâtre et la salle entière, le ma-
gasin des décorations et le foyer des acteurs, les palàtres
de toutes les ouvertures qui donnent sur la salle et sur le
théâtre, et ceux du magasin des décorations, toute la cou-
verture de l'édifice, môme celle du vestibule, à l'eicep-
iîon du péristyle et des parties des façades latérales les
plus voisines du vestibule sur les rues Corneille et MoUère î
■enfin, une grande partie des soliveaux et charpentes des
bâtiments qui donnent sur ces deux rues. Le péristyle,
le grand vestibule et les deux petits vestibules qui lui
servent d'entrée, les escaliers des premières, secondes,
troisièmes et quatrièmes loges sont conservés en entier.
Un grand nombre de chambres ou loges des acteurs et ac-
trices, les planchers des foyers publics et les bureaux
n'ont pas souffert. Les murs du foyer des acteurs et ceux
du fond du théâtre sont bons. Le premier de maçonnerie,
appelée pierre de moellons, a parfaitement résisté à l'ac-
tion du feu, seulement les enduits y ont cédé. En général,
INCENDIE DU GRAND THÉÂTRE 123
toutes les pierres de taille de Saint-Savinien, de granit et
■ëe tuf qui se sont trouvées soumises à cette action, sont
calcinées ou brûlées.
» C'est un jeu de décors qu'on peut assurer être la cause
•de l'incendie ; soit accident, soit maladresse, soit précipi-
tation ordinaire et presque inévitable dans les mouvements
du théâtre, le feu a pris dans une bande de toile qui, en
descendant, est tombée sur un lampion. Il s'est activé et
propagé avec la rapidité de l'éclair ; aucun secours n'a pu
l'éteindre. Quand il y aurait eu quatre fois plus de
bassins qu'il n'y en a, quand il eût été possible de faire
jouer sans délai plusieurs pompes, on n'aurait pu réussir à
l'arrêter; on a vu à l'incendie de l'Opéra de Paris
l'exemple de cette funeste rapidité.
)• Le seul remède eût été de précipiter la chute de la toile
«embrasée, mais le feu, plus vite que la pensée, s'était
déjà élevé à l'endroit du théâtre où sont suspendues
toutes les toiles des rideaux de fond , des plafonds et
des bandes d'air, etc., etc. Poussé avec violence par le
courant d'air, il avait gagné le portique et une vaste salle
en charpente destinée à servir d'atelier aux peintres dé-
corateurs et de dépôts aux décorations, et qui régnait sur
toute la longueur du théâtre et de la scène. 11 fut arrêté
•quelques temps parle mur de l'avant-scène, quilempêcha
de pénétrer dans l'intérieur de la salle, mais alors même
il éclatait au dehors et il avait fait tant de progrès dans
la partie supérieure que la corde du lustre s'était en-
flammée et que le lustre tombait au moment où il y avait
encore quelques personnes, soit dans le parterre, soit dans
les loges.
124 LE THÉÂTRE A NANTES
» Les monuments publics participent à la destinée des
personnes célèbres ; il semble que ni les uns ni les autres
ne doivent périr d'un mal ordinaire. On accepte des cir-
constances qui n'ont point existé, on recueille mille
bruits faux et contradictoires, et Ton refuse d'ouvrir les
yeux sur les faits qui sont constants et sur les causes qui
sont réelles.
» Il m'est impossible pour le moment de donner uir
relevé estimatif des travaux de réparation, ou plutôt de
reconstruction du théâtre et de la salle, n'ayant pu recon-
naître au juste l'état de toutes les parties des bâtiments
adjacents qui sont endommagés. Cependant, on peut porter
par aperçu, cette dépensée trois cent vingt millefrancs.»
L'enquête, faite avec un soin minutieux, avait prouvé
jusqu'à l'évidence que la catastrophe était due à un
accident. Pourtant, un certain nombre de personnes
croyait toujours que la malveillance n'avait pas élè
étrangère à ce malheur. Le ministre de la police
reçut même une dénonciation contre le sieur Julien,
directeur de l'ancienne salle du Ilignon-Lestard.
Le citoyen Letourneux, commissaire du Directoire
à Nantes, adressa à ce sujet la lettre suivante à la
Municipalité.
« Il a été adressé au Ministre de lapolice générale, sous
la date du 24 nivôse dernier, par un citoyen de Nantes,
un mémoire particulier, relativement à l'incendie de
la salle de spectacle. L'objet du mémoire paraît être de^
prouver qu'un événement que le vulgaire a cru et qu*on
s'est efforcé de persuader être un pur accident, indépen^
dant de toute combinaison et esprit de malveillance, n'est
INCENDIE DU GRAND-THÉATRE 125
au contraire que Feffet d'un ressentiment d'un intérêt blessé
et d'un affreux projet de vengeance. Il détaille différents
faits à l'appui de cette dénonciation et allègue en preuve
les diverses déclarations qui ont été faites et reçues k
votre administration.
» Il conclut : qu'il est des vérités dans cette affaire
que les Administrations n'ont pas voulu voir ou
qu'elles ont voulu cacher au Gouvernement.
» Voilà donc l'honneur de l'Administration engagé à
mettre dans un grand jour tout ce qui a rapport à cet évé-
nement d'un souvenir trop douloureux.
>» Je vous prie, Citoyens, chargé que je suis de prendre
toutes les informations, tous les renseignements qui
peuvent conduire à la découverte de ces vérités laissées
ou jetées sous un prétendu voile, de me transmettre
copie en forme des procès-verbaux, déclarations, déposi-
tions et généralement de toutes les pièces qui sont rela-
tives à l'incendie en question.
. » J'ai été principalement frappé d'un rapprochement
fait par l'auteur du mémoire dont il s'agit, c'est qu'il
prétend que la salle du petit spectacle avait été inter-
dite huit jours avant l'incendie de la grande salle...
»» Il est extrêmement important d'approfondir la vérité
de ces faits, et j'ai dû y fixer mon attention. »
Signé ; Le TOURNE ux.
La Municipalité répondit aussitôt.
« Nous avons lu votre lettre du 15 de ce mois, qui
nous instruit qu*il a été adressé au Ministre de la police
générale, sous la date du 24 nivôse dernier, par un
citoyen de Nantes, un mémoire particulier relativement
à la salle de spectacle» Vous nous demandez copie en
126 LE THÉÂTRE A NANTES
forme des procès-verbaux, déclarations, dépositions rela-
tifs a l'incendie.
n Nous avons, dans le temps, envoyé tant au Ministre de
l'intérieur qu'à l'administration centrale copie de toutes
ces pièces ; vous les trouverez dans les bureaux du Dé-
partement. Cependant, si elles s'y trouvent égarées, nous
vous en ferons faire de nouvelles.
» Nous vous observerons, citoyen, que nous somme»
loin de partager 1 opinion de l'auteur du mémoire. Nous
croyons que la malveillance n'existe que dans la méchan-
ceté du dénonciateur. Ce qu'il avance, que la salle du
petit spectacle avait été interdite huit jours avant l'incen-
die de la grande salle, est faux.
» Nous prîmes seulement un arrêté le 27 nivôse^
mais qui n'interdisait point l'usage de la petite salle.
» L'incendie a eu lieu le 7 fructidor à environ huit heu-
res du soir ; notre arrêté du 8, qui interdit à la veuve Té-
nèbre, propriétaire de la salle, et au sieur Julien, directeur
du petit spectacle, la faculté de donner aucune représen^
tation dans cette salle, leur fut envoyé le 9. Ci-joint,
copie de ces pièces. »»
Signé Beaufranchet, président.
Le citoyen Letourneux fit une contre-enquête, et
il arriva au même résultat que la municipalité. Il
adressa son rapport au ministre de la police. En voici
la conclusion.
»» Si, entre plusieurs causes probables de cet incendie, oa
peut hésiter à prononcer quelle est la véritable et l'unique,
il est du moins certain que le principe du feu est indépen-
dant d'aucune volonté humaine Que l'imprévoyance,.
INCENDIE DU GRAND THÉÂTRE 127
la négligence ou quelque désordre aient contribué à
faire naître révénement , cela est possible encore ,
mais tout repousse l'idée d'une combinaison de la mal-
veillance ou de la passion. Cette idée appartient tout
entière et exclusivement au rédacteur du mémoire que
nous examinons ; la plus douce dénomination qu'on puisse
donner à cette idée, c'est qu'elle est une erreur, une pré-
cipitation de jugement, une prévention de son esprit, ou
un effet de l'ignorance. Vous ne croirez donc plus, Ci-
toyen Ministre, qu'il y ait à découvrir des vérités que
les Administrateurs n'otil pas voulu voir ou qu'ils
ont voulu cacher. Ce n'est point à de pareils traits que^
Ton peut reconnaître l'administration de Nantes.
» Mais l'auteur du mémoire doit être sommé de rendre
compte comment il a su et comment il ose affirmer que
deux quidams, un surtout, avant l'incendie déclaré, se
disaient entre eux sur la place : » Est-ce que cela aurait
manqué ? »»
» Nous lui demanderons s'il a entendu ce discours, ou s'il
né le certifie que sur un rapport.
» S'il l'a entendu, devait-il donc hésiter un instant à
faire arrêter deux hommes qui s'accusaient du crime
d'incendiaires ? Son inaction, son silence ne seraient-ils
pas une sorte de complicité ?
M S'il n'affirme le fait que sur un rapport, indique-t-illes
personnes ou la personne de qui il le tient ? Et dans ce
caîs sa réticence ou sa crainte ne sont-elles pas de nou-
veaux crimes contre la Société ?
•« Citoyen Ministre, tout concourt, comme vous le
voyez, à faire sortir cette vérité : l'incendie du 7 fruc-
tidor est un malheur, et le Gouvernement n'y verra qu'un.
128 LE THÉÂTRE A NANTES
motif d'exciter sa sensibilité et sa bienfaisance, pour
réparer les suites funestes qu'il a entraînées.
L'affaire en resta là.
Disons cependant que, dans une lettre, le
général Hoche accusa les royalistes et les Anglais
de l'incendie de la salle Graslin. Mais cette accusa-
tion, pas plus que la première, ne reposait sur aucune
base sérieuse.
Le malheur qui venait de frapper Nantes,
avait eu en province un grand retentissement.
La Municipalité adressa dès le 9 fructidor, à tous les
directeurs des théâtres de France, l'appel suivant :
« Citoyens,
>» Un événement terrible vient de répandre une cons-
ternation générale dans la commune de Nantes. La grande
salle de spectacle, dite de la République, qui en faisait un
des plus beaux, ornements, vient d'être entièrement con-
sumée par le feu. Plusieurs infortunés ont été les vic-
times de ce ci'uel malheur et ont péri dans les flammes ;
d'autres, et ce sont plus de cent de vos camarades, ont été
assez heureux pour sauver leur personne, mais toute leur
fortune mobilière a été en un instant la proie des flam-
mes dévorantes. Citoyens, vous ne serez pas insensibles
à leur cruelle position. Vous ferez pour eux, ce qu'eux-
mêmes ont fait pour les artistes d'Angers, dont la posi-
tion était bien au-dessous des malheurs qu'ils viennent
d'éprouver.
» Si, dans le cours de la Révolution, le philosophe et
l'homme sensible ont quelquefois vu leur patrie souillée
par les forfaits d'hommes exécrables, il faut l'avouer, la
INCENDIE DU GRAND-THÉATRE 129
République des lettres et des arts a fourni peu d'exem-
ples en ce genre, et Thistoire s'empressera de transmettre
à la postérité les exemples éclatants de courage, de bien-
faisitnce et du patriotisme qu'un grand nombre d'artistes
A donné à ses contemporains.
» Pour nous, magistrats du peuple, et plus encore ses
sincères amis, nous nous empressons de désigner à la bien-
faisance publique et surtout à la 7ôtre, des infortunés
dont le malheur est trop grand pour que vous n'y sovez
pas sensibles.
» Nous Vous invitons donc à faire verser dans les mains
du citoyen Mouton, trésorier et percepteur de la com-
mune, le produit d'une ou plusieurs représentations quo
nous vous engageons à donner au bénéfice de vos camara-
des de Nantes. »
Cet appel fut entendu, et les villes suivantes ver-
sèrent :
Rouen 1601 liv. 4 s.
Marseille m 563
Paris 559 8
Orléans 181 7
Bayonne 156 »
Des souscriptions particulières furent faites en
faveur de certains artistes, entre autres de M. Du-
faiHy, peintre décorateur, qui avait pu à grand peine
échapper à l'incendie.
Le directeur Danglas eut, aussi lui, une conduite
digne d'éloges. Malgré ses pertes personnelles, il paya
pendant dix-neufjours ses artistes, qui, pourtant, n'a-
Taient point joué.
9
130 LE THÉÂTRE A NANTES
Le 20 septembre suivant, la municipalité demanda
au Gouvernement la permission de disposer de l'em-
placement et des restes de la salle, à charge à la
commune de la reconstruire à ses frais. Le Direc-
toire ne donna pas suite à cette demande.
Ferville proposa en 1797, de rebâtir le théâtre à ses
Irais, à condition qu'il en aurait la concession gratuite
pendant trente années.
La Ville n'accepta point cette proposition, qu'elle
considérait comme peu avantageuse.
Danglas fit aussi la môme offre ; mais il ne deman-
dait la concession que pour vingt ans ; il ne fut pas
plus heureux que Ferville.
La Municipalité revint à la charge en 4798, et de-
manda au Gouvernement la permission de louer les
parties du monument qui étaient restées intactes.
L'autorisation fut accordée.
Enfin, la môme année, MM.Pelloutier,Lamaignière,
Gandeau, Richeux et Vallin se mirent à la tète d'une
souscription destinée à faire reconstruire le théâtre.
La salle devait être abandonnée en toute propriété àla
ville, quand cette dernière aurait pu rembourser les
louscripteurs.
Ce projet n'aboutit pas, quoique la souscription eût
parfaitement marché.
Le Grand Théâtre ne devait être définitivement
reconstruit qu'en 1812.
LES PETITS SPECTACLES
SALLES DU CHAPEAU-ROUCE (PREMIERE PERIODE)
ET DU BIGNON-LESTARD (DEUXIEME PERIODE)
N 178-4, le sieur J. Reconnais fit
construire dans le haut de la rue du
Gtiapeau-Rouge, en face du cercle
catholique d'aujourd'hui, et sur le
terrain où se trouvait, il y a quel-
ques années, l'Hôtel des Postes,
une salle de théâtre destinée aux spectacles des
«Variétés, Ambigu-Comique, Théâtre de Nicolet, Spec-
tacles des Boulevards et de la Foire. » De plus il cons-
truisit, attenant à la salle, un cirque. Le théâtre prit
le nom de Menus-Plaisirs et fut loué à un nommé
Colmann.
Cette salle ouvrit en septembre 1784, mais Longo,
alors directeur du théâtre du Bignon-Lestard, présenta
immédiatement la requête suivante à la municipalité.
132 LE THÉÂTRE A NANTES
« Le spectaole permanent doit être protégé pour bien
des raisons. Son entreprise va à plus de quatorze mille
livres et à peine sa recette peut-elle y faire face. Si on
admet les Petits-Spectacles à commencer à six heures ©t
demie, c'est-à-dire une demi-heure après l'ouverture
du grand, les recettes se font dans les mêmes temps,
alors on diminue le moyen de soutenir le spectacle prin-
cipal.
« Cette ville, quelque considérable qu'elle soit, ne l'est
pas encore assez pour soutenir deux spectacles à la
fois. Que deviendrait donc le grand spectacle, que de-
vient le privilège que le prince a rendu au suppliant
et que la ville a enregistré, si le siège, protecteur de«
spectacles, ne le maintient dans toute son intégrité ? Sacs
cela, il tombera, et la ruine du suppliant s'ensuivra
nécessairement.
« Qu'il vous plaîse de faire défendre au sieur Colmann
et à tout autre de donner leurs spectacles pendant la
durée du grand spectacle, à peine de tous les dommages
et vous ferez justice. »
Longo fut déboulé de sa demande parce que : « Dans
une grande ville comme Nantes, dont la population est
nombreuse et reçoit des accroissements chaque jour, il
faut des spectacles analogues aux goûts et aux facul-
tés des différentes sortes de citoyens ; il est même
à propos, que les Petits-Spectacles aient autant
de liberté que le grand, parce qu'il vaut mieux que
le peuple soit amusé et détourné par des amusefnents
LES PETITS SPECTACLES 133
peu coûteux, que de se livrer à la débauche et à tous
les vices qu'elle entraîne. »
La ville se basait aussi, pour repousser la demande
de Longo sur la différence du public qui fréquentait
les deux théâtres.
En 1785, Longo revint à la charge. Cette fois-ci il
demandait « 1° que les Petits-Spectacles, courses et
combats d'animaux, bateleurs, etc., etc., lui comptas-
sent le cinquième de la recette ; 2« qu'ils fussent finis
une heure avant Foaverture du grand spectacle. »
La municipalité accorda seulement la seconde de
ces demandes.
La construction du Grand Théâtre fit émigrer l'opé-
ra, la tragédie et la haute comédie du Bignon-Lestard
à Graslin.
Mais le propriétaire de la salle du Bignon ne laissa
pas longtemps son immeuble sans emploi. Le sieur
Julien Sévin loua la salle, lui donna le nom de Va-
riétés, et se proposa d'y jouer les mêmes spectacles
qu'au Chapeau-Rouge, qui était fermé, le directeur
n'ayant pas fait ses affaires.
Longo eut peur de la concurrence, et ne trouva rien
de mieux que de s'associer avec Sévin.
On comprend sans peine que les renseignements
sur ce théâtre sont encore moins nombreux que ceux
qui existent sur le grand spectacle, comme l'on disait
à cette époque.
Sous la Révolution, la salle du Bignon-Lestard prit
le nom de Théâtre de la Nation (Variétés). Sévin
134 LE THÉA.TRE A. NA.NTES
resta directeur jusqu'en 1790. Sous sa direction, il y
avait souvent du tapage au théâtre, et le commissaire
de service n'était. jamais présent. Sévin, dans une
requête au maire, insiste sur ce fait : «L'absence de ce
commissaire autorise les spectateurs mal intentionnés
à faire du bruit et à commettre des indécences dans
la salle des Variétés ; très souvent, les acteurs sont
interrompus, et les spectateurs murmurent, ce qui
entraîne une perte notable pour le suppliant ».
En 1791, la direction passa aux mains d'un nommé
Nicolas Hébert.
La môme année , le théâtre du Chapeau-Rouge
rouvrit quelque temps, avec une troupe dramatique
composée d'amateurs. Ces artistes firent à la munici-
palité, une demande tendant à ce que les officiers
municipaux n'entrassent point dans la salle décorés
de leurs écharpes, « les dames étant particulièrement
affectées et môme intimidées par ce signe d'autorité ».
Aucune suite ne fut donnée à cette baroque de
mande.
Julien Sévin reprit la direction de la salle du Bignon-
Lestard après Hébert.
Pendant la période révolutionnaire, on joua, à
ce théâtre, un grand nombre de pièces de cir-
constance, dont les titres ne nous sont pas parvenus.
Les registres municipaux contiennent seulement
une protestation d'Haudaudine contre la permission,
accordée à la date du 15 germinal An IV, de jouer :
Charette, chef des Brigands.
LES PETITS SPECTACLES 135
Mais la salle du Bignon-Lestard était dans un délabre-
ment déplorable. La ville s'émut d'un pareil état de
choses; elle fit visite rie bâtiment par l'arctiitecte-voyer,
qui indiqua les réparations urgenteset immédiates. En
attendant qu'elles fussent faites, un arrêté, en date
4u 27 thermidor An IV, ordonna la fermeture du
Bignon-Lestard.
Quelques jours après, le Grand Théâtre brûlait.
Dès le 8 fructidor, la municipalité prit l'arrêté
suivant :
« L'administration municipale, d'après la funeste espé-
rience qu'elle vient d'acquérir la nuit dernière, considé-
rant que les lieux destinés à recevoir un grand nombre
de citoyens ne peuvent jamais, en cas d'incendie, avoir
une quantité d'issues suffisante pour qu'aucun de ceux
qui s'y trouvent ne soit victime de la vivacité du feu,
considérant qu'il était impossible de prendre plus de
précautions que l'on avait fait lors de la construction
du grand spectacle, tant pour multiplier les sorties que
pour établir, dans le local même, les moyens de secours
les plus pressants. Que, néanmoins, plusieurs malheureux
y ont péri, et, qu'en pareil cas, le danger serait incalcu-
lable dans tout autre lieu qui ne serait pas distribué
proportionnellement, surtout dans l'ancienne salle du
Bignon-Lestard.
» Ouïle commissaire du directoir exécutif,
Arrête ce qui suit ;
« Il est expressément défendu à la veuve Ténèbre, pro-
l)riétaire de ladite salle, sous les peines et rigueurs, de
4es tiner, à l'avenir, ce local à aucune espèce de théâtre.
136 LE THÉÂTRE A NANTES
En conséquence, le présent lui sera transmis, a'nsi qu'au
citoyen Julien, principal locataire, pour qu'il ait à faire
prononcer la résiliation de son bail, s'il croit l'avoir à
faire. »
Cette défense ne faisait pas l'affaire de Julien, et
encore moins celle de la veuve Ténèbre. Ils avaient
cru, après l'incendie de Graslin, que le Bignon-Lestard
allait revoir ses beaux jours d'antan ; l'arrêté muni-
cipal brisait toutes leurs espérances.
Les deux intéressés s'adressèrent alors àl'auLjrité
départementale, pour obtenir la levée de l'interdic-
tion. Les habitants du quartier firent une pétition,,
engageant la municipalité à persévérer dans sa dé-
fense. Le département était assez disposé à accor-
der la levée, mais la commune déclara que si on
autorisait la réouverture de la salle, elle déclinerait,
en cas d'accident, toutes responsabilités. Bref, pen-
dant quelque temps, on resta sur le statu qiio, puis,
le souvenir de l'incendie devenant moins vivace, l'au-
torisation de rouvrir la salle fut accordée.
TROISIÈME PARTIE
Depuis rincendie du Grand - Théâire jusqu'à
sa reconslruclion (An IV- 1812).
SECONDE ET TROISIEME PERIODES
DES SALLES DU CHAPEAU-ROUGE
ET DU BIGNON-LESTARD
XI
HN DE LA DIRECTION DANGLAS
DIRECTION
DUMANOIR, TERMETS ET Julien SÉVIN
E Grand-Théâtre n'était plus qu'un
amas de décombres, la salle du
Bignon-Lestard était frappée d'in-
terdiction, et cependant les artistes
avaient le plus grand besoin de
continuer leurs représentations
théâtrales. Ils songèrent à la salle du Chapeau-Rouge,
qu'on avait transformée de|)uis quelques années en
138 LE THÉA.TRE A NANTES
atelier de chaussures. Ils adressèrent à ce sujet la
lettre suivante à la municipalité, en date du 10 fruc-
tidor ;
Citoyens administrateurs,
A peine sortis des dangers et de l'état de stupeur dans
lesquels nous a plongés l'affreux incendie d'un des plus
intéressants monuments de cette commune, et l'un des
plus beaux consacrés à l'art que nous cultivons, nous
aurions peut-être gardé le silence, dans la crainte d'arra-
cher à leurs importantes fonctions nos magistrats dont
tous les moments sont précieux à la chose publique, si
nous n'avions cédé au sentiment qui nous a fait sonder la
profondeur de l'abîme où la sûreté de cette malheureuss
cité pouvait se voir entraîner par suite de cet affreux
événement, objet de nos communs regrets et do votra
sollicitude paternelle.
Déjà votre sagacité vous en a pénétré sans doute. Déjà
vous voyez les oisifs dont abonde toute cité populeuse,
surtout quand elle fume encore des feux de la guerre
civile, profiter des longues soirées d'hiver, pour employer
à toutes sortes de désordres le temps qu'ils passaient au
spectacle, le plus sûr et le plus heureux moyen que pût,
en les occupant, leur opposer la pohce.
A ces considérations déterminantes se joindra dans vos
cœurs le sentiment de justice et d'humanité que réclament
nos malheurs, et pour satisfaire à la fois à la sûreté de
vos administrés en général et aux extrêmes besoins nés
de notre déplorable situation en particulier, vous ferez
droit à la plus juste demande, en affectant aux artistes
4u Théâtre da la Répabliqiu la salle sise rue du Chapeau-
Rouge, que de légères réparations peuvent mettre en
DIRECTION DUMANOIR 139
-état de suppléer à la salle incendiée, jusqu'à la réédifl-
-cation de celle-ci.
Nous ajouterons, citoyens administrateurs, qu3 nous
<îroirions injuste autant qu'inhumain, de ne pas nous
■conierver notre directeur Danglas, dont l'active intelli-
gence avait dans si peu de temps organisé notre entreprise,
«t qui a montré un zélé si dévoué au milieu des dangers
de l'incendie.
L'administration prit dès le lendemain cet arrêté :
Article premier . — La salle de spectacle, dite du Cha-
peau-Rouge, et le cirque avec les appartements qui en
dépendent, appartenant à la citoyenne veuve Béconnais
«ont, dès ce moment, mis à la disposition du citoyen
Danglas avec tous leurs accessoires.
Art. 2. — En conséquence du précédent article, le
-citoyen Danglas traitera de gré à gré avec la citoyenne
Béconnais, pour la location de ladite salle et du cirque.
Ant.3. — Dans le cas où les parties ne conviendraient
pas amiablement sur le prix de location, il sera nommé
des arbitres.
Art. 4. — Le citoyen Tousnel, commissaire ordonna-
teur, est invité à faire mettre à la disposition du citoyen
Danglas, les clefs desdits locaux et de toutes leurs dépen-
dances dans le délai de trois jours.
AjH. 5. — L'architecte-voyer est chargé de se trans-
porter dans le plus bref délai rudit local, tant pour les
objets de sûreté intérieure qu'extérieure, et notamment
pour le pavage de la rue dite du Calvaire.
On, fit faire les quelques réparations nécessaires, on
repeignit la salle, enfin on la mit en état d'ouvrir Id
plus promptement possible.
140 LE THÉÂTRE A NANTES
Dès le 4 septembre, alors que les travaux n'étaient
point encore achevés, les artistes donnèrent un grand
concert à leur bénéfice.
Le programme de cette soirée nous a été conservé^
le voici :
Premier intermède
lo Symphonie à grand orchestre;
2» Ariette ô! Œdipe à CoZonwe, par le citoyen Man-
seaui
3° Concerto de hautbois, parle citoyen Donjeen;
4<* Scène d' Œdipe à Colonne, par le citoyen Marsias y
5o Symphonie concertante par les citoyens Casimir et
Leduc ;
6° Chœur du Seigneur Bienfaisant.
Deuxième intermède
7o Un divertissement du citoyen Girault père;
8o Ariette d' Œdipe à CoLonn^^ par la citoyenne Saint-
Amand \
9o Symphonie concertante de la composition du citoyen-
Girault père, et exécutée par lui et son fils ;
lOo Air de Philippe et Georgette, par le citoyen Abel \
llo Concerto de piano-forte, par le citoyen Hermann }.
iQo Chasse de V Amoureiix de qiUnze ans, par le ci-
toyen Massy.
Prix : Premières et parquet 40 sous.
Deuxièmes 24 »
A 5 heures et demie précises.
Le nouveau Théâtre ouvrit le 8 septembre par le
Devin du Village et les Folies Amoureuses.
DIRECTION DANGLAS 141
La salle du Chapeau-Rouge avait deux, rangs de
loges avec baignoires, nous apprend GamilIe^Mellinei .
Elle était peinte bleu et gris avec ornements dorés-
Le rideau était bleu.
Voici quel était le prix des places :
Premières loges et amphithéâtre. 30 sous.
Parquet 24 —
Secondes 20 —
A cette époque, la rue Boileau n'allait pas jusqu'à
la rue Rubens. On ne pouvait donc parvenir à la sallo
du Chapeau-Rouge que par la rue de ce nom et par li
rue du Calvaire, que l'on fit paver pour la circons-
tance. Cette dernière rue communiquait avec la nr
du Chapeau-Rouge par un passage placé à côté c
cirque qui attenait à la salle de spectacle.
La ville, le 25 frimaire, arrêta qu'il serait perça
un décime par personne, en sus du prix de chaque
billet d'entrée, pour secourir les indigents qui
n'étaient pas dans un hospice.
Le 8 pluviôse, une scène scandaleuse, qui est lon-
guement racontée dans les Archives municipales, eut
lieu à la salle du Chapeau-Rouge.
Une actrice, la citoyenne Lacombe, s'était placée,
malgré la défense faite, dans l'orchestre. Le commis-
saire de service voulut la faire sortir, mais elle per-
sista à rester. Ayant aperçu le citoyen Fourmy,
administrateur, dans la loge municipale, elle vint l'y
trouver et lui fit une scène des plus inconvenantes,
disant qu'il n'y avait qu'à Nantes qu'on s'étudiait à
142 LE THÉÂTRE A NANTES
avilir les artistes. Elle parlait à voix haute et ne tarda
pas à ameuter la sal!e. Enfin elle quitta la loge et
alla se remettreà l'orchestre.
Fourmy, craignant que « cette femme, extrême en
les passions, n'effectuât la menace qu'elle avait faite,
d'abandonner le spectacle, où elle montre des talents
qui balancent peut-être ses défauts, la font chérir et
la rendent intéressante », n'osa pas la faire expulser.
Pour éviter le retour de pareilles scènes, la muni-
cipalité arrêta qu' «< il demeurait expressément dé-
fendu à toute autre personne que les musiciens de se
placer dans l'orchestre, et enjoignit au citoyen Danglas
directeur, de veiller à son exécution, sous sa respon-
sabilité personnelle de mettre à la disposition des
artistes une loge ou deux de chaque côté de l'or
chestre, étant de toute justice qu'ils ne soient pas
privés de la vue du spectacle ».
Il paraît que, §ous la Révolution, les bals masqués
et la promenade du mardi-gras étaient défendus. On
en trouve la preuve dans les registres municipaux,
à la date du 15 pluviôse An V, à la suite d'une de-
mande de Danglas pour obtenir l'autorisation de
donner des bals masqués dans la salle du Cirque :
L'administration municipale, considérant que ces es-
pèces de rassemblement ont toujours été l'occasion de
désordre et de scènes immorales, qu'en ce moment surtout
ils peuvent devenir très dangereux, en ce que la trop
grande liberté que l'on se permet sous le masque pourrait
dégénérer en licence de la part de ceux dont les opinion»
DIRECTION DANGLAS 143^
diffèrent sur l'état actuel des choses, et qu'alors les cou-
pables éluderaient bien plus facilement la surveillance de
la police ;
Considérant^ en outre, que la permission accordée pour
un bal masqué entraîne la permission tacite pour toute
espèce de mascarades, qui courraient toutes les rues de la
ville, offrant à chaque instant les tableaux les plus obs-
cènes, et provoqueraient des troubles que la plus exacte
surveillance ne pourrait punir ni empescher, après avoir
entendu le citoyen Douillard, pour le commissaire du pou
voir exécutif, arrête qu'il n'y a lieu de délibérer.
Danglas passa outre et afficha un bal, en se basant
sur ce que Tarrêté ci-dessus était un simple refus de
permettre, mais non une défense absolue de donner
un bal.
L'administration municipale se réunit aussitôt et
arrêta :
Article i'r. — Tous déguisements et travestissements
sont expressément défendus.
Art. 2. — Les personnes de l'un comme de l'autre sexe
qui seront trouvées travesties, masquées ou déguisées
dans les rues, salles de spectacle et de bals, et autres lieux
publics, à quelque heure que ce soit, seront arrêtées et
traduites devant les officiers de police.
Art. 3. — Les citoyens tenant bals et danses publics qui
auront chez eux des personnes ainsi déguisées, seront
traduits devant les tribunaux de police, conformément
aux lois. "
Art. 4. — Ils ne pourront prolonger leurs bals et danses^
au-delà de minuit.
144 LE THÉA.TRE A NANTES
Les recettes étaient peu considérables. Danglas
obtint, le 5 Prairial AnV, de ne payer, pendant l'été,
que 15 francs pour le droit des pauvres.
Dans le courant de Messidor de la même année, le
chanteur Josse, des Italiens de Paris, passa par Nan-
tes. Il promit aux directeurs du Chapeau-Rouge et du
Bignon-Lestard de chanter à leurs théâtres. Ces der-
niers l'afâchèrent le même jour, d'où contestation,
chacun des directeurs prétendant avoir la priorité. Il
fallut recourir à l'administration qui décida que Josse
jouerait d'abord chez Danglas.
Cependant une réaction anti-révolutionnaire avait
lieu dans la ville. Lesesprits, délivrés delà crainte
des exécutions sommaires, ne se gênaient plus pour
critiquer le Gouvernement. Un jour même les cou-
leurs nationales furent insultées au café Graslin.
Le 3 Messidor, la représentation du Concert de la
rue Feydeau, pièce qui, en maints endroits, touchait
à la politique, fut l'occasion d'un tapage prolongé.
L'administration interdit dès le lendemain la dite
pièce. Les comédiens reçurent à cette occasion la
lettre suivante de la municipalité.
« Vous ne pouvez pas douter, citoyens, de l'intérêt que
prend à votre théâtre l'administration centrale. Lorsque
les agent» du royalisme cherchaient à corrompre Topinion
publique, à travestir nos spectacles en écoles de contre-
révolution, vous avez su résister aux sourdes impulsions,
vous avez continué de donner des représentations morales
«t civiques.
DIRECTION DANGLAS 145
'» Cette conduite, cette cause des pertes que vous avez
ess'iyées est trop respectable pour que nous n'applaudis-
sions pas aux effo-^ts que vous faites aujourd'hui.
» Continuez, citoyens, à consacrer vos talents au pro-
grés de l'art dramatique, à consulter le bon goût plutôt
que l'esprit de parti, à écarter de la scène tous ces
tableaux d'immoralité, toutes ces productions factieuses,
tout ce qui rappellerait l'ancien avilissement du peuple
français, tout ce qui .tiendrait à réveiller des haines, à
affaiblir l'amour de k liberté; c'est le moyen d'intéresser
à vos succès les autorités républicaines et tous les vrais
amîs de la patrie. »
Danglas, voyant que ses affaires ne prospéraient
pas prit la fuite dans le courant de vendémiaire an VI.
Les artistes abandonnés prirentle parti de se réunir en
société. Ils avertirent la municipalité de leur résolu-
tion de continuer l'entreprise sous la dénomination
de Grand-Théâtre de la République. « Ce mot si cher
à n ;s yeux, ajoutent-ils dans leur lettre, sera tou-
jours notre ralliement et nous mourrons en le pronon-
çant. »
Dumanoir, père noble de la troupe, et Termets,
prirent la direction au nom de leurs camarades.
Le 29 Frimaire, An VI, le maire interdit la repré-
sentation d' Elise dans les Bois. A ce sujet, l'adminis-
tration départementale avait écrit, la veille, à la muni-
cipalité nantaise, la lettre que voici :
« Plusieurs citoyens éclairés et sages, nous ont fait part
de leurs inquiétudes sur les effets des représentations
^u'on affecte de donner au premier théâtre de notre ville.
10
146 LE THÉÂTRE A NANTES
» La directeur de ce spectacle a souvient mérité des
reproches : il semblait, avant le 18 fructidor, que son
théâtre aVall ^té choisi pour école d'incivisni'ô. NoUà m
pouvions concevoir alors comment d^s Français pouvaient
prendre plaisir à se rappeler les détails afitreUx d'un
régime violent, se réunir pour s'excifer à la Vôfigeance à
Taide des exagérations dramatiques, et se réjouir comme
dessauvages en applaudissant tumultueusement aux chants
de mort, à tous les cris de vengeance. Nous ne tardâmes
pas à découvrir le but de ce système : il fallait déshono-
rer la révolution, avilir le nom de patriote; et si l'on était
parvenu à attribuer aux républicains les crimes dont la
révolution a été le prétexte, si l'on était parvenu à faire
croire que chaque individu a le droit de venger ces cri-
mes, on en aurait conclu que tous les républicains sont
des scélérats, qu'ils sont dignes de mort, et notre pays
eût été couverts d'assassinats.
» Nous crûmes, en conséquence, devoir empêcher la
représentaiton de V Intérieur des Comités. On reprend
aujourd'hui les mêmes errements. Cette pièce à'Eïise
dans tes Bois tend à la môme fin ; et si, comme nous le
pensons, ce n'est pas là l'intention de l'auteur, il suffit
que l'esprit de parti ou la malignité puisse en profiter,
pour que sa pièce soit dangereuse.
» Quel ami de la patrie ne doit pas désirer que toutes
ces haines s'éteignent, que d'aussi cruels souvenirs s'effa-
cent, et (jue l'histoire ne puisse retrouver les monuments
de cette époque honteuse ) Et si l'on itivoqiiâît ôontre le
royalisme les massacres de Machecoul, de Marseille, d'A-
vign<otî>, tous les meurtres, toutes les cruautés horribles
que cette faction â commis pendaat la guerre civile î si
DIRECTIOl^ DUMANOm ET Cie 147
tous les partis faisaient ainsi l'appel de leurs pertes et de
leufs victimes, on rougirait peut être d'appartenir à l'hu-
manité, et Ton parviendrait à prouver la justice d'une
proscription générale de l'espèce. Travaillons au contraira
à soutenir la dignité de l'homme, à rappeler la concorde,
à obtenir enfin, par la sagesse et la modération, la paix
au milieu de nous, après l'avoir donnée à l'Europe par
nos armes et notre courage.
)» Ces considérations nous portent à vous inviter à dé-
fendre la représentation d' Elise dans les Bois. »
En Nivôse An VI, on joua une pièce de l'arctiiteote
Ogée intitulée : Le Départ des Français pour
l'Angleterre. La première représentation fut donnée
au bénéfice des souscriptions pour la descente en
Grande-Bretagne.
Le vieux Gourville qui, depuis quelque temps,
s'était retiré du théâtre donna à cette époque quel-
ques représentations. Il joua Tartuffe, le Bourra
Bien faisant, Turc are t. Il était tellement affaibli que,
s'étant agenouillé dans une pièce où il jouait, on fut
obligé de le prendre sous le bras pour le relever, et
cependant, à la vivacité de son jeu on se fut difficile-
ment aperçu de son grand âge.
Gourville ne devait plus reparaître sur la scène. Il
mourut quelques mois après entouré de l'estime et du
respect générais.
Les artistes réunis et Julien Sévin directeur de la
salle de la rue Rubens (anciennement rue du Bignon-
Lestard), comprenant que les deux théâtres se
148 LE THÉÂTRE A NANTES
faisaient mutuellement tort, s'associèrent ensemt^e en
floréal. Il fut décidé que la troupe jouerait à la salle
Rubens pendar^t l'hiver, cette salle étant plus chaude
que celle du Chapeau Rouge qui fut réservée pour
les mois d'été.
Le célèbre Franconi vint donner le même mois des
représentations au cirque du Chapeau Rouge.
Par arrêté du 21 fructidor An VI, l'administration
décida « que dorénavant tous les artistes chanteurs qui
viendraient au théâtre de la ville et prêteraient
leurs talents pour la célébration des fêtes nationales
seraient, pour cette considération, dispensés de tout
service dans la garde nationale sédentaire. »
La troupe qui desservait alors le Chapeau-Rouge
était assez faible.
Je n'ai pu retrouver sa composition exacte. Tout
ce que j'ai pu recueillir, c'est le nom de certains artis-
tes qui jouèrent pendant les années ^e direction de
Dumanoir, Termets et Julien sur la scène de Nantes:
MM. Paban, Germain, Baudry, Lefèbure, Leroux,
Joseph, Taillet, Belval, Maurin, Belfon, Massy,
•Desruisseaux, Chaperon, Lacroix, Dumont, Lama-
reille, Lefèvre (Martias), Bignon, Deron, Suleau,
Goyon, Chaisseau^ Villeneuve, Clément, Tiphaine,
Humbert, Letertre, Baudrier, Auguste, Constant,
Monrose.
Mmes d'Hautais, Vanhove, Valeroy, Mignot, Mou-
lin, Mayeur, Joenna, Lebrun, Leclerc, Peltier, Bur-
gère, Lemaire, Fleury, Louise Muté, Termets, Duret,
DIRECTION DITMANOIR ET Cie 149
Paban, Segnerot, Decoquebert, Chaperon, Monroy,
Leclerc, Degreville, Gartigny, Heneau, Dumont,
Normand, Joly, Louise, Aubert, Humbert, Vilsan.
Le ballet était dirigé par le sieur Calcina.
,« La première chanteuse, Mlle Moulin, ne connais-
sait pas plus les lettres de l'alphabet que les notes de
la musique, aussi avait elle une personne pour lui
faire apprendre ses rôles de mémoire, comme elle
avait une répétiteur pour le chant. Une autre actrice
avait le même degré d'instruction.
« Un acteur de cette troupe qui, tous les soirs, était
accueilli par les plaisanteries et les sifflets, fit insé-
rer dans un journal cette allégorie de sa façon : « Une
Société de gens honnêtes et conséquemment paisi-
bles, fréquentait un jardin public. Elle avait les yeux
fixés sur un jardinier qui, cultivant des fleurs^ était
depuis longtemps accablé par les frelons qui bour-
donnaient à ses oreilles et faisaient même l'impossi-
ble pour le piquer. Sachant combien il est dangereux
d'irriter cette sorte d'insectes, il demanda à quelques
personnes de la société quel parti il avait à prendre :
elles lui répondirent : le mal subit que l'on ne mérite
point se dissipe de lui-même. Il se trouva alors plus
consolé qu'il n'avait été affligé, et il reprit tranquille-
ment son ouvrage en disant : Un souffle léger m'a
apporté ces petits insectes, un coup de vent les enlè-
vera (1) »
(1) Gaullier et Ghapplain.
150 LE THÉÂTRE A, NANTES
Le 20 nivôse An VI, le théâtre joua, à l'occasion ^u
traité de Campo-Formio, une scène lyrique : La Fête
de la Paix, paroles de Blanchard de la Musse, musique
du citoyen St-Amand. St-Amand était un musicien
d'un certain talent, qui s'était fixé à Nantes en 1794 ;
il retourna ensuite à Paris et entra comme professeur
au Conservatoire.
En l'An VII, les recettes étaient loin d'être brillan-
tes; elles s'élevaient à peine, dans bs plus belles
soirées, à 700 francs.
Sous la République, des chants patriotiques étaient
exécutés au théâtre pendant les entr'actes. Au Gha-
peau-Rouge on s'était relâché de cette habitude. Le
commissaire du Directoire réclama près de l'adminis-
tration municipale. La lettre écrite clans le style bour
soufflé du temps, est assez curieuse et m'a paru valoir
la peine d'être publiée.
Nantes, le 26 ventôse, An VII de la Répubhque Fran-
çaise une et indivisible.
Le Commissaire du Directoire exécutif près l'admi-
nistration centrale du département de la
Loire-Inférieure.
Aux Membres de V Administration Municipale
de Nantes.
Citoyens,
Des affaires pressantes et des circonstances m'ont em-
pâché de répondre plus tôt à, votre lettre du 19 de ce
mois, que j'ai reçue le 22.
DIRBlGTiaN DUMANOIR ET Cio ^51
Par cette lettre, vous objectez à ma demande pour
Texécutioa des airs patriotiques au théâtre, à l'ouverture
et entre les pièces, que ces airs, au nombre de quatre, ne
p4juvent être assez variés pour plaire constamment, que
c^; nombçe est trop médiocre pour être joué deux fois par
jour, que vou3 craindriez que cette prodigalité ne les
avilit, que la satiété dégoûte des mets les plus exquis,
qm vous voAis. contentez donc de le3 faire exécuter les
qumiidi et décadi.
J'avoue que ces observations m'ont causé quelque sur
prise ; on ne se lasse jamais de ce qui est essentiellement
bon ; la République doit se présenter continuellement aux
regards, aux oreilles, à tous les yeux. Quoi de plus pro-
pre à élever l'âmn que les chants qui ont si souvent donné
le signal de la victoire et rappellent les immortels exploits
de nos guerriei s ? Les prêtres du christianisme n'offraient
ils pas constamment aux yeux du peuple les mêmes ima-
ges, ne frappaient-ils pas les oreilles des mêmes chants,
des mêmes accents, n'était-ce pas ainsi qu'ils en avaient
tellement pénétré la multitude, que la plupart, identifiés
avec leurs principes, avec des objets fantastiques, ont
combattu jusqu'à la mort, pour les défendre et les main
tenir ?
Quel avantage ne doivent pas avoir les principes et \e^
emblèmes de la République, de ce gouvernement si pro-
pre à élever la nation au plus haut degré de perfection,
•de gloire et de bonheur.
Gommejit se faisait-il que jadis, rassemblés presque
toujours à la même heure, on semblait se délecter d'unei
psalmodie monotone ? C'est que des prêtres avaient ^u
-adroitement établir cet usage. Ton s'asservit à ces stériles
152 LE THÉÂTRE A NANTES
hommages, et l'habitude dégénère pour ainsi dire en
besoin.
Mais des Républicains, des Français qui doivent aimer 1»
République et n'aimer qu'elle, se lasseraient -ils d'enten-
dre ou n'entendraient-ils que froidement ces airs chéri»
qui sont nés avec leur liberté et l'ont embellie et animée
d'une vie nouvelle ?
Vous pensez que les airs républicains ne sont pas assez
nombreux pour être variés et plaire constamment ; voua
n'en avez que quatre, j'en connais dix que voici :
l. Allons enfants de la patrie. — 1. Veillons au sa-
lut de l'empire. — 3. Ah / ça ira. — 4. Au premier son
du tambour. — 5. Dansons la Carmagnole. — 6. La
victoire en chantant. — 7. Nous ne reconnaissons, en
détestant les rois. — 8. Mourir pour la patrie. — 9. Le
chant du retour. — 10. Gloire au peuple français.
Il y en a certainement beaucoup d'autres, et si les musi-
ciens veulent, comme Je le pense bien, y mettre l'accent
du patriotisme qui les anime, ils sauront les rendre tou-
jours nouveaux aux oreilles républicaines. Si des indi-
vidus remarquables par leurs ridicules et leur nullité, qui
semblent dédaigner la République parce qu'ils sont inca-
pables de la comprendre et indignes de la servir, si ces
individus, dis-je, sont désagréablement affectés de ces
chants civiques, qu'ils se retirent. Au reste, il est bon de
les en pénétrer malgré eux, peut-être y prendront-ils
goût. Il est bon de faire triompher le par^JL répu-
blicain; il faut que le gouvernement se montre partout et
hautement, et alors qu'une coalition secrète semble nous-
menacer par une marche lente et perfide, il faut élever^
DIRECTION DUMANOm FT Cie 153:
pour ainsi dire, autel contre autels et se roidir afin de ne
pas faire de pas rétrogrades.
Il serait inutile de m'étendre davantage sur ce point et
sur d'autres considérations que vous avez aperçues comme
moi. Je pense donc que vous ne tiendrez pas aux objec-
tions que vous m'avez faites î et je persiste de plus fort à
désirer que vous donniez l'ordre de jouer chaque jour, à
l'orchestre, avant l'ouverture du théâtre, et entre les
deux pièces, un des airs républicains dont j'ai parlé : et à
votre recommandation, les musiciens y mettront, je n'ea
doute pas, le zèle et l'expression convenables.
J'observe, en outre, que l'on ne joue plus de pièces
républicaines j c'est fort rare. Ne serait-il pas possible de
faire jouer de temps en temps quelques petites pièces pa-
triotiques de choix. Je désire que cet objet fixe votre
attention.
Je vous prie de m'accuser réception de la présente, et
de me faire part de votre détermination.
Salut et fraternité,
Signé ; Marsson.
En frimaire An VIII, le droit des pauvres fut réduit
à 6 francs par représentation.
Les pièces inédites suivantes furent jouées dans le-
courant de l'An VIII : VEnvieuœ, comédie en cinq
actes et en vers, de Hyacinthe David ; Soliman, ou
la suite de Joseph, drame en trois actes et en vers,
par Glavel, artiste du théâtre de Nantes, musique du-
citoyen Breton; le Trio7nphe de Bonaparte en
Egypte, ou la Reprise d'Abouhir, grand opéra à.
spectacle, par Briss, artiste.
454 LP THÊ^TR? 4 N4NTË8
Le ^ gorminal, l'interdiction déjouer Athalie fut
signifiée aux artistes.
Le 3 prairial, une grande représentation fut donnée
au bénéfice des parents des victimes de l'explosion
4u château. On joua Othello et les Trois Sœurs.
Dans le courant de brumaire, l'acteur Juillet vint
donner des représentations. Le ^7 de ce mois, la
Jeune Canette eut le même sort (\\x' Athalie, On ne
peut se figurer aujourd'hui avec quelle sévérité le^
pièces étaient, on peut le dire, épluchées, mchardr
Çœvr-de-Lion était prohibé aussi lui- Les artistes
demandèrent la levée de l'interdiction en proposant
de dire :
0 Richard^ c'est à toi que mon cœur s'abandonne,
au lieu du vers que tout le monde connaît. J'ignore
si cette •autorisation fut donnée.
On ne s'adresse jamais en vain au cœur des artistes.
Ceux du Chapeau-Rouge étaient loin d'être riches ,
pourtant ils saisissaient toutes les occasions de i§ou-
lager quelques misères. Je n'en veux que la preuve
suivante :
L^ %y ventôse An \, il fut donné une représenta-
tion « au bénéfice d'une femme qui vient d'adopter
un enfant nouveau-né qui avait été jeté ce 7natin
4ans des latiHnes d'où il a été retiré vivant. »
Textuel.
Le ^) frimaire An XI, un arrêté de la mairie défendit
ia vente des contremarques.
LÀ VE3TA.LE 15$
EJn 1805, notre compatriote Guillai:^me de Boutèiller
remporta le grand prix de composition pour sa can-
tate Héy^o et Léandre, dont les paroles étaient aussi
d'un Nantais, M. Binsse de Saint- Victor. Les artistes
du Chapeau-Rouge donnèrent deux auditions de celte
<3antate.
Dans le courant de l'année 1806, les troupes de la
Porte Saint-Martin et de l'Ambigu vinrent donner à
Nantes quatre représentations.
Cette même année , l'autorisation de reprendre
Athalie fut accordée.
On était alors à l'époque des pièces militaires et des
mélodrames noirs aux sous-titres ronflants. On repré-
senta au Chapeau-Rouge une parodie de ces sortes de
pièces sous les noms de Rodéric et Cunégonde ou
V Ermite de Montmartre ou la Forteresse de Moli-
nos ou le Revenant de La galerie de V Ouest, gali-
mathias-burlesco-mélo-patho-dramatique, en 4 actes.
Grand succès de fou rire.
Le 14 août 1806, on jouçi les Souliers mordorés, de
Fridzeri, à son bénéfice L'affiche portait:
« M. Fridzeri, aveugle depuis l'âge d'un an, Jouer a
une sonate de violon, et sur la 77iandoUne les deux
mrs de Monte-au-Ciel et du grand cousin du Déser-
teur qu'il exécutera à la fois sur le même instru-
Tïient, de manière à faire entendre distinctemeyit
les deux parties. »
Le fait musical le plus important de l'année 1807 fut
la première représentation de la Vestale. Je n'ai pu
156 LE THÉÂTRE A NANTES
retrouver les noms des artistes qui créèrent dans
notre ville le chef-d'œuvre de Spontini.
BouUant, maître de pension à Nantes, fit jouer, à
cette époque, un vaudeville : le Prisonnier de vingt-
quatre heures.
La même année, M. et Mme Fay, de Feydeau et
Tiercelin, du théâtre Montansier, vinrent jouer à
Nantes différentes pièces de leur répertoire.
XII
DUMANOIR ET JULIEN SEULS DIRECTEURS
NAPOLÉON AU CHAPEAU-ROUGE
(1808-1813)
A situation du théâtre^ était, à cette
époque, fort mauvaise. Les recettes
étaient des plus minimes, et les
malheureux artistes miseraient.
Cependant ils luttaient courageu-
sement, contre la fortune adverse.
Un seul, Termets, l'un des administrateurs, voulait
déposer le bilan, et pour arriver à ce but, occasion-
nait tout les désagréments possible à la Société. Les
artistes se plaignirent au maire, et le 10 mars 1808,
Termets fut cassé de ses fonctions. Dumanoir et Ju-
lien Sévin restèrent seuls administrateurs.
158 LE THÉÂTRE A NANÏES
Napoléon visita Nantes en 1808. De grandes fêtes
fufent données en son honneur. Le 9 août on joua,
pat* extraordinaire, aux deux salles «en réjouissance
de l'arrivée de l'Empereur.» On représenta au Chapeau-
Rouge : Misanthropie et Repentir ou rinconnu^
drame en cinq actes ; Le Calife de Bagdad et une
scène lyrique « à grand orchestre et à spectacle ana-
logue à la circonstance », disent les affiches. A la
salle Rubens, on donna Euplirosine et Coradin et le.
Jeu de V Amour et du Hasard.
La scène lyrique chantée au Chapeau-Rouge ctait^
pour les paroles, de Blanchard de la Musse, et pour
la musique de Scheyermam, un des meilleurs pro-
fesseurs de piano de la ville. Le théâtre représen-
tait une place publique où le peuple était réuni en
foule. La messagère des dieux, Iris, descendait dans
un nuage et venait annoncer l'arrivée de l'empereur;
alors la joie éclatait de toutes parts.
Voici un échantillon de la poésie de M. Blanchard:
Une femme
Puissent l'amour, la franchise et lezPle,
D'une ville toujours à ses devoirs fidèle.
Dans ses murs fortunés ficcér Napoléon.
Un paysan ._ .
Ah! qu'il sache que le Breton^
Tout en changeant de nom.
N'a point changé son caractère.
NA.POLÊOM A NANTES. -- JOSEPH lô^
Que fiefs f-oya l et Èintè'^'e,
Il înet sa gloire la plus chère
A chétir, û Sên)ir le grand Napoléon.
Il paraît que Tenthousiasme ne connut plus de
bornes, et que dans la salle des larmes d*attendrîsse-
inent coulèrent de tous les yeux, quand le peuple
reprit en chœur :
Veillez sur notre appiii^
Diêùôc, dont il est Vimct^^
Et conservez en lui
Votre plus bel ouvrage.
Un superbe bal fut donné à l'empereur, dans la
salle du cirque. Pour la circonstance, un arrêté du
maire prescrivit aux invités de ne se présenter qu'en
habit à la française, avec épée et chapeau soUs le
bras.
Le 6 septembre 1808, eût lieu la première représen
tation de Joseph. L'opéra de Méhul remporta un
succès sans précédent. Dans l'espace de trois mois il
atteignit seize représentations. Joseph était chanté
par Richebourg, Jacob par Huet et Benjamin par
Mue Grangérj délicieuse dans ce rôle.
Un opéra qui eût encore plus de succès que Joseph,
fut Cendrillon de Nicolo, une partition bien oubliée
aujourd'hui.
En 1809j une jeune artiste qui devait rester plusieurs
années à Nantes, Mne Pelet^ débuta dans le rôle de
160 LE THEATRE A NANTES
Juliadela Vestale. Elle était aussi bonne cantatrice
qu'excellente comédienne.
«A côté de MH«» Pelet, dit Camille Mellinet, dans La
Musique à Nantes, on remarquait le vieux t*Mior
Joseph, acteur plutôt que chanteur, acteur m<'^tne
assez m?niéré, cependant assez bon musicien et qai
jouait VIrato avec une bouffonnerie toute italienne. »
A cette époque, les amateurs Nantais applaudissait
aussi Mme Lemaire.
Cette artiste remporta un véritable triomphe dans
Le Devin du Village, dont la vogue, qui durait en-
core, ne devait pas tarder pourtant à diminuer. Quand
Mme Lemaire partit, on la couvrit de bouquets, de
couronnes, de palmes et de vers. Mellinet cite ceux-ci :
Pour bien te paye?^ du plaisir que tu fais.
Il faudrait Apollon hà-inèyne.
Il faudrait des lauriers comme on en vit jamais.
Le 31 décembre 1811, un arrêté du maire ferma dé-
finitivement la salle de la rue Rubens, reconnue de
plus en plus dangereuse. L'ancien théâtre du Bignon-
Lestard devint un atelier de chaudières. Aujourd'hui
son emplacement est occupé par une serrurerie.
Un professeur de clarinette, M. Canongia, fit
jouer le 15 février 1812, un opéra en un acte. Les deux
Julies. Cette .œuvre médiocre échoua complètement.
Le 3 décembre 1812, Jeari de Paris de Boieldieu. fit
son apparition à Nantes. Cet opéra du futur auteur
xie la Dame Blanche n'eut qu'un demi-succès.
DIRECTION DUMANOIR ET Gi«
161
Cette môme année M»» Glairville, de l'Académie im-
périale de musique, vint chanter Didon, Ariane,
^^c^5^6, et différents autres chefs-d'œuvre du vieux
répertoire.
* Le 20 mars 1813, la salle du Chapeau-Rouge, clôtura
par le Désespoir du Jocrisse, l'Irato, Jocrissç aux
Enfers et Stratonice,
li
tTmirrmTftrmtiTrfr^^^
XIII
LA SALLE DE LA RUE DU MOULIN
(1802-1818)
ERS 180-2, un petit théâtre s'éleva
rue du Moulin, dans l'ancienne
chapelle des Carmes, qui renfer-
mait jadis le tombeau de Fran-
çois de Bretagne, chef-d'œuvre de
Michel Golumb. Je n'ai aucun ren-
seignement exact sur les commencements de cette
scène d'ordre secondaire. Tout ce que je sais, c'est
qu'une dame Charles, voulut en faire un théâtre
d'éducation. J'ai trouvé dans les archives municipales
la protestation des artistes du Chapeau-Rouge, qui
ne voyaient pas, sans appréliension, une entreprise
LE THEATRE A NANTES
rivale s'établir à Nantes. Voici un passage de ce
factum.
«< La dame Charles, élève, dit-elle dans son prospectus
imprimé, un Théâtre d'éducation, c'esi-k-(\iv 3 un théâtre
d'enfants des deux sexes, à qui l'on enseip^nera gratis,
la danse et le culte qu'on doit à VEtre supprême , la
musique et le respect pour les parents, le calcul et la
déclamation qui fait passer dans l'âme la joie et la
pitié, la pantomime et la tenue des lii^res, l'opéra
comique et le commerce, les devoirs du citoyen et le
vaudeville enjolivé par les ballets.
» Dans une telle entreprise, la morale et la politique ne
peuvent rester sans intervenir. La moralecondamne cette
double spéculation sur Tiniiocence d'un grand nombre
d'enfauts des deux sexes et sur la faiblesse et l'avarice
ds leurs parents. Ce qui séduit ceux-ci, c'est que la dame
Charles leur dit ; «« Vous n'avez aucun déboursé à faire
pour l'éducation de vos enfants, au contraire, ils sont
payés pour acquérir du talent, leur traitement augmente
à proportion de leur travail, et ils ne sortiront dos mains
de leurs maîtres que capables de prendre l'éta* qui puisse
convenir à leurs parents.
Une pareille école ne peut entrer dans le système de
l'instruction publique. Qu'est-ce d'ailleurs qu'une école
d'enfance, dont la dame Charles dit : Point de devoirs,
tout est plaisir pour eux. N'est-ce pas dire d'avance : ce
sera une école do corruption?
» Sans doute la malignité remarquera qu'il nous conve-
nait moins qu'à d'autres, de nous ériger en maîtres de
morale.
LA. SALLE DE LA RUE DU MOULIN 165
» Mais n'est-ce donc pas là le premier but de notre
institution, et notre premier devoir ? Santeuil ne nous
a-t-ilpas donné pour devise; Castigat ridendo mores?
et quand nous honorons notre état par nos mœurs, ne
sommes-nous donc pas les professeurs de la morale pu-
blique ? »
J'ignore si cette protestation fut écoutée et si la
dame Charles obtint l'autorisation qu'elle demandait
mais le théâtre de la rue da Moulin n'en ouvrit pas
moins.
En 1803 il avait pour directeur Ferville, fils de l'an-
cien directeur du Grand-Théâtre.
Le 3 janvier, les artistes du Ghapoau-Rouge revin-
rent à la charge et adressèrent une pétition au Préfet
pour obtenir le privilège exclusif du théâtreà Nantes.
Le Préfet demanda au Maire son avis. Ce dernier,
après avoir donné les raisons suivantes, concluait au
maintien des deux théâtres.
» l/affluence de spectateurs qu'on y remarque prouve
combien le spectacle a besoin d'être conservé à Nantes.
L'extrême éloignement où il est du Grand-Théâtre, ne le
rend pas nuisible aux intérêts d<-s directeurs de ce der-
nier, car la majeure partie des spectateurs qui se rendent
«ux Va'^iétés sont les habitants de l'ancienne ville,^ qui
assurent être dans l'intention de se passer de spectacle
s'il leur fallait aller jusqu'à la rue Rubens. J'ai remarqué
souvent, qu'en l'absence de la troupe des Variétés, le
nombre des spectateurs du Grand-Théâtre n'était pas plus
fort que lorsque le petit théâtre était ouvert. J'ai vu
encore que les jours de dimanche et de fêtes, ces deux
166 LE THÉÂTRE A NANTES
théâtres ne suffisaient pas, et qu à chacun des deux oa
refusait de donner des billets d'entrée. »
La salle de la rue du Moulin continua donc d'être
exploitée par Ferville. On y jouait surtout la grosse
comédie.
Pottier, le futur artiste du Palais-Royal, fit ses pre-
mières armes, vraiment sérieuses, à ce théâtre où il
était le favori du public.
A la fin de l'Empire et au commencement de la
Restauration, beaucoup de concerts se donnèrent
dans cette salle. Demouchy, le"" violon-solo du théâ-
tre, élève de Kreutzer, s'y fit entendre plusieurs fois
avec succès.
Le fils du directeur, Ferville, qui devait plus tard
acquérir une légitime réputation dans la capitale,
remporta, tout jeune encore, de vifs succès à la salle
de la rue du Moulin. Il garda toujours aux Nantais
une vive reconnaissance pour les encouragements
qu'ils lui prodiguèrent alors.
La salle de la rue du Moulin exista jusqu'en 1818.
Elle fut transformée alors en un grand magasin d'é-
picerie. Dure décadence pour un théâtre.
QUATRIÈME PARTIE
De la Reconstruction du Grand-Théâtre
à sa gestion par la Yille
(1813-1857)
XIV
DIRECTION ARNAUD. — TALMA A NANTES
(1808-1818)
APOLÉON , lors de son séjour à
Nantes, avait été frappé de la tris-
tesse que les ruines du théâtre
donnaient au plus beau quartier
de la ville.
Le il août 1808, il signa le décret
impérial suivant :
Article premier. — La salle brûlée en l'an IV sera
reconstruite et, à cet effet, la ville de Nantes est autorisée
à ouvrir un emprunt d'une somme de 400.000 francs pour
•cette reconstruction.
168 LE THÉÂTRE A NANTES
Art, 2. — La ville de Nantes est autorisée à emprunter
à la cai.sse d'amortissements^, la somme de 400.000 francs
pour reconstruire la salle de spectacle. Notre ministre de
l'intérieur mettra cette somme à la disposition du maire
à mesure de l'avancement des travaux.
Art, 3. — Cet emprunt sera remboursé en six années
et l'intérêt qui courra à compter de l'époque de la déli-
vrance faite par ladite caisse en sera payé à rRÏson de
5 O/o par an.
Les travaux ne commencèrent déflnitivemcnl qu'en
1811, sous la direction de Grucy.
La maison Goisneau, qui se trouvait adossée à la
salle du côté de la rue Rubens et qui avait été brûlée
en partie, lors de l'incendie, fut acquise par la ville.
Le théâtre fut ainsi isolé de tous les côtés.
Les travaux de restauration furent activement
poussés, et en 1813 la nouvelle salle fut prête.
Les premières loges étaient décorées des attributs de
la tragédie, les secondes de ceux de la comédie, les troi-
sièmes de ceux de l'opéra, les quatrièmes de ceux des
variétés et de la danse. Les galeries étaient enrichies
dans leur parcours d'une draperie ornée de franges.
Le plafond représentait une coupole avec des cais-
sons et des rosaces. Les artties deTempereur, accom-
pagnées de deux génies, étaient peintes au milieu de
la corniche. Le fond de la salle était vert. Les soffites
des loges étaient ornés de moulures et d'un tour de
marbre blanc. Tous les ornements étaient rehaussés
d'or. Le rideau était bleu et parsemé d'abeilîeg.
DIRECTION ARNAUD. — TALMA A NANTES 16^
Profitant de l'expérience acquise, Grucy détruisit
le désagréable éclio qui existait dans l'ancien théâtre.
La décoration de la salle avait été confiée à M.
Goste ; elle coûta 3.800 francs.
Le peintre fit aussi pour 21,360 francs de décors
ainsi répartis : le palaU, le salon brillant, la cham-
bre de Molière, la chambre rustique^ la place pu
bliqne. la forêt, le jardin, le hameau.
La ville choisit comme directeur, pour une période
de cin5 années, M. Arnaud, premier comique du
Chapeau-Rouge ; il conserva aussi cet emploi à Gras-
lin. Le ministre ratifia ce choix, et le préfet com-
prenant qu'une indemnité était indispensable au direc-
teur pour mener à bien l'entreprise du Grand-Théâtre,
proposa à la ville d'allouer de 10 à 15,000 francs
par an, à M. iVrnaud. Le Gonseil réuni, ne se trouva
pas plusieurs fois en nombre suffisant pour délibérer.
Cependant, à l'une des régnions, les conseillers pré-
sents déclarèrent : «« qu'à raison d3 l'utilité d'un
spectacle à Nantes, la ville avait fait pour la recons-
truction de la salle un emprunt de 400.000 francs,
qu'ils pensaient que cet édifice devait être admi-
nistré comme tous les biens communaux, c'est-à-dire
affermé au plus otïrant et dernier enchérisseur et que
ce n'était qu'après cette adjudication qu'on pourrait
juger s'il était nécessaire de soutenir l'adjudicataire
dans son entreprise. »
Le Gonseil municipal ayant été réuni une cinquième
fois sans se trouver en nombre, le Préfet passa.
170
LE THEATRE A NANTES
outre et ordonna qu'une subvention de 15,000 francs
serait allouée au directeur.
La municipalité ne se montra pas contente de cette
façon d'agir ; force lui fut cependant de courber la
tête devant l'administration supérieure.
Il m'a étéimpossiblede donner jusqu'ici les tableaux
de troupes d'une façon régulière, pour l'excellente
raison que je ne pouvais, la plupart du temps, les
retrouver. A partir de la réouverture de Graslin, j'ai
pu les reconstituer tous.
Voici le tableau de la troupe de M. Arnaud.
SAISON 1813-1814
ARNAUD DIRECTEUR
CAJON, chef d'orchestre
Tragédie et Comédie
MM. ;
SOUVRAY. 1" rôle,
DALÉS, jeuue premier,
DEVILLK, jeune amoureux,
COLlET. père noble,
LEGOUVKEUH, financiers,
ARNAUD, 1er comique,
AUGUSTE, id.
LEFÈVRE, 3e rôle.
M mes :
BARRIÈRE-MÉNIER, reines,
LETKLLIER, 1ers rôles,
DEVIN, ingénuités,
LACAILLE, caractères,
ARNAUD, soubrettes,
FOSSIEP, Ire amoureuse.
Opéra
MM.
JOSEPH, 1er haute contre,
JAURERT, baryton,
DARIUS, Ire basse taille,
HUET, id.
Eioi DE VILLE, 2e haute contre,
Font «ine LESCOT, id.
LEFEVRE, 3e ténor,
SKiNOL, trial,
POUGAUD. laruette,
Sl-MARTlN, 2e basse.
10 chanteurs de chœurs.
Mmes :
PELET,lre chanteuse,
RURGÈRE, dugazon,
PIERSON, jeune dugazon,
DEMOUGHY, mère dugazon,
LACAILLE, duègne.
10 chanteuses de chœurs.
Enfin, un petit ballet d*enfants, sous la direction de M. Spitaillier.
DIRECTION ARNAUD. — TALMA A NANTES 171
Voici quels étaient les prix des places :
Premières, loges, galeries, parquet et baignoires, 3 francs ;
deuxièmes loges, 2 francs ; parterre assis, troisièmes loges, 1 fr. 50 ;
ijuatrièmes, 1 franc.
Abonnements. — A l'année: Hommes, i60 francs; Dames,
liO francs. — Au mois : Hommes, 24 francs ; Dames, 18 francs.
Le théâtre, on le voit, était bon marché en 1813.
A cette époque la saison théâtrale s'ouvrait ordinaire-
ment à la fin d'avril et se terminait à la veille des
Rameaux. Le spectacle commençait, comme au XVIII«
siècle, à six heures.
Le mode de débuts sous cette direction et sous les
suivantes était des plus simples : les sifflets ou les
applaudissements décidaient de la réussite des artis-
tes qui devaient subir trois épreuves.
Le 3 mai 1813 eut lieu l'inauguration de la nouvelle
salle. On joua Aline et un prologue : Molière à la
nouvelle salle.
Cette pièce, due à la plume de M. de la Harpe, avait
été écrite pour l'ouverture de l'Odéon. On l'arrangea
■quelque peu afin qu'elle put servir à Nantes.
Toute la haute société Nantaise s'était donné ren-
dez-vous au théâtre. Les loges resplendissaient. Grucy
parut dans celle de la Mairie à côté de M. Ber
trand-Geslin. Il fut accueilli par des applaudissements
unanimes. Tout le monde était d'accord pour louer la
beauté de la salle et du monument restauré.
La nouvelle campagne s'ouvrit donc sous les meil-
leurs auspices.
172 LE THÉA.TRE A NANTES
La foule ne tarda pas à affluer à Graslin. Tous les
soirs Id salle était pleine. Le public était heureux de
posséder enfin un théâtre digne de la ville.
« C'était alors, écrit G. Mellinet dans un feuilleton
du Breton^ le beau temps des mélodrames, de Char-
les le Téméraire^ des Corbeaux accusateurs, du
Siège du Clocher et autres de la même famille ;
pour remplir la salle il suffisait de mettre sur l'affiche
que MM. Signol et Fontaine-Lescot exécuteraient de
grands co7nbafs à coups de hache (historique).
Alors, on ne laissait pas une seule place à prendre^
non seulement dans les loges et dans les galeries,
mais dans les couloirs, dans le foyer, sous le péris-
tyle, quoique les places fussent à cinq francs, quand
une affiche à dix feuilles énumérait la quantité de
spectacles variés, d'ombres chinoises et de marion-
nettes, qui composaient la Fête vénitienne. »>
Pendant les premières années de la réouverture de
Graslin le samedi était le jour sélect.
Parmi les artistes d'alors on remarquait Lefèvre,
dit Marsias, qui faisait déjà partie de la troupe de
Longo en 1788. Il était bien vieux, bien cassé, mais-
il conservait encore de vieux restes de son talent
d'autrefois. Il était devenu un jouet pour ses cama-
rades qui lui faisaient mille plaisanteries. Un soir
qu'il jouait Thésé d'Ariane, une artiste s'amusa à lui
faire flamber sa perruque de filasse; une autre fois
dans la Vestale, Mlle Burgère lui piqua de longues
épingles noires dans ses faux mollets et le pauvre
DIRECTION ARNAUD. — TALMA A NANTES 173
Lefèvre, qui ne s'était aperçu de rien, entra grave-
ment en scène au milieu des rires de tous.
Le 2 septembre 1813, la Vestale fut brillamment
reprise. Mlle Pelet qui, lors de son arrivée à Nantes,
^vait débuté par le rôle de Julia, retrouva son légi-
time succès. Jaubert dans Ginna partagea le triom-
phe de sa jeune partenaire , un so'ir même, il fut
solennellement couronné sur la scène. Les décors
étaient entièrements neufs. On remarqua surtout la
vue de Rome. Tous les changements se firent à
vue. Le rideau ne baissa pas une seule fois pendant
l'exécution de l'opéra de Spontini.
La première représentation du Nouveau Seigneur
du village eut lieu le 21 septembre ; ce charmant
ouvrage éprouva une chute à peu près complète.
Le 5 octobre la direction donna une représentation
pour célébrer la mémoire deGrétry. Le spectacle se
composait de la Fausse ''magie, d'Anacy^éon chez
Polycarpe et d'une apothéose du compositeur. Le
buste de l'auteur de Richard placé sur la scène, était
entouré de tous les artistes en grand deuil. A un
un moment donné une Renommée descendit des frises
et couBonna Grétry.
Le mois d'octobre 1813 réservait aux Nantais une
joie longtemps attendue : celle d'entendre Talma. Le
grand tragédien remporta, il est inutile de le dire, un
véritable triomphe. Il joua successivement Andro-
7naque, Sémira7nis, Manlius, Iphigénieen Taurîde,
Ilamlet, Britannîcus, les l'empliers, où il tint le
i74 LE THÉATllE A NANTES
rôle du grand-maîlre qu'il n'avait pas encore joué à
Paris, Shakespeare amoureux, Nicomè'le, Œdipe,
Ninus II ei Macbeth. Camille McUinet, bien jeune
alors, mais déjà lancé dans le monde théâtral, eut
l'occasion de se trouver seul avec Talma et d'avoir
une longue conversation avec lui. Le futur auteur
de la Commune et la Milice de Nantes, a publié
cette conversation dans une brochure fort intéres-
sante et très rare aujourd'hui.
En voici quelques fragments ; je n'ai que le regret
de ne pouvoir en citer un plus grand nombre :
— Il me semble, lui dis-je, qu'en scène, l'acteur s'oublie
complètement, pour s'identirter avec le por:^onnage qu'il
représente ?
— Cette croyance, répondit Talma, est assez générale-
ment répandue, mais sans raison. Un acteur ne s'oublie
jamais en scène : il y est toujours comédien ; autrement
ce serait un fort mauvais comédien, s'il gesticulait à tort
et à travers suivant ses inspirations, fût-il mOme dans la
position de se croire fermement le personnage qu'il s'est
chargé de reproduire.
— Mais comment arriver à l'expression de la vérité, si
ce n'est en s'efforçant d'exister de la vie môme du per-
sonnage ?
— Assurément, il faut cette vie; mais elle ne simpro-
vise p s comme un ornement dans un morceau de musique ;
et, encore^ je vous paraîtrai trop exclusif, l'improvisation
d'une seule phrase d'agrément dans un air est une faut»
de la part d'un artiste... Un artiste qui tient à son nom»
avec l'ambition de faire école, et nul n'est artiste sans
DIRECTION ARNA.UD — TALMA. A NANTES 175
cette ambiUon, doit être sûr de la moindre expression de
sa voix ou de son geste. Quant à cette vie môme du per-
sonnage, que vous avez raison d'exiger dans Je comédien,
ce n'est pas l'improvisation, l'entrainement, où, comme
disent certams aristarques l'abandon qui la communique^
c'est l'étude... La plus forte critique d'un acteur est
celle qui proclame son abandon ; voilà pourtant le grand
éloge de vos journaux, éloge bien irréfléchi.
Voici maintenant des détails sur la façon de tra-
vailler de Talma.
Je relis donc encore, je me pénètre du personnage et de
son entourage. Ayant ainsi examiné à fond la contexture
de la pièce, je m'efforce d'imposer silence à mon imagi-
nation, afin qu'elle ne remplace pas la réalité. Alors, si
mon héros est Grec ou Romain, je me promène dans les
musées, j'étudie les médailles, j'examine les statues, je
note celles que je dois plus spécialement consulter. Mon
étude suivante consiste dans les écrivains de l'époque ; je
les lis, je les médite, j'y prends mon personnage extérieur
dans les actes de son existence publique, heureux quand
quelques précieuses pages m'initient à sa vie privée. En
ces moments aucune autre pensée ne me peut saisir : celle
de mon personnage m'accompagne et m'occupe partout.
Aussitôt que je crois l'avoir compris avec les écrivains, je
^retourne aux médailles, aux dessins, aux stntues qui le
représentent; j'en calcule, j'en imite les diverses positions;
en quelque lieu que j'aille, et sans y songer, je me pose
comme mon héros ; il est tonjours avec moi. J'ai vécu dans^
une autre vie que la mienno. Après cela seulement, rap-
pelant à moi toute mon imagination, parce que l'étude est
désormais assez forte pour l'éclairer si elle s'égare, j'espère
176 LE THÉÂTRE A NANTES
faire revivre sur la scène le personnage lui-même
avec son costume, sa physionomie, ses gestes: je dirais
presque avec sonaocent, ou, au moins, avec ses intentions
évidentes dans la situation où l'auteur Ta placé ; c'est là
mon 'itude préliminaire.
Mellinet lui ayant demandé quelle était sa pièce
de prédilection, le grand tragédien lui répondit :
— Nicomède ! je le dis sans balancer, Nicomède^
ceuvre de vr^iie grandeur théâtrale, œuvre brillante de
vigueur réelle et non de ce gigantesque, de 0^3 clinquant,
de cette enflure qui en tiennent souvent lieu, remarquable
par cette puissante et vive ironie qui donne un caractère
si remarquable au héros de Corneille, œuvre d'un tra-
gique sublime et tout entier dans la nature.
La conversation à un moment tomba sur Goethe et
ses ouvrages.
— Oui, Faust !... oui, vous avez raison. Quel beau rôle
à créer ! Mais pour conserver là grande conception de
Goethe dans toute sa philosophie, quoi écrivain français
serait assez indépendant pour garder et offrir, sans nuire
à la pièce allemande, ce que notre public et surtout nos
auteurs et nos aristarques y appelleraient puérilités,
choses oiseuses, détails niais, etc.. Le docteur Faust !...
A c*^ nom, Talma s'arrêta un instant en portant la main à
son front... Il continua: Faust! oui, ce serait une admi-
rable création pour moi... Je n'y ai jamais songé... Que de
vérités nouvelles à y dire à notre public blasé... Pourquoi
ne sais-je qu'acteur? Que je conçois bien Molière, comé-
dien, Molière le plus profond des écrivains dramatiques
de tous les peuples... Peut-être je voudrais Faust plus
DIRECTION ARNAUD. — TALMA A NANTES 177
positif que ne l'a fait Goethe, moins lancé dans les espaces
imaginaires où l'a jeté l'auteur allemand : d'ailleurs, si
l'on s'avisait de le laisser ainsi, l'Empereur ferait tomber
l'auteur sous son fatal nom d'idéologue... En définitive, il
ne laisserait pas jouer Faust.
— Mais Egmont ?
— Il s'y trouve, en effet, des scènes délicieuses. Cet
amour de grisette si pur et tout d'abandon, l'amour de
cette charmante Claire, si aimante, si dévouée. Et croyez-
le bien, ce n'est pas là un caractère idéal : combien de
nos jeunes filles du peuple, séduites, ont la même ten-
dresse pour leurs séducteurs !... Combien ai-je vu, Mon-
sieur, ('0 dévouements de ce genre dans notre Révolution...
Mais ne songeons pas plus à Egmont qu'à Faust. L'Em-
pereur ne souffrirait pas les premières scènes à' Egmont,
ces conciliabules populaires sur la place publique, em-
preints de trop de vérité positive... Or, ces scènes, quelle
main barbare oserait les mutiler? Que farait-on d'ailleurs
du tableau du songe, de cet appel à la liberté avec lo
bonnet phrygien ?... Non, non; j'en reviens à mon idée
dominante .- de nouvea ix essais au théâtre ne peuvent
désormais se tenter que par une nouvelle génération d'é-
crivains. La mission de nos auteurs aujourd'hui en vogue
a été de régénérer le goût, de ramener la langue à la
pureté du siècle de Louis XIV. Ils l'ont remplie, cette
mission ; ils l'ont remplie peut-être avec trop de servilité,
d'imitation, à des exceptions près ,• mais, après cela, le
maître le voulait ainsi : c'était la volonté de l'Empereur.
Les auteurs la subissent comme le peuple : ils vivent en
écrivant sous son inspiration dans notre belle France,
comme le peuple va mourir sur la terre étrangère en
criant : Yive V Empereur !
17S LE THÉÂTRE A NANTES
— Mais, Monsieur, je vous croyais admirateur enthou-
siaste de l'Empereur... Et n'est-ce pas une mort glorieuse
et désirée que celle trouvée sur un champ de victoire,
dis-je à Talma avec le ton d'un reproche de jeune lycéen.
— Oui, oui, assurément, répondit froidement Talma,
l'Empereur est un grand homme, et j'en suis l'admirateur
sincère... Mais je suis aussi un peu comme tout le monde,
je reconnais la nécessité d'une halte... Toutefois, avec
mes affections et votre enthousiasme de jeune homme,
quoique nous soyons d'accord sur le personnage principal,
ceci est un sujet brûlant...
Mlle Levert.de laGomédie-Française,et Philippe, du
Vaudeville, vinrent en représentations, pendant la
saison 1813-1814.
La question de la subvention se posa encore au
Conseil au sujet de la campagne 1814-1815. La muni-
cipalité adressa la réclamation suivante à l'adminis-
tration supérieure.
« Si le sol et l'édifice de la salle de spectacle appartien-
nent à la commune, comment se fait-il que lej revenu»
lui en aient été enlevés pendant cinq ans pour en gratifier
un directeur ? Comment se fait-il que, malgré l'aris du
conseil municipal, ce directeur reçoive de la commune,
par forme d'indemnité, un3 somme annuelle de 15,000 fr.?
Comment se fait-il que, privée de sa propriété et payant
à celui qui en dispo.^e 15,000 fr. par an, la commune soit
assujétie aux réparations de cet édifice, au paiement delà
contribution, à l'acquit de /iOO,000 fr. empruntés pour 1%
reconstruction de la salle et des intérêts de cette somme ?
DIRECTION ARNAUD. — TALMA A NANTES 179
Comment se fait-il que la commune soit encore obligée
de dépenser une somme de 150,000 fr. pour la construc-
tion' de deux salles de bal et de concert dont le direc-
teur doit encore avoir la jouissance gratuite ? Toutes-
les lois sur la propriété ont été violées dans cette circons-
tance. Jusqu'à présent on a dédaigné de prononcer "sur
notre juste réclamation, et le directeur n'en a pas moins
touché son indemnité. M. le maire est chargé de la renou-
veler à celui des conseils du roi compétent pour pro-
noncer l'annulation des actes illégaux. Qui peut douter
qu'elle sera accueillie, surtout si l'on fait attention que la
classe malheureuse murmure du poids del'ctctroi dont une
partie du produit est sacrifiée à la fortune d'un individu
et au plaisir de la classe aisée. >»
Pourtant, le 29 mai 1814, le Conseil considérant :
Que le spectacle est un objet d'utilité publique ; que
sous le rapport politique il serait dangereux de le suspen-
dre, et que les recettes du directeur sont infiniment fai-
bles, maii sans que cette allocation puisse être considérée
comme étant faite en exécution du traité attaqué, le maire
étant chargé itérativement de se pourvoir, au nom de la
commune, au conseil d'Etat, pour faire annuler ledit traité,
etc.,
vota au directeur 12,000 francs d'indemnité.
Le ministre ne trouva pas cette somme suffisante
et, d'office, la porta à 15,000.
A part quelques changements, la troupe, pour la
seconde année de la direction Arnaud, était la môme
que celle de la première.
dSO
LE THEATRE A NANTES
SAISON 1814-1815
ARNAUD DIRECTEUR
CAJON, chef d'orchestre.
Opéra
MM.
JOSEPH, 1er haute-contre.
GOYON, id.
FOiNTAINE-LESCOT, -îme
hautf-conire.
JAUBERT, Martin.
HUET. ire basse-taille.
DARIUS, id.
LEFÈVRE, nMes de pères.
SKiNOL, iriai,
POUGAUD, lamelle,
LHAHET, 3me basse.
M mes :
LIGER - SCHRKUTZER, Ire
chanteuse.
RURGERE, dugnzon.
PIERSUN, id.
LACAILLE, duègne.
GOYO.N, n)ère dugazon.
Comédie-Tragédie
MM. :
SOUVHAY, icr rôle.
PICARD, jeune 1er.
COLLET, père noble
LECOUVREUR, financier.
ARNAUD, 1er comique.
POUGAUD, id.
AUGUSTE, 2me comique.
SICNOL, id.
LEFÈVRE, 3mp comique.
BIZEl, utilités,
M m es ;
LETELLIER, tors rôles.
DEVJN. jpune Ire,
LACAILLE, caractère.
GOYON, mère noble.
ARNAUD, soubrette
M A YEUX, 3nie amoureuse.
Le 17 mai 1814, on joua au lliéàlre Graslin, « à l'oc-
casion de la paix générale »>, une comédie de Victor
Mangin père, intitulée La Bonne nouvelle de l'àeii-
reuse Journée. La brochure de cette pièce de circons-
tance, est devenue des plus rares. Il n'en existe, je
crois, que deux exemplaires à Nantes; l'un appartient
à la Bibliothèque, l'autre à un de nos bibliophiles les
plus distingués, M. Olivier de Gourcuff.
Mozart eut les honneurs de cette saison. En eiTet,
ce fut le 14 novembre 1814 que l'immortel Don Juan
tu sa première apparition sr-r la scène nantaise.
Le croirait-on, ce chef-d'œuvre passa presque
inaperçu pour les journaux du temps? Le Journal de
DIllEr/nON AHNAUD — TALMA A NANTES 181
Nantes sel)onie à dire que « le luxe des décorations
égale celui dd la musique. »
Les Mystères d'Isis, interprétés à la perfection
parMmePelet et Jaubert, furent joués le 2 mars 1815.
Cet opéra était bien monté lui aussi.
Cette année onreprésentaencoreyocon(^e,de Nicole.
En mars, notre compatriote Boullaut fit jouer un
drame intitulé Bélisaire. Ce fut Fauteur lui-mômef
qui parla de sa pièce dans le Journal de Nantes.
Dans son article, il remercie le public du succès qu'il
a fait à son œuvre.
Sous la première Restauration, il fallut supprimer
les aigles romaines dans la Vestale^ car elles ne pou-
vaient plus paraître sans être acclamées.
Le retour de Napoléon fut fêté, le 25 mars 1815, au
Grand-Tliéàtre, d'une façon toute particulière. Un
intermède fut joué entre VàVestale (^i Les Habitants
des Landes.
* Le fond de la scène, dit le Journal de Nantes, Tepré-
sentaM; une brillante illumination; des groupes de peupla
garnissaient les deux côtés ; à la droite de l'acteur, en
face de la loge de M. le général, on avait placé l'aigle
impériale, que les militaires du Ole avaient conservé comme
leur palladium, dans leur caserne. Des troupes fran-
çaises, avec armes et bagages, et décorées de branches de
launei s arrivent avec leurs drapeaux et .'eurs aigles ; elles
sont reçues par les habitants avec la joie qu'excite la pré-
sence des braves et celb^ de savoir le vainqueur d'Auster-
litz et d'Iéna, revêtu de la pourpre impériale et remoaté
182
LE THEATRE A NANTES
sur le trône où l'avait appelé la nation et l'armée. Les
spectateurs, à l'entrée des aigles, ont prolon^'.» leurs
applaudissements, parmi lesquels on distinguait de nom-
breux cris de : Vive l'Empereur. >»
Pendant cette saison, plusieurs artistes de Paris
vinrent à Nantes. Citons: Miie Georges, accueillie avec
faveur dans Mérope, Phèdre, Iphigénie en AiUide,
Didon, Gahrielle de Vergy, Horace, Bajazet, Sémi-
ra77iis, Médée; Lafond, de la Comédie-Française, ap-
plaudi surtout dans le Cid; Mn^ Regnault, de l'Opéra,
qui possédait une voix exquise ; enfin Lavigne, qui pro-
duisit beaucoup d'effet dans VIphigénie de Gluck.
La subvention fut maintenue par l'Etat au chiffre de
15.000 fr. pour la troisième année de la direction Arnaud.
SAISON
ARNAUD DIRECTEUR
CAJON, chef d'orcheslre
Opéra
MM.
PONCHAHO, Irc haute-contre.
CASSEL, Maiiin.
FONTAINE-LESGUT, '2e h ^u-
te-conlre.
HUET, haf-se-laille.
LE HOUX, itJ.
CIFOLKLLi, lamelle.
AIHUISTE, lii.l.
LEEÈVKE, pèr*^s.
KICQUIER, 3e basse.
M rues
SAINT-JAMEIS chanteuse à rou-
lade-.
BUliGÈHE, dugazon.
PIEHSUN, id.
1815-1816
LACAIKLE, duègne.
ClKOLELLi, iic ch.inleuse.
Comédie et Tragédie
m\.
SOUVHAY, 1er rôle.
PICAKD, jeune premier.
SAINT- EU vNC, (>èie noble.
CIKOLEI.LI. tiuuiMeis.
AHNAUI», 1er comique.
aU'jU.^TE. *2e conii(}ue.
(JIAI'US. '2t' am-.ureux.
Lt.FEVUE, :i- rôle.
HIQUJER. uliliiés.
LOBÉ-CIIAP S. 1er rôle.
DKVtN. jeune prrniière.
(]IE<)LEI.LI, 2-' amoureuse.
LAÇA 1 LEE, caraclère
IMCCISI, mère noble.
ARNAUD, soubrelle.
DIRECTION ARNAUD — TALMA A NANTES 183
Dans cette troupe on remarquait Ponchard, qui
sortait du Conservatoire, et qui, dans Joseph, obtint
de véritables triomphes.
Mlle Saint-James avait paru jadis à Graslin lors de
l'ouverture de la première salle. Elle avait laissé à
Nantes les meilleurs souvenirs. Quoi qu'elle eut encore
conservé de rares qualités, et notamment une voix
d'une étonnante étendue, elle éprouva une vive oppo-
sition de la part d'une certaine partie du public. On
prétendait que cette artiste était à la fin de sa car-
rière. Arnaud fat donc obligé de remplacer Mlle Saint-
James. Ce fut une jeune chanteuse, douée d'une voix
très fraîche, Mlle Marido, qui lui succéda.
La jeune première de la troupe de comédie, Mlle De-
vin, possédait un réel talent. Le Théâtre-Français ne
tarda pas à l'engager comme pensionnaire.
Mlle Pelet se retira cette année du théâtre. Elle se
fixa à Nantes comme professeur de chant. « La même
estime qui n'avait cessé de l'entourer au théâtre, dit
Mellinet dans la Musique à Nantes, l'accompagna
dans le monde. »
Le 12 août 1815, le duc de Bourbon, de passage à
Nantes, assista à une représentation. Naturellement,
on chanta en l'honneur du prince les couplets obli-
gés. Blanchard de la Musse, dont la plume louait
tour à tour Napoléon et les Bourbons avec le mémo
enthousiasme, confectionna la poésie de circons*
tance.
184 LE THÉÂTRE A NANTES
Voici un couplet de cette piètre élucubration :
Air de RICHARD
Et zig et zog
Et fric et froc
Oui jurons
Foi de Bretons
D'aimer toujours les Bourbons.
En entendant ces vers, Son Altesse se leva, salua la
salle et dit au préfet : « Assurez bien les Nantais que
nous jurons, foi de Bourbons, d'aimer toujours les
Bretons. »
Dans le courant d'avril 1816, Talma revint à Nantes.
Il fut accueilli avec le m^me enthousiasme que qua-
tre ans auparavant. Il joua successivement : Ipliigé-
nie en Tauride, Manlius, Rhadamiste, Gàbrielle de
Vergy, Coriolan, les Templiers^ la Mort d'Hector,
Hamlet, Britannicus, Polyeucte etAbufar.
Dans le courant de cette saison, à une représenta-
tion de VAbbé-de-VEpée, ce fut un sourd-muet de
naissance qui joua le rôle de Théodore. Le public fut
très impressionné par cette interprétation d'une sai-
sissante vérité.
SAISON 1816-1817
^^^À^R; f ^.«5J.??« • SAINT-FRANC, porc noble.
DEMUUCHY, chef d'orchestre.
VIDAL, régisseur.
Comédie et Tragédie
MM
CaUVIN, linancier.
AKNAUO, 1" comique.
AUGUSTE, ] „..
SIGNOL, f 2" comiques.
VALMORE, 1- rôle. 1 lî^^n^,?; ^' •"'^l^- ., .
PICARD, jeune premier. | HIQUIL», T père, contident.
DIRECTION ARNAUD.
ÏALMA A NANTES
185.
M mes.
CHAPON, 1" rôle.
DEVIN, jeune première.
MONRAISIN, seconde amou-
reuse.
AHNAUD, soubrette.
DEBUSSAC, caractère.
PICCINI, mère noble.
MM.
Opéra
WRLCHS, Martin.
HUET, Ire basse taille.
LEMUI;LE, 2e id.
SIGNOL, trial.
AUGUSTE, laruetle.
FOULQUIER, Ire chanteuse.
THIBAULT, forte chanteuse.
PIEHSUN, dugazon.
MONHAISIN, travestis.
DEMOUCHY, jeune amoureuse.
PICCINI, mère dug.izon.
DEBUSSAC, duègne.
BORDES, I" haute-conire.
MONRAlSiN, haute-contre.
Chœurs 18 personnes : 9 hommes, «J femmes.
Le prospectus de la saison 1816-17 indique qu'il
était permis aux abonnés de conduire une parente
aux premières avec un billet de secondes. Cette fa-
veur fut abolie en 1821.
Mlle Devin, après avoir passé un an aux Français,
revint à Grasliç, où le public la revit avec le plus vif"
plaisir.
Les deux premières chanteuses, Mmes Thibault et
Foulquier étaient douées de fort belles voix. En outre
Mme Thibault était très jolie femme, et fit tourner
bien des têtes.
Pottier, qui avait jadis joué rue du Moulin, et qui.
faisait alors les beaux jours du Palais-Royal, vint
donner des représentations au Grand-Théâtre. Le
premier soir qu'il joua, il chanta le couplet suivant :.
Ici cCun talent faible enco7\
Je fis r heureux apprentissage,
Enhardi par votre suffrage
Vers Paris je pris mon essor.
186 LE THÉATHE A NANTES
Si chaque Jour on m'encourage^
En applaudissant mes essais,
C'est d'après votre té:,ioignage.
Et moti bonheur est votre ouvrage
Pour 7nêriter d'autres succès
Che:: vous je viens faire un voyage.
Deinouchy, premier violon-solo, devait succéder
•<:ette' année à Gajon, qui pendant de longues années
avait dirigé, avec une rare fermeté, l'orchestre du
Grand-Théâtre. En juillet 1816, on donna au bénéfice
'du nouveau clief la première représentation du Ros-
signol. Cette ineptie musicale eut un succès inouï.
Mlle Thibaut était charmante dans Philis dont elle
gargouMlada le rôle à la perfection.
Les amateurs d'art sérieux purent se consoler en
écoutant Mlle Mars qui vint en août. L'illustre corné-
-dienne joua Le Misant, Urope, Les Fausses conCiden-
ees, l'arhiffe. Les Jeux de Vamour et du hasard^
Les Deux Frères^ V Intrigue êpistola/re, Les Trois
■Sultanes, Madame de Sévigné, La Coquette corri-
gée, La Jeunesse d'Ile n7H IV, Catherine, Le Philo-
sophe marié, Le Barbier de Sévi le, Le Secret dic
ménage, La Fausse Agnès, La Partie de chasse de'
Ileuï'i IV, La Jeune femme colère, La Gageure
imprévue, La Comédienne, Le Mariage de Figaro,
La Mère supposée, L'Epreuve nouvelle.
Mlle xMars suscita le môme enthousiasme que Tal-
^ma. La salle ne désemplissait pas. Après une représen-
tation dos Trois Sut' ânes, on chanta des couplets
DIRECTION ARNAUD. — Mlle MARS A NANTES 187
en son honneur, tout comme à une Altesse Impériale
ou Royale.
Voici l'un des couplets :
Ah ! nous les traits de Roxélane
Qui n'aimerait pas à la voir !
Tes charmes, aimable Sultane^
Partout exercent leur pouvoir.
Que dis-je ? Même un seul sourire
T'assure im espoir bien doux
Soliman tombe à tes genoux
Et nous partageons son délire.
A la fin du spectacle l'orchestre alla donner une sé-
rénade sous les fenêtres de Mlle Mars.
Le Journal de Nantes'^MhWdi aussi en son honneur
le quatrain suivant :
Commetit un nom cher au courage
T'appartient-il objet charmant ?
C'est que Vénus par badinage
A pris le nom de son amant.
Mlle Mars venait à peine de quitter Nantes que Dé-
rivis, l'excellente basse de l'Opéra, arriva donner
une série de représentations.
Son plus grand succès fut Œdipe à Colonne^ où, à
côté de lui, Mlle Thibaut se fit vivement applaudir
dans Antigone.
Mlle Petit, des Français; Glozel, de l'Odéon; Ho-
noré, des Variétés, jouèrent aussi à Graslin pendant la
saison 18i6-l7.
188 LE THÉÂTRE A. NANTES
Le 18 décembre 1816, Arnaud demanda à la Ville la
permission de céder son privilège à un certain M. de
liauchoup. L'administration refusa. Dans la même
séance, la subvention de 15,000 francs proposée pour
la saison 1817-18 ne fut pas votée.
Arnaud, qui luttait avec courage et habileté depuis
trois ans contre la mauvaise chance, fit faillite en
mars 1817.
Les trois premiers mois de l'ouverture de la salle
avaient été très brillants, mais à l'entrée des troupes
étrangères les recettes avaient baissé considérable-
ment; les quelques représentations fructueuses pro-
duites par les artistes en représentations ne pouvaient
suffire à combler le déficit. La direction coûtait à
Arnaud 30,314 francs, somme à laquelle il fallait ajou-
ter 22,984 francs de décors laissés à la Ville et
27,497 francs d'habillements, d'armes et de musique.
Arnaud était un honnête homme, on finit par s'en
apercevoir, mais au premier moment on déversa sur
lui un torrent d'injures. Sa conscience se révolta et il
publia la lettre suivante :
Au public de Nantes.
Accablé depuis quelques jours sous le poiJs des calom-
nies les plus noiies, j'ai eu l'honneur de demander à M. le
Préfet, à M. le Mnire et à M. Id Procureur du loi, de faire
faif'e ïenquéie la plus i^^ôre sur ma gestion, et j'ai offert
de me constituer prisonnier jusqu'à ce que l'on soit plei-
nement convaincu que l'on ne peut m'accuser de malver-
sation! Ma conscience est pure, je le dis avec assurance ^.
DIRECTION ARNAUD — LA FAILLITE 189
J'ai toujours été honnête homme et n'ai d'autre tort à m«
reprocher que celui d'avoir voulu lutter contre les cir-
constances !... Je l'expie bien cruellement î Je supplie
le public de vouloir bien suspendre tout jugement sur
moi jusqu'à ce que les personnes chargées d'examiner mes
comptes puissent attester ma bonne ou ma mauvaise
volonté.
Mon épouse et moi sortons de Nantes dépouillés de tout
ce que nous possédions, de tout absolument de ce que
nous avions acquis par notre travail, notre économie et
notre conduite irréprochable dana tout x>ays.
Qu'il nous reste au moins l'estime des honnêtes gens et
que l'on ne puisse dire de nous auti'e chose, sinon q}xils
ont été malheureux î Cette assurance adoucira notre ter-
rible situation.
Beaucoup de personnes souffrent de nos malheurs, c'est
là moa désaspoir, mais il n'y a pas de ma faute, je peux
l'attester devant Dieu et devant hs hommes.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,
Arnaud.
»
Malgré le ton un peu déclamatoire de cette défense
on sent qu'Arnaud dit la vérité.
Arnaud n'avait rien négligé pour donner au théàtr©
le plus d'éclat possib'e. Talma, Mlle Mars, Mlle Geor-
ges avaient été appelés par lui à Nantes ; toutes ses
troupes offraient d'excellents éléments qu'il savait
employer avec beaucoup d'habileté. C'est certaine-
ment l'an des meilleurs directeurs que Graslin ait
possédé. Si la subvention avait été plus élevée, il
190
LE THhLVTRE A NWTEh
aurait pu sûrement tenir tous ses engagements.
Malheureusement la Ville n'avait pas ouvert les j'eux
et ne croyait pas encore à la nécessité de soutenir le
directeur.
XV
DIRECTIONS : BRICH. — JAUSSERAND.
BOIELDIEU A NANTES
(1817-1820)
ES artistes se réunirent en société-
pour terminer la campagne qui
n'avait plus qu'un mois à courir, et
la municipalité choisit comme di-
recteur, pour la saison suivante^
un baryton de valeur, Brice, sur qui Camille Mellinet
porte le jugement suivant, dans une lettre inédite^
qui m'a été communiquée par son frère, le vaillant
général Mellinet, avec cette amabilité exquise dont il
a le secret :
« M. Brice posséJe, à mon avis, un talent bien rare :
celui de broder, d'embellir la musique du compositeur,.
192
LE THEATRE A NANTES
sans la dénaturer; on ne chanlô pas uno romance d'une
manière plus ravissante, on ne rend pas l'expression musi-
cale avec plus d'ûme et plus de sentiment. Enfin, on ne fait
pas mieux sentir les productions do nos grands maîtres. »»
SAISON 1817-1818
BRICK. DIRECTEUR
DEMOL'CHV, Chef d'orchestre.
VIDAL, Hégisseur,
Opéra
MM.
LAP^ITTE, Ire haulc-contre.
BRICK, Marlin.
PUiNS, '2e hîiutc-conlre.
M ASSON, Philippe ot (iavaudan
DUPLIS, lie h:.ssc-hillle.-
LECIIEVALIEU , *2e basse-
taille.
FLORICOIÎRT, irid
SALNT-MAUTIN, laructte.
M mes
THIBAUT, Ire chanteuse.
'BOSSAND, Ire duj-azon.
SAiNT-LAUHLNT, id.
MASSON, 2e chauleuse.
DIROZK, jeunes t6\os.
DLHUSSAC, duègne.
Comédie et Tragédie
MM.
POHIKK, jeune premier.
SAINT FHANC, p.re noble.
HUELLE, (inanricr.
MASSv).N, raisonneur, 3e rôle.
PONS, 2o amoureux.
A KM AND, 1er eomique.
FLOHICOUHT. 2e comique.
SAINT-MAHTLN, utilités.
M mes
CM A PUS. 1er ri^le.
TIGE, jeune première.
MASSON, 2e amoureuse.
TIIIHAULT, 2e amoureuse.
DKlUiSSAC, caraclères.
DOUSAN, soubrette.
Le Conseil municipal avait refusé de voter la sub-
Tenlion, mais le ministre, comme les années précé-
dentes, avait passé outre, et les lô 000 fr. ordinaires
avaient été alloués à Brice.
Cette saison ne fut pas brillante. La troupe était de
beaucoup inférieure à celle d'Arnaud. MM. Pons,
deuxième haute- contre, et Armand, premier comique,
-étaient régulièrement sifllés chaque soir.
Le ténor Jausserand, qui sortait de rOpéra-Gomique,
DIRECTIONS BHIGK ET JXUSSEHAND
vint donner des ivpivsenlations à Nantesen 1817. Son
grand triomphe était Joseph. M n'était plus jeune,
mais il avait conservé une très belle voix ; il chantait
avec expression, malheureusement il avait le défaut de
défl^'urerla musique des maîtres pour Tornerà sa fan-
taisie. On pouvait lui appliquer, dit Mellinet, le mot
de Cîmarosa : « Vousvenez de chanter votre air, vous
plairait-il de chanter le mien. »
En octobre, Brice abandonna la direction. Los ar-
tistes, sous la direction de Jausserand, continuèrent
de jouer.
Le 4 novembre, le duc d'An«îoulème, de passage à
Nantes, alla au théâtre. L'on joua Françoii^e de Fofx
et un Hymne ^ la Pdf/o?, composé et chanté par
Jausserand.
A partir de 1815, les gros mélodrames de l'époquo
commencèrent à tomber on défaveur. Les journaux
menaient contre eux une vive campagne. Le 25 no-
vembre, Le Sei'gent Polonais, après avoir excité un
rire continuel pendant trois actes, finit au milieu des
sitilementsde la salle entière. La seconde reju'ésenta-
tion ne put être achevée. Le public criant qu'il en avait
assez, on fut obligé do baisser le rideau et de jouer
l'opéra du Tonnelier.
. Comme nouveauté, on monta L(?s/iiOS«Yyes,d'Hérold.
A Texpirationdela campagne, Jausserand demanda
la direction en son nom personnel. La ville accueillit
19i
LE THEATRE A NANTES
favorablement sa demande et il fut nommé pour deux
ans.
Le Conseil se résigna à voter une subvention de
15.000 francs, pour la raison « que l'on n'aurait pas
plus d'égard au rejet que les années précédentes »
mais il n'en protesta pas moins contre « cette injus-
tice. »
SAISON 1818-1819
JAUSSERAND, DIRECTEUR
HUN Y, chef (J'orchestre.
GABKlliL, régisseur.
MM.
JAUSSEKAND, 1er haute con-
tre, Icr rôle,
VIGNES, ellovion, 1er amou-
reux,
OLIVJER, id. 2e amou-
reux,
FLA VIGNY, marlin,
MEZEHAY, Ire basse-taille,
1er rôle,
GABRIEL, 2e basse-taille,
1er, comique,
LEFÈVKE, laruette, finan
cicr.
ASTKUC, tria!. îe comique,
LEHOUX, basse.
M m es.
LALANDE, Ire chanteuse,
LOTH, (lu(îazon,
EMMANUEL, 2e chanteuse
jenut' preniièrt',
CLEKMONT, dugazon.
DKCOQUEBERT, 1er rôle.
MLRENA, duègne, caracières.
« Cette année, dit Camille Mellinet dans La Musi-
que à Nantes, Mlle Lalande commençait dans notre
ville cette brillante réputation quelle s'est acquise
depuis dans la patrie de Rossini, et nous applaudis-
sions la petite Alexandrine à ses premiers débuts.
Cette Alexandrine, enfant intelligente connue depuis,
souS le nom de Mme Duprez, n'a pas séparé ses succès
de ceux du célèbre ténor, son mari. »
Mlle Lalande avait alors dix-huit ans. Sa voix d'un
timbre souore et agréable, était pleine de douceur et
DÉRKCTION J.\USSER\ND 195
d'éclat, mais elle aussi, elle dénaturait la musique par
les a^^^réments qu'elle y mettait. Elle était bien faite
pour suivre la carrière italienne où le chant passe
avant la pensée du maître.
Pen lant l'hiver de 1818, les soirs de bals masqués,
on installait des Montagnes Russes dans le fond de la
salle. Cette innovation fit courir tout Nantes.
En février, entre une comédie et un opéra, un cer-
tain Mahier, * grotesque aérien », dit l'affiche, faisait
des exercices d'agilité. Il sautait par dessus huit che-
vaux montés, et franchissait trois tables en faisant le
saut périlleux.
En juin, Granger vint donner des représentations.
Il avait fait autrefois partie de la troupe et avait
laissé les meilleurs souvenirs.
Mlle Leverd et Victor, tous deux artistes des
Français, parurent aussi à Graslin.
Les trois principaux faits de cette saison furent les
premières représentations à Nantes de La Cloctiet-
te, d'Hérold, de Walace, de Gatel et du Petit Chape-
ron Rouge, de Boièldieu. Ce dernier ouvrage fut
donné au bénéfice de M. Jausserand «en sa qualité
d'acteur ». Le Journal de Nantes fait observer avec
raison qu'il ne compreu'l pis trop la différence qui
existe entre le bénéfice de M. Jausserand acteur et
les recettes de M. Jausserand directeur. L'opéra du
futur auteur de la Da'im Blanche, parfaitement in-
terprété par Mlle Lalande et Jausserand, remporta un
succès complet.
196
LE THEATRE A NANTES
SAISON 1819-1820.
JAUSSERANJt DinECTEUR
HUN Y, clief d'orchestre.
GABHIEL, régisseur.
Opéra
HP^URTAUX, 1er amoureux.
SAINT-FAIÎL, forl'iine.
DESCIIAMFS, id.
JAUHKKT. ni.iriin.
DUPORT. Ire liasse.
LEROUX' 2me basse.
LEFKBVRE, laruelle.
DALEVILLE, iriaL
M mes :
FLORLXY, Ire chanteuse à
roulades.
JULIP^TTE, Ire clianleuse,sans
roulades.
LEGEROT, Ire dugazon.
RIVIÈRE, duègne.
DESGHAMPS. soubrelie.
DElOQUEBERT, ^ochi.nieuse.
Tragédie et Comédie
MM. :
IIEUHTAUX, 1er rôle.
(iEiNlES, jfune 1er.
DKSCIUMPS, 2e amoureux,
GALUET. 1er comique.
LAMAREILLE, port^ noble.
LEGOUVKEUR, financier.
LEROUX. .3me rôle.
DAKVILLE, 2me comique.
MILAUT, grande utilité.
M m os :
DECOQUEHERT, 1er rôle.
<>LEHM().NT, forte jeune Ire.
LE'îH\MOT, ingénuité.
RIVIERE, caractères.
nORSAN. Ire soubrette.
DESGHAMPS, 2me soubrette
Le public Nantais avait vu avec roguet partir Mlle
Lalancle, mais il l'oublia bien vite en entendant xMme
Floriny, que le Journal de Nantes, dans un article
enthousiaste, compare à un rossignol.
Le 2ï mai 1810, Jausserand demanda à la Ville de
porter la subvention à 25,000 francs. Cette augmen-
tation de 10,000 francs lui fut refusée.
En juillet 1819, les frères Bohrer, célèbres violo-
niste et violoncelliste, donnèrent à Graslin une série
de concerts. Rarement on n'avait vu à Nantes un
pareil enthousiasme. La salle était trop petite pour
contenir, à chaque soirée, la foule des auditeurs.
DIRECTION JAL'SSERAND.— BOIELDIEU A NANTES 197
Le mois de septembre fut signalé par la présence
deBoieldieu.
Le compositeur, voyageant pour son agrément, vint
à passer par Nantes. Le directeur ne pouvait laisser
échapper une occasion semblable sans retenir l'auteur
du Petit Chaperoa Rouge. Boieldieu resta plusieurs
jours dans notre ville, et assista à chaque répétition
de ses pièces, donnant d'excellents conseils à tout le
monde.
On joua en sa présence Zordime et Zulnar. Le pu-
blic réclama à grands cris Boieldieu, qui fut trainé
sur la scène par ses interprètes au milieu d'unanimes
applaudissements. Jausserand commit ce soir là une
grosse inconvenance. Un nommé Ghalon, faiseur de
tours, servait avec Boieldieu d'attrait à Tafliche du
jour.
Pendant le séjour du compositeur, on joua La Fête
au village voisin. Le Calife de Bagdad, Ma Tante
Aurore, La Jeune femme colère, Le Petit Chape-
rou Rouge.
Camille Mellinet, dans la Revue du Breton, a
publié sur Boieldieu un fort intéressant article
auquel j'emprunte les détails suivants :
« C'était à la répétition de Zoraîme et Zulnar. L'ou-
verture commence avec une énergie inaccoutumée...
Boieldieu, l'interrompant presque à son début, demande la
partition, la parcourt avec une sorte d'anxiété, puis, en
souriant et poussant un gros hélas ; «< Je m'en défiais, ce
sont des péchésde jeunesse; mais, quand on devient vieux,
198 LE THÉÂTRE A NANTES
on se corrige. » Et corrigeant sur la partition, corrigeant
sur les cahiers, il va de pupitre en pupitre, changer quel-
ques notes échappées à une jeune imprévoyance, à un
défaut de science dont il s'accuse tout haut avec autant
de bonhomie que de gaîté, et dont il renouvela plusieurs
fois l'aveu dans cette soirée.
» Au 2e acte, M. Huny, ne pouvant comprendre un pas-
sage d'instrumentation, s'approcha du compositeur avec
la partition, et lui dit ; Il y a là quatre cors que je n'ai
jamais pu faire accorder. — Pour y obvier, quavez-vous
fait jusqu'à ce jour, répondit Boieldieu. — J'en ai supprimé
deux, — Faites comme par le passé... Mais, le rappelant,
à dem:voix il ajouta ; Vous venez de m'embarrasser. —
Gomment cela? — Lorsque je composai mes premiers
opéras, il faut vous l'avouer, je savais q\ïut mi sol fait
un accord parfait, mais j'ignorais complètement que mi
sol ut en est le premier renversement. Mes premières
fautes, vous le concevez, n^ sont pas restées sur mes par-
titions, toutefois je n'ai pu les aller corriger dans chaque
théâtre.... Voilà l'histoire de l'accord impossible des quatre
cors de Z or aime. »
— N'est-ce pas après le Calife que vous reçûtes les
conseils de Ghérubini? demanda Mellinet au compositeur,
dans une conversation qu'il eut avec lui.
— Oui, et je n'en perdrai jamais ni le souvenir, ni la
reconnaissance, d'autant que lo Calife parut dans une an-
née féconde pour la musique française, car elle vit naître
le Délire, Ariodant, les Deux Joicrnées : je n'y apportai
donc pas sans crainte mon faible contingent. . . Ghérubini,
me rencontrant dans un des couloirs du théâtre, me prit
DIRECTION JAUSSERAND. — BOIELDIEU A NANTES 199
par le collet, et me dit avec cette franchise assez rude
chez lui ; « Malheureux, n'es-tu pas honteux d'avoir de si
beaux succès et de faire si peu pour les mériter. » J 3 res-
tai stupéfait de l'apostrophe : on le serait à moins ; ma
répartie n'arriva pas ; mais, lorsque Ghérubini m'eut
quitté, sentant tout cequi3 ses reproches avaient de fondé,
je ne tardai pas à me rendre auprès de lui pour réclamer
ses conseils. Il fut arrêté qu'il m'emmènerait à la cam-
pagne deSainL-Jist, mon collaborateur en paroles, notam-
ment de celles du Calife, et que là il me ferait broyer du
noir, ce que je lis, en effet, pendant deux saisons. Après
cela, je sus mon affaire, mais je cessai d'être heureux ; car
vous na vous figurerez jamais avec quelle facilité je com-
posais un opéra avant d'en connaître les difficultés. »
La dernière répôUlion à laquelle assista Boieldieu,
fut celle du Petit Chaperon- Rouge.
Le Petit Chaperon rassemble des situations fort sca-
breuses au théâtre. L'actric9 (Mlle Légerot) chargée du
rôle de Rose d'Amour, n'en marquait les intentions qu'avec
une lourdeur, une niaiserie sans naïveté, dont Boieldieu
s'impatientait à chaque instant. Il alla jusqu'à lui faire
répéter mot à mot, note par note, plusieurs scènes, par
ticulièrement celle où Rose d'Amour ôte son chaperon en
présence du loup. Après plusieurs conseils inutiles, ayant
épuisé toutes les formas du langage pour se faire com-
prendre, il s'écria en prenant assez rudement le bras de
la pauvre «« dugazou » nantaise, que jusque là il avait
traité avec une politesse de bonne compagnie : « Mais
200 LE THÉÂTRE A NANTES
mademoiselle, résistez donc..., ne voyez-vous pas que
Monseigneur (en montrant Jausserand)... Moi, je ne sais
comment vous exprimer ces choses-là devant tout le
moaJd... Votre expérience doit mo comprendre... Enfln
l'on veut vous faire violence, et votre rôle est celui d'une
jeune fille ingénue... —Eh!* bien monsieur, répondit
Mlle Légerot, sans se déconcerter, croyez-vous donc que
je ne le sais pas... — Je ne dis pas cela, répondit Boiel-
dieu interdit ; mais alors... alors, mon duo est... fichu...
Mon cher Huny, continuons. >»
Depuis quelques années, l'orchestre du Uiéàtre
avait à sa tête M. Huny, excellent musicien, chef
d'une autorité habile et reconnue. Boieldieule félicita
viverxient, et ses éloges semblent avoir été vraiment
sincères.
Boieldieu profita de son séjour à Nantes pour
aller visiter Glisson. Sur la cheminée de V Hôtel du
Cheval-Blanc, il écrivit une phrase musicale. J'ignore
si les propriétaires de l'auberge ont respecté cet auto-
graphe original écrit sur une portée tracée en cercle
avec la signature au milieu.
A la même époque, le célèbre violoniste Lafond se
fit entendre au Grand-Théâtre dans plusieurs con-
certs.
Cette année, on joua VOfficier enlevé de Gatel,
et Mustapha, de Mazas, représenté pour la première
fois en France.
Jausserand se retira au bout de l'année. Il n'avait
ait aucun bénéfice, mais du moins, il ne laissait pas
DIRECTION JAUSSERAND
201
de dettes. Le théâtre, sous sa direction, était pourtant
très suivi. Le nombre des. abonnés s'élevait à 311. Ce
chiffre paraîtrait sans doute incroyable à un directeur
d'aujourd'hui. A Nantes, il n'y a presque plus d'abon-
nés.
fftmtftftmtffffffftftfff^
XVI
DIRECTIONS : LÉGER, — BOUSIGUES,
JAUBERT ET CLERMONT
(1820-1828)
A ville se trouvait fort embarrassée
de rembourser à la caisse d'amor-
tissement l'emprunt qu'elle avait
fait pour reconstruire la salle. Les
intérêts s'accumulaient et la situa-
tion financière empêchait Fadministraiion de se libérer.
Le 28 avril 1820, le Conseil émit un voeu tendant à
faire décharger la ville de cet emprunt et à laisser
au gouvernement la salle en remboursement de la
créance. Le Gouvernement refusa.
Dans sa séance du 1^2 décembre 1820. le Conseil rédi-
gea une adresse au ministre. Après avoir longuement
204 LE THÉÂTRE A NANTES
exposé la situation financière de la ville, cette adresse
se terminait ainsi :
Le Gouvernement ferait donc à la fois une chose juste
et généreuse, de faire remise des 400.000 francs et des
intérêts en question, à une ville qui, loin en effet d'avoir
profité de cet emprunt, en est devenue plus surchargée
par les conditions onéreuses qu'on lui a imposées en fa-
veur de l'entreprise théâtrale et qui est dans l'impuissance
de s'acquitter jamais d'un capital aussi énorme.
L'Etat finit par se laisser toucher et en 1823, il
accorda à la ville de Nantes un délai de vingt ans
pour le remboursement de la dette. Il lui était fait
remise des intérêts.
La succession de Jausserand fut briguée par le
sieur Léger, s'intitulant pomi>eusement homme de
lettres etVun des fondateurs du théâtre du Vau-
deville à Paris. Il était surtout connu comme chan-
sonnier.
L'Administration municipale nomma Léger direc-
teur pour sept ans.
Voici le tableau de la troupe de sa première gestion
SAISON 1820-1821
LÉGEB, homme de lettres^
DIRECT EU H
MAKTIiN. Chet d'orchestre.
CALCINA, réjj'isseur.
Opéra
MM. :
COLLON, ior haute-conlre.
HEURTAUX, iJ.
COBOURG, 2me amoureux.
CHAThlAl'FORT, 3me amou-
reux.
JAUBERT, martio.
LAHriGUES. Ire basse taille.
BERGERONNEAU, 2me bassfr
taille.
LEFEBVRE, laruelte.
DIRECTION LÉGER 205
HERVKT. trial.
RIQUIER, basse.
M mes ;
FLORINY, Ire chanteuse à
f ou Unies.
FLORENT, jeune premier.
CHATEAUFORT, 3me amou-
reux.
LAMAREILLE, père noble.
ARNAUD, financier.
RIOUER, raisonneur.
CHULET, Ire chanteuse sans ! BULLES, 1er comique,
roulades. HERVET, 2me comique.
LEGEROT, dugazon
KLORCLUAN, -ime chanteuse
COLLON, duègne.
Comédie et tragédie
m\. :
DALÉS, 1er rôle.
M mes •
DOKSAN, mère noble.
JOENJNA, jeune première.
DÛRSAN, soubrette.
COLLON, caractère.
LAYSEÏ, confidente.
GHATEAUFOHT, ingénuités.
Le prix des abonnements était fixé :
A Tannée ; Hommes : 130 fr. ; Dames : 90 fr. — Au mois ; Hom-
mes : 20 fr. ; Dames : 12 fr.
Loges à l'année : 4 places, 600 francs ; 5 places, 760 ; 6 places,
900. — Baignoires ; 4 places, 56i) francs ; 5 pinces, 70O ; 6 places,
800.
La première direction de Léger ne fut pas brillante.
Ce directeur innova les billets de famille. Ces billets
se délivraient par paquet de 25. Avec deux de ces
coupons on pouvait aller aux premières. Ils coûtaient
1 franc.
Les principales nouveautés de cette.année furent la
Marie Stiiart, de Lebrun, et les Voitures Versées,
de Boieldieu.
Lavigne, de l'Opéra, Mlle Petit, Saint-Eugène et
Colson, des Français, vinrent en représentations.
Un fait assez rare eut lieu les 5 et 6 mai 1820. Le
théâtre fut obligé de faire relâche pour cause d'indis-
position des principaux acteurs de l'opéra et de la
comédie.
206
LE THEATBb: A NANTES
SAISOxN 1821-22
LÉGEH, DiBECTEUR
PEPIN. Chef il'orehesire.
CALCINA, régisseur.
Opéra
MM.
BOUZIGUES, lerhaute-conlre,
DELISSE, id.
COLON, rôles annexés.
VOIR ET, 2 me haule-contre.
GHATËAUFOBT, amoureux.
LARTIGUES, Ire b.isse taille.
HUCHET. 'ime id.
LECLKRC, 3me id.
CARRÉ. 3me ténor.
LEFEBVRE, larutUo.
DEVILE, irial.
M mes ;
SÈVRES, Ire chanteuse à rou-
lades.
JANNARD, Ire chanteuse sans
roulades.
BOUZICUES. (lugazon.
SAIM'-JAME<, '2me dugazon
COLON, jeunes rôl.'s.
CHaTEAUFORT, 2me amo«-
rouse,
COCON, duègne.
DORSAN. soubrette.
DLKLACHET, 2me duègne.
La Comédie était jouée par
les mêmes.
Danse
M. RHENON, maître de ballet,
M mes :
CHATILLON, Ire danseuse.
OUDARD, id.
CORBV. id.
SOISSONS id.
RAVENOT. demi-caractère.
Pelile SOISSON. les amours.
Petite RAVENOT, id.
Une souscription avait été faite cette année là pour
soutenir le théâtre. Elle s'élevait à 48,000 francs. Les
auditeurs étaient endroit d'exiger beaucoup.
Les débuts furent assez mouvementés. Le public
manifestait hautement son mécontentement. Souvent
il faisait venir à grands cris Léger sur la scène et
l'accueillait par des bordées de sifflets.
Delisses, Mmes Sèvres et Jannard, siffles àoutranca
furent remplacés par Gamet et Mmes Allan-Pon-
chard et Dangremont. Ces deux cantatrices avaient
une réelle valeur.
LES NOCES DE FIGARO. — LE MAITRE DE CHAPELLE 207
Mme Allan-Ponchard possédait, d'après le Jour-
nal de Nantes, une voix pleine, étendue, flexible,
une méthode correcte , une intonation sure, un
jeu spirituel et rempli d'intelligence. C'est une des
meilleures chanteuses qui se soit fait applaudir à
Nantes.
Mme Dangremont, qui sortait de TOpéra, était
douée d'une éclatante facilité et partageait avec
Mme Ponchard les faveurs du public.
Le fait musical le plus important de cette saison
fut la représentation, le 17 janvier 1822, des Noces de
Figaro.
Le chef-d'œuvre de Mozart, interprété à la per-
fection, fut accueilli avec enthousiasme. Mme Pon-
chard chanta tout le rôle de la comtesse avec une
expression ravissante et un goût exquis. Gastil-Blazé
qui avait traduit le livret pour la scène française, en
apprenant que Mme Ponchard allait chanter les No-
ces, dit qu'elle en était digne. Mmes Dangremont
(Suzanne), Bouzigue (Chérubin), MM. Bouzigue
(le comte), Carré (Figaro), complétaient un excellent
ensemble.
Le Maître de Chapelle fut aussi représenté cette
année (5 mars 1822). Grand succès pour Mme Pon-
chard, adorable dans Gerlrude. M. Carré chantait
Barnabe.
M. Auber fit son apparition à la salle Graslin sotis
cette direction. On joua de ce compositeur trop^
fécond : Emma.
208
LE THEATRE A NANTES
SAISON 1822-23
LÉGER DIRECTEUR
CHARLES, régisseur.
Opéra
MM.
COUSIN-FLORIGOUR, 1er
haute-conirt'.
BOUSIGUK, elleviou.
CHATEAUFORT, 2me hante-
conire.
SOLIÉ, m-irtin.
LEFEBVRE, laruetle.
X'**, Ire basse taille.
CUGNIER, 2me basse taille.
DUl'RAT, rôles de tonue.
NONTCASSIN, trial.
M mes :
PONCHARD, Ire chanteuse.
LEOUYER, forte Jugazon.
«OUSIGUE, dugazon.
MONTCASSIN. id.
GARNIER, 2me dugazon.
DANGiS, duègae.
Tragédie et Comédie
MM. :
DESBORDES, 1er rôle.
MATHIS, jeune premier.
VALMOHE, père noble.
CHARLES, financier.
DUFRA r, 3me rôle.
CHATEAUFORT, 2me amou-
reux.
SALPÊTRE, 2me comique.
M mes :
ROY, l'^r rôle.
LECUYER, id.
CALLAUT. joune première.
CHATEAUFORT, 2me amou-
reuse.
DANGIS, caraclères.
GHAIJDIER, mère noble.
DORSAN, soubrette.
La partie dramatique de celte troupe était fort
bonne. Il faut citer Desbordes et Mme Roy, douée de
beaucoup de qualités et d'une beauté remarquable.
« En regardant Mme Roy, dit le Journal de Nantes^
la critique est forcée de se taire. »»
Quant à l'opéra, à part trois ou quatre artistes,
l'ensemble en était déplorable.
Léger était d'ailleurs à bout de ressources ; son in-
capacité précipita encore sa chute. Il fit faillite à la
fin de 1822.
Les artistes se réunirent alors en société.
En août 1823, Nourrit vint à Nantes. Il y chanta
DIRECTIONS LÉGER, BOUSIGUES 20^
au milieu du plus vif enthousiasme et d'ovations
sans fin : Œdipe à Colonne, La Vestale y Strato-
7iice, Les Prétendus et le Devin du Village,
En septembre, M. François Benoist, grand prix de
Rome, qui tenait à cette époque la place d'orga-
niste à Saint.-Pierre, fit jouer un opéra .- Léonore et
Félix. «< Le poème, dit Mellinet, offrait peu d'intérêt
dramatique, mais la partition était délicieuse dans
ses détails. »»
Le 31 du même mois, à l'occasion du passage de la
duchesse d'Angoulème, on joua une petite pièce de
MM. Gorlieu et le Romain intitulée : Le' Pont d'An-
goulème.
Le théâtre Graslin eut en représentations Mme Col-
son, des Français, Dericourt, Baptiste de l'Opéra-
Comique, et enfin Gavaudan, le fameux Gavaudan,
qui n'était plus que l'ombre de lui-même.
Vers le milieu d'octobre, Mme Ponchard, qui ne
faisait pas partie de la société des artistes, quitta
Nantes ; elle renonça à ses appointements en com-
pensation. Le public qui l'adorait, se montra fort
blessé de ce départ.
En janvier, les sociétaires abandonnèrent la partie
et le théâtre ferma ses portes, au grand désespoir
des abonnés. Il ne devait les rouvrir que trois mois
après.
• *
La direction fut alors demandée par M. Bousigues,
<îhanteur de grand mérite. Le Conseil la lui accorda
14
210
LE THEATRE A NANTES
pour cinq ans. Les 15,000 francs de subvention étaient
maintenus par le ministre.
Saison 1823-1824
BOUUSIGUES DIRECTEUR
DELANOUE, chef d'orchestre
COL SON, régisseur
* Opéra
MM.
LEROUX, 1er haule-conlre.
BOUSIGUES, elleviou.
DORVILLE, 2e haute contre.
DARIUS, martin.
LALANDE, Ire basse-taille.
BERDOULET, 2e id.
LEFEVRE, laruette.
DUMAS, trial.
FUBRAUD, 3e basse.
Mmes.
DELANOUE, Ire chanteuse.
MERCIER, dugazon.
BOUSIGUES, jeune dugazon.
LEROUX, > id.
LAPEYRIERE, Ire chanteuse,
sans roulades.
DANOIS, duègne.
REY, 2e id.
Tragédie et Comédie
MM.
COLSON, 1er rôle.
MERCIE) jeune premier.
DORVILLE, 2e id.
LEON, père noble.
CHARLES, financier.
DUPRAT troisièm.i rôle.
DOMERGUE, 1er comique.
DUMAS. 2e comique.
Mmes.
LAMI, 1er rôle.
GALLAU, jeune première.
LAPEYRIERE, 2e rôle.
BOUSIGUES, jeune amoureuse.
LEOUX, id.
DANGIS. caractères.
RAY, mère noble. ^
DORSAN, soubrette.
Cette troupe, sans être bien remarquable, possédait
un ensemble honorable.
Le 5 juin 1823, le BarUer de Séville de Rossinî,
fut joué pour la première fois. Mme Delanoue inter-
préta bien le rôle de Rosine. « Cette musique spiri-
tuelle, comme la prose de Beaumarchais, fut peu
comprise, nous apprend Camille Mellinet. On semblait
avoir peur de se compromettre, parce que la nou-
veauté des effets rendait défiant envers le composi-
teur italien. »
DIRECTION BOUSIGUES 211
La musique du BarMer pas comprise, cela nous
paraît fort aujourd'hui ! Pourtant, rien de plus vrai.
Combien d'œuvres qui semblent maintenant d'une
clarté éclatante, ont été déclarées primitivement ab-
surdes et incompréhensibles. Gela ne devrait-il pas
servir d'exemple à ceux qui poussent des hurle-
ments aux seuls noms de Wagner , de Saint-
Saëns et de Reyer, et voudraient les exclure à
jamais du théâtre, parce qu'ils n'ont pas eu l'heur
de comprendre du premier coup leurs sublimes ins-
pirations.
Citons parmi les autres nouveautés principales
Le Solitaî7'e, une élucubration de M. le chevalier de
Garaffa, dont le succès fut dû aux trois décorations
nouvelles et notamment au torrent du Mont-Sauvage.
« Cet opéra, dit le Journal de Nayites, fournit de
lrar.tav'asv?s receltes grâce au poiirlre et au liiachi-
nlsle. » Quant à, la musique, il n'en parle pas et
fait bien. Valé}-ie , l'Ecole des Vieillards, enfin
Flelding, comédie en un acte et en vers de notre
compatriote Mennechet, furent représentés cette
année.
Mlle Georges vint jouer : Mérope, Phèdre ^ Iplii-
génie, Macbeth, Britannicus, Marie-Stuart, Mé-
dée, Les MacchaMes.
Mme Fay, de l'Opéra, M. et Mlle Fay, Vigier, Mi-
chelot, Perlet, se firent aussi applaudir pendant cette
saison.
212
LE THEATRE A NANTES
• •
Saison 1824-1825
BOUSIGUES, DIRECTEUR
DELANOUE, chef d'orchesire
CHARLES, régisseur
MM.
Opéra
BOlTSlGUES, 1er haute-oonlre.
GOYON. id.
BAHRE, 2e id.
FAKjNET. mai lin.
DELAUNAY, Ire basse-taille.
GAUDOIN, 2e id.
DIEUDELKTTE, 3e id.
LEFEBVRE, laruetle.
EMERY. triai.
•V'AliETTE, grande utilité.
Mmes.
PELÀSOUE, Ire chanteuse à
l' rail la des.
B;OUSI(;UE^, Ire chanteuse
~ ■ sans roulvidcs!
I.nTM. .Ing.zoM.
BOUSIGUES. jeune dugazon.
KLEL'RIET, 2e id.
DANGIS, duègne.
GOYON, beizy.
Huit clianteurs de ctvpuis.
Dix chanteuses de ch(Rurs.
Tragédie et Comédie
MM.
MAINVIELLE, 1er rôle.
MATIS , jeune premif.r.
BAKRK, second amoureux.
SrE»*tUiNL perenohl.'.
ROZAN, 1er comique.
CHARLES, financier.
FOLLIN, raisonneur.
EMERY. 2e comique.
L2FERVRE, paysans.
Mmes
LEGRAND, 1er rôle.
MAYIS. jeune première.
GABRIELLE, id.
iiOYOïN. ingénuilé.
FLKURIET, 2e amoureuse.
DaNGIS, caractères.
DOitSAN, soubrette.
GOYON, mère noble.
La troupe de comédie réunie par Bousigues pour
l'année présente était remarquable. Le premier rôle,
M. Mainvielle, était non seulement un artiste excel-
lent mais un homme des plus estimables et des plus
estimés. Le premier comique, M. Rozan, possédait
aussi beaucoup de valeur; depuis Arnaud, qui avait
laissé dans cet emploi d'excellents souvenirs, on n'en
avait pas possédé de meilleur. N'oublions pas Mme Le-
grand, qui, l'année suivante, devait épouser M. Roche.
EUeetsonmari restèrent de longues années à Nantes.
DIRECTION BOUSIGUES. — M^e DUGHESNOIS 213
Cette artiste, l'une des meilleures comédiennes de pro-
vince, possédait unréel talent et une vive inteliigence;
les aniateurs de notre ville l'avaient en haute estime.
Pendant Vingt ans, elle demeura à Nantes, et son
succès ne se démentit pa.s un seul instant. Le Jour-
nal de Nantes écrivit u.n jour en parlant de" Mme
Legrand-Rôche : « qu'if ne connaissait pas une co-
médienne, Mars exceptée, avec qui elle ne pouvait su-
bir une comparaison à son avantage. »
Le 14 octobre 1824, La Gazza Ladra fut accueillie
assez favorablement. Pourtant le critique du Journal
dé Nantes écrivit : « que ses sensations étaient si con-
fuses en sortant, qu'il renonce à exprimer son opi-
nion sur cette production tant vantée. »
On joua d'Auber : La Neige, Le Concert à la
Cour et Léocadie.
Pendant toute la maladie de Louis XVIII, le théâtre
fit relâche par ordre, et, après sa mort, resta fermé
pendant huit jours.
Mlle Duchesnois vint en juillet 1824. Elle parut
âdius Phèdre, Jeanne d'Arc, Andromaque, Iphi
génie, Marie S tuart, Pierre de Portugal, Méroj^e,
Hamlet, Abiifar. Camille Mellinet a publié sur
Mlle Duchesnois un article dans la Revue du Érétoyi.
J'y prends les lignes suivantes où la célèbre actrice
parle d'elle assez curieusement.
» Je ne me sens pas née pour la scène... D?s pressenti-
ments de terreur m'y poursuivent.,.- J'ai des croyances
autres que celles da mes camarades... Ils sont incrédules.
214
LE THÉÂTRE A NANTES
je suis superstitieuse, je dirais presque dévote... Vous
riez, vous aussi vous avez la moquerie qu'on me témoigne
au théâtre, quand je parle de ces choses-là ; je ne répé-
terai donc pas ce mot parce qu'il m'est échappé ; mais il
n'en est pas moins vrai que de vagues inquiétudes m'op-
pressent... Je me surprends parfois en prière comme
dansuDO sorte d'exaltation de Sainte-Thérèse... La nuit
je me réveille en sursaut avec des visions... Je reviens
sur mon passé, et l'avenir que je rêve n'est plus de ce
monde...
Huet, de Feydeau, qui avait jadis fait partie de la
troupe de Graslin, revint donner quelques représen-
tations. On le trouva bien vieilli.
Enfin Lavigne, Dabadie, M»* Leverd, complétèrent
la série des artistes de passage.
Saison 1825-1826
BOUSIGUES. DIRECTEUR
MORIA, chef d'orchestre.
ROLAND, régisseur.
Opéra
MM.
p. BOUSIGUES, Ire haute-con-
tre.
OOÏON, Ire haute-contre.
HIPPOLYTE, 2e haute.contre.
FOIGNET, Martin.
BAPTISTE, 2e b:isse-taille.
DUCHAUME, id.
ROCROIX. basse-taille en tous
genres.
LEFEBVRE, laruette.
AS TRUC, trial.
HOUSSARD, 3e basse.
MÉRIEL, id.
M mes
LECOUVREUR, Ire chanteuse
à rouhiies.
P. BOUSIGUES, id.
sans roulades.
MUTÉE, dugazon.
G. BOUSIGUES, jeune dugazon
FLEURIOT, 2e amoureuse.
LOUIS, duègne.
PARÉ. 2e amoureuse.
GOYON. Belny.
DIRECTION BOUSIGUES 215
M mes
LEGRAND, 1er rôle.
FAUVEL-LÈON, jeune pre
mîère.
D'HÉRICOURT, ingénue.
G. BOUSIGUES, jeune pre
mière.
ASTBUC, soubrelte-
LOUIS, caractères.
GOYON, ingénuité.
FLEURIOT, 2e amoureuse.
GOYON, mère noble.
PARÉ, 2e amoureuse.
Trag^édie et Comédie
MM.
MAINVIELLE, 1er rôle.
ROCHE fils, jt-une premier.
HIPPOLYTE, 2e amoureux.
BALE. père noble.
BERTHAUT, 1er comique.
LOUIS, financier.
POLLIN, raisonneur.
ROCROIX, financier.
ASTRUC. 2e comique.
LEFEBVRE, paysans.
Getfe année là Bousigues inaugura un nouveau
système : rexploitation, concurremment et avec
la même troupe, des théâtres de Nantes et d'Angers.
La municipalité lui en avait accordé l'autorisation.
Le service des bateaux à vapear, qui venait d'être
installé, rendait fort commodes les communications
entre les deux villes, et permettait de varier assez
souvent le répertoire.
La campagne ouvrit par un prologue en vers qui
fut fort applaudi; j'ignore le nom de son auteur. Bou-
sigues s'avança sur la scène et adressa un petit dis-
cours au public, l'assurant qu'il ferait tous ses efforts
pour le contenter.
Les troupes d'opéra et de comédie étaient fort
iiomogènes. Outre Bousigues, dont le talent de haute-
contre avait beaucoup de partisans, nous retrouvons
4ans ce groupe M'ï»e Delanoue, l'une des favorites
du public, l'année précédente; elle* vint remplacer
M"« Lecouvreur. Mme Richard-Mutée, délicieuse du-
gazon, qui fut bientôt l'enfant gâtée des spectateurs.
C'était une comédienne aimable, enjouée, toujours en
216 LE THÉÂTRE A NANTES
scène ; chanteuse agréable , quoique sans grande
méthode, elle suppléait à ce défaut par un goût na-
turel.
Dans la comédie, nous remarquons Roche , jeuiïe
premier, mari de Mme Legrand. Sous l'excellente di-
rection de sa femme, il fit de rapides progrès et ri^'
tarda pas à partager avec elle la faveur du public, qui
l'applaudit pendant trente-deux ans.
Mme Ponchard revint à Nantes en septembre-
1825. A sa première représentation, elle reçut un ac-
cueil assez froid. On lui eh voulait dé la fugue qu'elle
avait faite au courant d'une des saisons précédentes,
mais son merveilleux talent ne tarda pas à rompre-
là glace.
Elle remporta dans le BarMer un triomphe splen-
dWé. « Avant d'avoir entendu M"« Ponchard dans ce
rôle, &\t\Q Journal dé Nantes, on ne le connaissait
pas cômiilètemënt à Nantes. »
Le 29 septembre, eut lieu la première représenta-
tion de Rohiyi des bois. C'est le FreyscTiûtz que Ga1^
til Élaze avait arrangé sous ce titre. Le chef-d'oéuVre
de Weber, mal interprété, n'eut pas de prime abbrd
le siiccës qu'il obtint ensuite.
Èérnand Cortez, au contraire, qu'on représenta le-
14 février 1826, conquit immédiatement la faveur du
iJùblic. L'opéra de Spontini était bien monté. Ses
principaux interprètes étaient MM. Bousigues Baji-
tîsté/I^aignet, Mme p. Bousigues.
Le 14 mars 1826 est une date célèbre dans les fastes
I
i
LA DAME BLANCHE 217
dé notre théâtre. Ce jour-là, en etfe't, là Dame hlayi-
cTie\ remarquablement chantée par Bousigués, Mme»
Bousigues et Richard-Mutée, obtiht l'un ♦des plus
grands succès qui se soient jamais vus à Nantes.
Ceux de Cendrillon, de la Vestale et de Joseph
étaient dépassés.
Une pièce qui attira aussi beaucôtit) de public pen-
dant cette saison fut la Fille de V Exilé, mélodrame
de Pixérècourt. Un effet de neige, une inondation,
enfin un combat au sabre firent pendant de longues
soirées les délices des spectateurs.
Jockô ou le Singe du Brésil fut une des nouveau-
tés. Artistes en représentation : Ligiér, Bernard-
Léon, et Mlle Dupont.
Bousigues, après un an d'essai' abandonna le systè-
me d'exploitation d'Angers et de Nantes. Les âbôn^
nés se plaignaient de ce que le répertoire se trouvait
parfois entravé. Le directeur ayant à s'occuper de
deux théâtres, ne pouvait, en effet, dbriher aa princi-
pal tous les soins nécessaires.
Le Conseil municipal vota pouf cette campagne,
là subvention de 15.000 francs mais en rechignant
comme toujours : « Il estinouï, est-il dit dans la û%-
libération, qiie la ville soit privée de- la disposition
de sa propriété, obligée d'en abandonner la jouissah-
ce sans crier, de payer au gouvernement, chaque
218
LE THEATRE A NANTES
année, pendant vingt ans, 29,000 francs, de payer les
impôts, l'entretien de la salle, et de donner encore
malgré elle, 15,000 francs à un directeur, parce qu'il
n'a pu soujpnir son entreprise théâtrale. »
SAISON 1826-1827
BOUSIGUES DIRECTEUR
ROLAND, régisseur
Opéra
MM.
RODEL, 1er haute-conlre.
(:HABLKS,2 id.
OLIVIER, 2e amoureux.
BAZIN, hautre-conlre.
MARTLN. m:irtiD.
LARTJGUES, Ire basse.
HOSANBEAU, 2e id.
MALIARD. 2e id.
ERNOTTE, 3e id.
LEFEHVRH, larueite.
ASTBUC, triaL
Mmes.
PONCHARD, tre chanteuse.
MALIARD, id.
P. BOUSIGUES, forledugazon.
HERMINIE, Ire dugazon.
G. BOUSIGUES, 2e id.
BRUNET, duègne.
Comédie
MM.
MAINVIELLE, 1er rôle.
ROCHE, fils, jeune ier.
CHARLES, 2e amoureux.
HON >RÉ. id.
REICHESTEIN, id.
FLAMMERION. père noble.
CHARLES, financier.
DOLIGNY, 1er comique.
ASTRUC, id.
TOUDOUZE. 3e rôle.
LEFEBVRE, paysan.
ROCROY, manteaux.
Mmes.
LEGRAND, 1er rôle.
LÉON, mère noble.
WINIGUES. jeune Ire.
G. BOUSIGUES, ingénuités.
FLEURIET, amoureuse.
ASTRUC, soubreltle.
BRU ^ ET, caractère.
LEJEUNE, confidente.
Chœurs : 15 hommes, 12 femmes.
Les abonnements furent augmentés et fixés à :
A l'année : Hommes 188 fr. ; Dames 110 fr. — Au mois ; Hom
mes 30 fr. ; Dames 20 fr.
Loges, à Tannée : 1res loges et baignoires à 4 places, 880 fr. ; à
5 places, 1.15 fr. ; à 6 places, 1.330 fr.
En revanche, le nombre des représentations de
Tabonnement fut porté de 20 à 24.
Mlle MA.RS. — Mlle dUGHESNOIS 219
Mlle Mars revint dans le courant de juin. Elle joua :
Le Misanthrope, Les Fausses Co7ifîdeaces, Tar-
tuffe, Valérie, L'école des Vieillards, Le Jeu de
V Amour et du Hasard.La Fille d'Honneur, Edouard
en Ecosse s La princesse des Ursins, Le philosophe
marié, La Coquette corrigée,Vintrigue et VA7nour
La nièce supposée, Misanthropie et Repentir, La
jeunesse d'Henri IV, La Comédienne, i^e secret
du ménage, La jeune fcTnme colère. Les Trois
Sultanes, Le Manteau, Le Mariage de Figaro.
Pour les représentations de Mlle Mars, le prix des
places était fixé comme il suit :
Fauteuils et parquet : 5 fr. — Secondes : 8 fr. — Troisièmes et
Parterre : 1 fr. 50. — Quatrièmes : l fr. — Loges grillées : 2 fr. 50.
Ligier vint aussi pendant cette saison ainsi que
Mlle Duchesnois,
En fait de nouveautés on monta la Marie d'Hérold.
La situation de Bousignes ^empirait chaque jour.
Ss frais étaient beaucoup trop considérables. Le
^janvier il fut mis en faillite.Après quelques jours de
fermeture, le théâtre rouvrit ses portes. Les artist3S
s'étaient, pour la plupart, mis en société sous la gé-
rance de Mainvielle, Roland et Charles. Le ballet fut
congédié comme trop dispendieux.
Le conseil municipal, touché de la situation précaire
des artistes, vota un supplément de subvention de
4,000 francs.
Mme P. Bousigues,dont le charmant talent était très
2210
LE THÉÀtRË A NANTES
aimé à' Nantes, partit pour Paris oùTappelait'un en-
gagement à l'Opéra-Gomique.
La saison se termina cahin-caha.
La "campagne 1827-182S s'ouvrit sous la direction de
MM. Jaubert et Gleririorit.'
SAISON 1827-1828
JAUBERT et CLERÛoNT
. < DIRECTEURS
DELA NOUE, chef d'orchestre.
CHARLES, régisseur.
Opéra
MM
AuKuste NOURRIT, 1" léoor,
St-ANGE , forte 2e hautc-
coQtre,
BEL FORT, forte 2e haute-
contre,
PAYET, marrin,
DA'RANCOURt, 1" basse talHe,
DKi.AU.NAY, ici.
HONORE, '2e id.
LÏÎFEVKE, la ruelle,
ASTRUG, trial,
lit ■
Mmes
DÊLANOUË, 1" chanteuse,
Si^ANG^, p, §^ns roulades,
RICHARD, dugàzon,
LEDET, 2e dugazon,
Cette année, le nombre dès représentations pour
les abonnés fût réduit à 22 par'mois.
La troupe d'opéra n'était pas bien fameuse. Au
guste Nôurl'it, ù^ ténor, était le frère dU célèbre
Adolphe. Sans avoir l'immense talent du créateur
FLEUR1ET, 3e amoureuse,
BERGËK-DELAUNAY, mère
dugazon,
rOCHÈZE, dntgne.
Comédie et tragédie
MM.
MALNVIELLE. 1er rôle,
HOCHE, jrune premierr
FLEUHIET. 3p amoureux,
MICUELAND, piVe ooble,
CHARLES, fmancier,
PASTfeLOTy 1er comique,
ASTRUC, 2e comique,
TOUn »UZE, 3e rôle,
LEFÈVRE, paysan.
Mmes
LEGRAND, lêr rôlie,'
PÀSTEI OT, jéuoe première,
FLEUHIET, ,2^ anr^oureuse,
A'STRÙC, soubrette,
LACHAISE, mère noble.
DIRECTION J^UBEllT ET GLERMONT 2M
.^'^léazar, de la /'^ii?^, il possédait aussi d3 belles
•quaUtés de chanteur.
Le. 2 juillet 1827, la salle Graslin fut le théâtre
d'un véritable combat. Belfort. qui jouait dans /o^é-iJ/î
le rôle de Siméon, fut accueilli par les sifflets du par-
terre. Les galeries supérieures applaudirent à ou-
trance. Les sifflets redoublèrent. Alors les partisans
de l'artiste descendirent, envahirent le parterre, et se
ruèrent sur les siffleurs De nombreux coups furent
échangés et les assaillants finirent par être reppus-
sés. '««'^La police usa de modération et fit bien, dit le
Breton, cdiV si l'on avait employé la force, les esprits'
étaient tellement suj^excités qu'on aurait eu peut-être
à déplorer quelque malheur. »
Nourrit père vint jouer dans le môme mois Œdipe
à Colonne, La Vestale, Camille, Stratomice, Les
Prétendus, Richay^d.
Une jeune fille de 14 ans, Mlle Thuillier, douée
d'une voix adorable, se fit entendre dans le grand air
du Barbier et d.'ins plusieurs vaudevilles.
Le fameux mélodrame, Trente ans ou la vie d'un
joueur, fut joué pour la première fois le 9 octobre
1827. Le succès fut considérable. Mais à la troisième
représentation, le parterre cassa le jugement des
troisièmes et des quatrièmes, et l'œuvre de Victor
Ducange fut sifflée.
Le 27 novembre, Othello, de Rossini, fut remarqua-
blement chanté par Auguste Nourrit et Mme Delanoue.
Fiorella f\it aussi jouée pendant cette saison.
222
LE THEATRE A NANTES
Les artistes en représentation furent : Armand, Mon-
rose, des Français, Honoré, Lepeintre, des Variétés.
Sous cette direction, le nombre des entrées gratui-
tes s'élevait à 48.
*
* *
SAISON 1828-1829
JAUBERT et CLERMONT,
DIRECTEURS
DELANOUE, chef d'orchçsire.
ROLAND, régisseur.
Opéra
MM.
THÉOPHILE, 1er ténor.
GAHRIEL. fort 2e haute contre.
LOUIS, id.
WELSCH, martin.
POTET. Ire basse-taille.
(ÎONDOULN, 2e basse-lailjp.
WELSCH iils, 3e basse-taille.
LEFEBVRE, jaruette.
ASTRLG, triai.
M mes :
DELANOUE, Ire chanKus.^.
Sl-ANGE, Ire chanteuse ?ans
roulades.
DESCHANEL, dugazon.
DENTRÉMONT, jeune dugazon
FLEURIOT, 3e dugazon.
COLSQN, mère dugazon.
COCHESE, duègne.
Comédie et tragédie
MM.
ADRIEN, 1er rôle.
ROCHE, jeune premier.
ROUSSEAU, 2.> amoureux.
TOU DOUZE, père noble
MlClioT. linancier.
REGNIER, 1er comique.
ASTRUC, 2e comique.
FOUCAUD. 3e rôle.
LEFEBVRE, paysan.
Minps :
RO IIK. 1er iù:.>.
RUCY. j-.iQc In-.
FLKUHiOr. 2.' amoureuse.
ASTRUC >oul)rcHe.
COCHESE, mère noble.
Dans la troupe de comédie, nous remarquons un:
nom qui, à cette époque, n'avait aucune notoriété,
mais qui devait devenir célèbre un jour : celui de Ré-
gulier, le fulur acteur des Français. Régnier avait
alors 20 ans. Il avait à peine l'habitude de la scène, et
souvent il ne savait que faire de ses bras. Mais il
était doué d'une vive intelligence et, d'instinct, com-
prenait déjà comment on crée un rôle. Mme Legrand-
RÉGNIER. — Mlle GEORGES. — LE COMTE ORY 223
Roche et Mainvielle donnèrent au jeune Régnier
d'excellents conseils ; il fit de rapides progrès et ga-
gna vite la faveur du public. Il resta trois ans à Nan-
tes et quitta notre ville pour entrer au Palais-Royal.
Parmi les artistes de la troupe d'opéra, Potet, une
basse excellente, et Welsch, baryton de talent, méri-
tent une mention spéciale. Le ténor Théophile possé-
dait une superbe voix, au timbre éclatant, mais l'art
du chant lui faisait défaut.
Le 29, à l'occasion du séjour de la duchesse de
Berry, on exécuta une cantate dont la musique était
dus à M. Mansui.
Dans le courant de juillet, Jaubert se retira et passa
la main à Welsch.
Les nouveautés de cette saison furent : Le Comte
Ory, Mazaniello et Guillaume Tell, de Grétry.
Mlle Georges fut revue avec plaisir dans Mei-ope.
la Nouvelle Jeanne d'Arc^ SéwAramis, les Macclia-
bées, Médée.
Les artistes suivants vinrent en représentation :.
Lepeintre, Désiré, Gontier, Lafeuillade, Mnics Bou-
langer, Delaistre.
II
i
XVII
rDIRECTIONS : WELSCH. .— NANTEUIL. —
CHARLES, ROCHE ET DUMONTHIER. -
BLOT. — BIZOT. — POURCELT DE
BARON. — VALEMBERT.
(1829-1836)
ETTE année le Conseil municipal
finit par se montrer raisonnable.
Dans un bon mouvement il se
décida à donner au théâtre une
subvention de 30,000 fr. « vu que le
budget de l'entreprise théâtrale,
mûrement examiné, présente un déficit d'au moins
15,000 fr. par an, malgré la subvention d'égale som-
me, qu'une fois admis que Nantes ne peut demeurer
sans spectacle, et que si le théâtre était fermé, il en
15
226
LE THEA.TRE A NANTES
résulterait les inconvénients les plus graves pour
Tordre public et la tranquillité de cette cité commer-
çante, on ne peut refuser à Tentreprise théâtrale les
secours nécessaires à son existence. >♦
Voici le tableau de la troupe réunie par M. Welsch.
En face du nom de chaque artiste se trouve le chiffre
de ses appointements mensuels que j'ai retrouvé.
SAISON 1829-1830
WELSCH, DIRECTEUR
FOURNKRA, chef dVcheslre
BRIABD, régisseur.
MM
Opéra
RODEL, 1er ténor, lOOO fr.
NICOLO-ISOUAUD, 1er haute-
contre, 'i50 fr.
CHAPELLE, 2e haute-contre,
416 fr.
DAHMONT. martin, 920 fr.
LEMONNIER, Ire basse-taille,
541 fr.
GONDOUIN, basse-taille, 317 f.
PALI\NTI, 3e basse, lUO fr.
LEFÈVRE. laruette.
ASTRUC, trial.
Mme :
NiCOLO-ISOUARD, Ire chan-
teuse, 2200 fr.
BBÉARD, forte chanteuse,
300 fr.
DECHANEL, du^azon, 500 fr.
DANTRi^MONTJeuae dug;izon
DE PUÉ, 3ft amoureuse.
CASTEL, duègne.
Comédie et Tragédie
MM .
MA1NV1EÏ.LE. lerôle. 500 fr.
ROCHE, j.'UQc rôle, 300 fr
FELIX, '.if amoureux, 145 fr.
TUUDOUZE, père noble,
HOO fr.
EYSENLEUFFSEL, 3e rôle.
250 fr.
CHARLES, financier, 350 fr.
REGNIER, 1er comique, 250 fr.:
ASTRUC, 2e id. 300 fr.
LEFÉVRE, paysan, 250 fr.
Mme :
LEGRAxND-ROCHE, 1er rôle.
500 f.
BURY, jfune 1er, 300 fr.
DANTREMONT, 2e amoureus«,
250 fr.
DEPRÉ. 3e amoureuse, 200 fr.
ASTRUG, soubrette, 280 fr.
CASTEL, mère noble, 225 fr
Voici maintenant quels étaient les appointements
de l'orchestre. J'ai trouvé utile de donner ces chiffre^
afin qu'on puisse les comparer avec ceux d'aujour-
d'hui-
DIRECTION WELSGH
227
ORCHESTRE
FOURNERA, 1er chef d'or-
chestre, 208 fr.
BULTIS, '2e chef d orchestre,
iSy fr.
RICHARD, 3e chef d'or-
chestre, 83.
GHIS jeune, le violon-solo, 161
DUCHEMIN, le violon, 70 fr.
LEFEBVRE fils, id. 83 fr.
CARILÈS. id. 50 fr.
LUCAS fils id. 66 fr.
JAUBERD, 2e \iolon, 45 fi.
MANCEAU. id. 41 fr.
LUCAS père, alto, 55 fr.
MELLINET, violoncelle-solo,
83 fr.
TESTÉ, violoncelle, 83 fr.
GHIS aine, violoncelle, 100 fr.
HUART, id. lOOfr.
ANDRÉ père, contre-basse,
66 fr.
RURDEAU, contré-Basse, 66 fr.
HUGOT, Ire clarineiie, lOO fr.
GRUBET, 2e id. 48 fr.
DUSSEUIL, le hautbois, 100.
LEFEBVRE fils. 2e id. 50 fr.
LEDUON, le basse, 83 fr.
FLANDRI. 2e id. 45 fr.
PELLIGRY, le flûte, 9» fr.
REIiNCHARD, 2e id. 70 fr.
PELLIGRYainé, lecor,83fr.
ANDRE fils, 2e id. 70 fr.
PELLIGRY jeune, timbalier,
30 fr.
La haute-contre Nicolo-Isouard était le frère du
compositeur de ce nom; c'était un charmant chanteur,
malheureusement sa femme n'ayant pas réussie, il
résilia son engagement. Ces deux artistes furent rem-
placés par Heurtaux et Mlle Lemoule.
Le baryton Darmont fut remplacé par Foignel.
Quelques mots sur Mlle Lemoule. C'était une artiste
délicieuse qui avait une voix ravissante. Elle suscita
dans la vieille rengaine des Prétendus un enthou-
siasme indescriptible. De plus, elle était d'une com-
plaisance à toute épreuve ; on ne s'adressait jamais
en vain à elle.
Les journaux et Welsch n'étaient pas très bien en-
semble. Mangin vit couper ses entrées parce qu'il
avait critiqué la direction. Malgré l'augmentation
de la subvention, Welsch ne tint pas longtemps. Le
8 juin 1829, il donna sa démission sous prétexte que
228 LE THÉÂTRE A NANTES
son bailleur de fonds ne voulait pas lui fournir
4'argent. Les artistes se réunirent en société, sous la
direction de Mainvielle.
La Muette de Portici fut montée avec beaucoup
de luxe. La première représentation eut lieu le 17 dé-
cembre 1839. Les interprètes étaient Mesdames Le-
moule et Dechanel, MM. Rodel, Lemonnier, Chapelle,
Heurtaux. L'ouvrage qui était donné dans son «mtier
et non pas tronqué comme aujourd'hui, plut beaucoup
au public. V Eruption du Vésuve eut, à elle seule,
autant de succès que toute la musique de M. Auber.
On joua aussi pendant cette saison le Siège de Co-
rinthe, le Dilettante d'Avignon, Paméla^ Marino^
Faliero et l'Ecole des jeunes gens, comédie en cinq
actes de notre concitoyen Anselme Fleury, qui plus
tard devait devenir député de l'Empire. Régnier
créa un rôle dans cette pièce.
Une aventure assez drôle arriva un soir au chan-
teur RodeL qui n'était pas toujours très bien accueilli
des spectateurs. A une représentation de la Vestale,
où de nombreux sifflets à son adresse se faisaient en-
tendre, il quitta brusquement la scène, monta dans
sa loge et se déshabilla. Le commissaire de police sur-
vint et l'invita à descendre ; mais l'artiste, irritée
refusa d'obéir et insulta le commissaire. On fut obligé
de baisser le rideau. Le public, fort mécontent, s'en
alla. Le commissaire posta des agents à la porte pour
arrêter Rodel lorsqu'il sortirait. Averti par l'un de ses
camarades, le chanteur emprunta un costume de
DIRECTIONS WELSGH ET NANTEUIL 229
femme à une choriste, et, à Taide de ce déguisement,
passa bravement sous le nez des représentants de
Tautorité.
Mais le lendemain, le tapage recommença. Le pu-
blic exigeait que Rodel vint sur la scène faire des
excuses. Le régisseur prévint les spectateurs que
Tartiste, n'étant point au théâtre, ne pouvait répondre
à cette injonction. Mais le bruit redoubla et prit des
proportions formidables. Mlle Lemoule, qui était en
scène, s'évanouit. La gendarmerie arriva, entra sous
le péristyle et fit évacuer la salle.
Rodel était d'ailleurs coutumier du fait. Sifflé une
autre fois dans le BarMer, il quitta la scène en di-
sant au public : t Messieurs fai l'honneur de vous
saluer. »» Mais cette fois il revint.
Les frères Bohrer donnèrent encore des représenta-
tions à Nantes pendant cette campagne. Ils rempor-
tèrent leur succès habituel.
6ous cette direction, on joua dans la même soirée
la Vestale et Tancrède.
*
Après d'assez longs pourparlers, la direction du
théâtre fut confiée à M. Nanteuil, se disant homme
de lettres, tout comme Léger. Ce directeur fut nommé
pour trois ans ; la subvention était maintenue à 30,000
francs.
m
LE THEA.TRE A NANTES
SAISON 18S0 1831
JffANTEUIL, DIRECTEUR.
DELANOUE, chef d'orchestre.
Opéra
MM.
THEOPHILE, elleviou.
CHAPELLE, 2e haule-conlre.
ALFUED, les Philippe et Ga-
vaudan.
DACOSTA, marlio.
DELAUNAY, Ire basse-taille.
DEMONTHIER, 2e id.
LEON, trial.
LEFEVRE, laruette.
PALlANTi, 3e basse.
Mmes.
CAMOIN, Ire chanteuse.
LEON, id. sans
roulades.
MADINIER, dugazon.
DEPOIX. 2e id.
MOUCHOT, 2e dugazod.
COCHliZE, duègne.
Comédie et Tragédie
MM.
MAINVIELLE, 1er rôle.
ROCHE, jeune lor.
ISIDOKE. 'le amoureux.
TOU DOUZE, raisonneur.
CHARLES, financiers.
REGNIEU, 1er comique.
LEON. 2e comique
LAFFITE, id.
MALPAS, rôles de conveoances.
M mes.
HOCHE, 1er rôle.
HURY, j.'uue ier.
MOUCHOT, 2e amoureuse.
VOCHEY. Ire soubrette.
COCHEZE. caractères.
MOUTURIER, id.
Pendant la fermeture, on avait entièrement réparé
la salle.
Les peintures avaient été confiées à MM. Philastre
et Gambon. Les frais s'élevèrent à 17.000 francs pour
les peintures; on restaura pour 4.100 francs de
décors, et le changement de velours des loges coûta
4.400 francs. On posa dans le vestibule, les statues
de Molière et de Corneille, dues au ciseau de M. M.
Molchneth.
Je découpe dans Le Breton, la description suivante
de la salle nouvellement restaurée:
« L'œil, en entrant, se porte vers les premières gale-
ries; cette couleur grise, ces rares parcelles d'or, parais-
sent d'abord contraster d'une manière étrange avec le
RESTÀUKA.TION DE LA. SALLE 231
ton brillant des loges et des secondes galeries ; mais re-
marquez que cette eimplicitë est là vraiment un effet dô
l'art, un moyen de faire ressortir avec éclat Tor qui brille
au second plan ; cette simplicité disparait pour peu que
vous examiniez les gracieux détails jetés sur ce fond gris.
Ces cariatides qui portent des guirlandes de fleurs ,
ressortent merveilleusement, elles font relief de même
que les fresques de Michel- Ange et, comme pour rompre
l'uniformité et raccorder d'une manière adroite cette galerie
avec l'ensemble, le peintre a placé de distances en dis-
tances des figures grotesques pleines d'une expression
bizarre, et il a semé au hasard un peu de cet or prodigué
sur le devant des loges.
» Cotte partie, reflétée par la lumière du lustre, offre
un coup d'œil éblouissant. Cette richesse se retrouve aux
secondes galeries, placées au centre du foyer de lumière.
Sur un fond orange, se détache des ornements légers dé
diverses couleurs et, au milieu, des plaques d'or entou-
rent des têtes féminines, dont les traits charmants for-
ment un délicieux contraste avec les figures grotesques
des premières. Les nouvelles loges, placées au fond de la
deuxième galerie, sont peintes en rouge foncé. Le devant
des troisièmes et des quatrièmes loges est de la même
couleur que les deuxièmes, mais ici l'or disparaît, il n'y
a plus d'abord que de l'élégance et ensuite de la simpli-
cité.
>» Nous arrivons au plafond, c'est là surtout qu'il faut
admirer, car le peintre a su, à la fois, réunir l;i richesse
et l'élégance à la grâce et à la légèreté. Seize comparti-
ments, divisés par de larges baguettes et des ornements
d'or, et dont une guirlande forme la base, vont se réunir
en se rétrécissant par degré, pour faire finir la voûte à
282 LE THÉÂTRE A NANTES
une rosace en or qui domine le lustre. Huit bacchantes
ressortant sur un fond plus sombre, semblent tourner au-
tour du dôme éclatant. Ces figures riantes, expressives,
ces corps charmants, et pour ainsi dire aériens, dont un
voile léger couvre sans les cacher, les formes enchante-
resses, ont quelque chose de séduisant, et, loin de jeter
de la lourdeur dans la voûte, elles lui donnent de la grâce
et de la vie. »
Les deux colonnes d'avant-scène sont blanches avec de
légères cannelures d'or, le fronton blanc de même et ciselé
d'or, supporte les armes de Nantes ; une bande découpée
descend sur le manteau d'Arlequin ^Beaucoup d'amé-
liorations ont été introduites dans la salle ; les galerie»
se prolongent maintenant jusqu'aux colonnes, ce qui est«n
effet beaucoup plus agréable ; les nouvelles loges des se-
condes et l'amphithéâtre des quatrièmes qui a remplacé
les loges grillées, permettront d'admettre un bien plus
grand nombre de spectateurs.
Mlle Camoin qui succédait à Mlle Lemoule avait
fort à faire. Cependant les admirateurs de cette der-
nière furent forcés de subir le charme de la voixsplen
dide de la nouvelle venue.
Le reste de la troupe d'opéra était assez médiocre.
Les débuts furent défavorables à MM. Dacosta, De-
launay et à Mesdames Léon et Madinier.
Ces artistes furent remplacés par MM. Camoin père
et fils —toute la famille Camoin se trouvaalors réunie
à Nantes, — Mesdames Leroux et Lémery.
La grande nouveauté de cette saison fut Fra Dia-
bolo (14 décembre 1830). Succès. Les interprètes de
DIRECTION NANTEUIL. — FRA. DIAVOLO 233
Topéra cher eux aux amateurs do rengaines étaient
Mlles Gamoin et Lémery, MM. Théophile, Chapelle,
Léon, Dumonthier.
Le Breton trouva que « l'ami Auber » avait ren-
contré parfois d'heureuses inspirations, mais que l'on
reconnaissait le faiseur qui surcharge de broderies
et de roulades un morceau insignifiant pour lui don-
ner une couleur.
Cette juste appréciation ne porte pas da signature,
mais j'ai tout lieu de croire qu'elle émane de M. de
Bouteiller, ex-grand prix de Rome. Elle me rappelle
une anecdote que Ch. Gounod me raconta un jour sur
Auber.
« L'auteur du Domino Noir avait l'habitude de
faire ses opéras d'une drôle de manière. Il avait tou-
jours dans sa poche un carnet assez volumineux.
Lorsqu'il lui venait une idée musicale, il l'inscrivait.
I^e carnet se remplissait assez vite, Auber écrivant
tout ce qui lui passait par la tête. Le carnet plein, le
musicien allait sonner à la porte de l'hôtel de la rue
Plgalle, ou demeurait le fabricant d'opéras, breveté
S. G. D. G.. Eugène Scribe, et lui commandait un li-
vret. Le livret fourni, Auber collait la musique aux
paroles, faisait par ci par là quelques raccords, et
portait sa partition chez un directeur. Puis, il ache-
tait un nouveau carnet, et recommençait son petit
manège. » Etonnez-vous après cela de la valeur de
certaines œuvres de cet aimable sceptique, qui ne sut
jamais respecter son art.
i34 LE THÉÂTRE A NANTES
Le 4 janvier 1831, M. Nanteuil envoya sa démission
au maire, démission motivée par son impossibilité de
continuer la campagne, ses pertes étant trop consi-
dérables.
Le théâtre ferma ses portes pendant quelques
jours. Il rouvrit le 9 janvier avec les artistes eu'
société sous la gérance de Mainvielle, dont on avait
appris à connaître Thonnêteté et le dévouement.
Pendant cette campagne, on voit que la France est
entrée dans une ère nouvelle. En effet, le théâtre
joue librement des pièces telles que Les Victimes
Cloîtrées, Le Jésuite.
En mars eut lieu la représentation d'un opéra en
un acte, composé exprès pour notre théâtre : Le Ser
gent Brut us, paroles d'Emile Souvestre, musique de
Pilati. Une cantate écrite en l'honneur des Polonais,
par les mômes auteurs, eut beaucoup de succès.
Ponchard, de l'Opéra-Gomique, vint à Nantes
en 1830.
* ♦
Cependant, aucun directeur ne se présentait pour
la campagne 1831-1832. Les insuccès des directions
précédentes décourageaient tous les prétendants.
Lorsqu'au conseil il avait été question du maintien
de la subvention demandée par l'administration, une
vive opposition s'était produite. Il fut môme proposé
de supprimer l'allocation théâtrale, sous le prétexte
qu'aucun directeur n'avait pu se maintenir et que, si
DIRECTION CHARLES ET Cie.
ZAMPA
235
l'on ne donnait rien, les choses n'en iraient pas plus
mal.
Le Conseil n'accepta pas cette proposition et se con-
tenta seulement de réduire la subvention à 15,000 fr.
Les artistes se décidèrent alors à se mettre en
société sous l'administration de trois de leurs cama-
rades les plus estimés.
SAISON 1831-1832
CHàBLES, nOCHE, DUMON'
THIEH,
ADMINISTRATEURS
DELANnUE, chef d'orchestre.
BREMENS, régisseur.
MM.
Opéra
PETIT, îer lénor.
CHAPE Ï.LR, 2e haute-contre.
BLOT. Philippe et Gayaudan.
GUYOT, martin. '
DUKBAR. Ire basse chantante.
DUMONTHIER, ire basse-
taille.
PALIANTI, 3e basse taille.
EDOUARD, trial.
LEFEBVRE, laruette.
Mmes
GOSSENS, Ire chanteuse.
MARIDO, Ire chanteuse sans
roulades.
CHOUSSAT, dugazon.
DKPOIX. 2e dugazon.
M0U<;H()T, id.
œCHEZE, Ire duègne.
Tragédie et Comédie
MM.
ROCljE, jeune premier.
RENÉ, 2e amoureux.
TOU DOUZE, raisonneur.
CHARLES, financier.
St-FRANO. père noble.
LAUTMANiN, 1er comique.
EDOUARD, 2e id.
DUPKAT, grande utilité.
Mmes
ROCHE. 1ers rôles,
DEMATl, jeune première.
VOCHEY, soubrette.
MOUCHOT, 2e amoureuse.
GOCHKZE. tre caractère.
MUUTURIER, 2e caractère.
Cette année fut terne et désastreuse au point de
vue financier. Zampa fut monté assez médiocre-
ment. Les artistes réunis représentèrent aussi An-
tony et Y Incendiaire ou la Cure et V archevêché^
drame dont les allusions politiques firent le suc-
cès.
236
LE THÉÂTRE A NANTES
Le 16 janvier 1832, à l'occasion de l'anniversaire de
Molière, le théâtre représenta une charmante saynète
de M. Ludovic Ghapplain : Molière à Nantes qui fut
fort applaudie.
•k •
Il ne se présenta pas davantage de directeur pour
la campagne suivante. On était alors en plein choléra
et les circonstances n'étaient guère encourageantes
pour un entrepreneur. Les artistes demeurèrent en
société sous la gérance de M. Blot.
SAISON 1832-1833
ïiLOT
DIRECTEUR-GERANT
LEFEBVKE, chef d'orchesire.
MM.
Opéra
RODEL, 1er ténor.
BLOT, Philippe et Gavau-
dau.
MOLINIER, marlin.
DURBRC, Ire basse-taillo.
LANGÉ, 2e haute-contre.
DlIMONTHIER , 2e basse-
taill,e.
RENjE, 3e haute-contre.
LRFÊVRE, laruetle.
DÉCOURTY, trial.
PALIAiNTI, 3e basse.
Mmes
LEMOULE, Ire chanteuse.
BOUCHEZ, id. sans roulades.
JOSSE, dugazon.
FER VILLE, 2e dugazon.
COCHÊZE, duègne.
Comédie et tragédie
MM.
ROCHE, jeune premier.
RENÉ, 2e amoureux.
TOUDOUZE. raisoaneurs.
CHARLES, linanciers.
Si-FRANC, père noble.
LIIXENIS, 1er comique
DECOURTY, 2e comique.
DUPRAT, grande utilité.
Mmes
ROCHE, 1er rôle.
DEMATTY, jeune Ire.
MELVAL. soubrette.
FERVILLE, 2e amoureuse.
COCHÊZE, caractère.
Mlle Lemoule revint à Nantes cette année. Elle
fit sa rentrée au milieu de trépignements d'enthou-
siasme.
La troupe était assez bonne.
DIRECTION BLOT. — LE PRÉ-AUX-GLERGS 237
Le Pré- aux Clercs, joué avec succès le 10 février
1833, fut roccasion d'un nouveau triomphe pour
Mlle Lemoule. Les, autres interprètes étaient MM.
Rodel, Blot, Décourty, Mme Bouchez.
Le Philtre, les 4 sergents de la Rochelle»
Lucrèce Borgia « la conception la plus extraordi-
naire qui ait parue jusqu'ici »», dit le Breton, enfin La
Tour de Nesles furent aussi représentés. Dans ces
drames, Mme Roche joua les rôles de Lucrèce et de
Marguerite de Bourgogne avec un talent tout à fait
supérieur. Son mari lui donna parfaitement la ré-
plique.
Le 27 octobre 1832, un petit incident se passa au
théâtre. On jouait Napoléon à Schwœnbrun. Au mo-
ment où l'empereur prononce ces paroles : « le duc
d'Orléans ? ah ! du moins celui-là n'a jamais porté les
armes contre la France ! » d'assez nombreux sifflets,
sortis des lèvres des partisans de la « royauté
légitime », se firent entendre.
La campagne suivante s'ouvrit encore sous la gé-
rance de M. Blot. Mais tous les artistes ne faisaient
pas partie de la société. Les indépendants ne se mon-
trèrent pas contents de Blot, et finalement celui-ci
fut forcé de démissionner. M. Léon Bizot fut choisi
par ses camarades pour le remplacer. La subvention
avait été maintenue à 15,000 fr., sur le considérant :
LE THEATRE A NANTES
" qu'un spectacle est utile dans la ville que le bé-
néfice de l'huile qui y est consommée produit environ
2,000 fr. à l'octroi ; qu'il produit au Bureau de bien-
faisance une somme d'environ 4,009 fr., et que le per-
sonnel de cet établissement est de 150 individus
tenant leur existence du théâtre. »
SAISON 1833-1834
BÏZOT,
DIRECTEUR-GÉRANT.
LEFEBVRE, chef-d'orcheslre.
Opéra
MM.
BIZOT, ier ténor.
BLOT. PhilipjH^
DliLCOTIRT, Martin.
DESPRÉ, 2e bassc-chantaDle.
SAINT-ANGE, 2e lénor.
Rb:V,2e basse
RKJÉ, 2e haute-contre.
LKGEY, laruelte.
DÉCOURTY, trial.
(IaSTELLI, 3e basse.
M m os
BLOT, Ire chanteuse.
ROUX, Ire chanteuse sans
roulades.
PELLIKR, dugazon.
FERVILLE, 2e dugazon.
BERGKRON, 3e dugazon.
CUCHÈZE, duègne.
Comédie et Vaudeville
MM.
R0(]HË, jeune premier.
TOUDOUZE, 1er rôle.
BLOT, '2e premier rôle.
SAINT-FRANC, père noble.
SAINT-ANGE, jeune premier.
LEJEY, 1er comique.
DECOURTY, 2e comique.
RIGEY, 2e amoureux
M m es
ROCHE, 1er rôle.
SAINT-ANGE, jeune première.
(XAIRANCON. Ire soubrette.
PELLlER/déjazet.
FERVIJJ^E, 1er amoureuse:
COCHÊZE, caractères.
FERVILLE, mère noble.
BERGERON, 3e amoureuse.
Donnons une mention spéciale dans la troupe
d'opéra à M. Léon Bizot, véritable artiste, excellent
musicien et chanteur consommé, à Mme Bizot, douée
d'une voix fraîche, enfin à Mme Roux.
La grande nouveauté de cette saison fut Robert-le-
J)ial)le,{2i nov. 1 833), L'opéra de Meyerbeer fut monté
DIRECTION BIZOT. — ROBERT-LE-DIABLE 239
avec un soin tout particulier. L'orchestre fut sensible
raent augmenté. La mise en scène était très bien
réglée et les décors furent déclarés superbes, notam-
ment ceux du cloître et de la cathédrale, — pauvre
cathédrale, dans quel état honteux elle est aujour-
d'hui !! Enfin rien ne manquait, dit le Breton^ si
ce n'est un tam-tam au moment du bris du rameau.
Bizot était excellent dans Robert ; Mmes Roux, et
Bizot, MM. Lemonnier et Saint-Ange complétaient un
remarquable ensemble. Le succès de la nouvelle par-
tition fut immense. Pendant 24 représentations la
foule ne cessa d'affluer au théâtre, pour venir écouter
cette musique qui nous paraît bien vieillie aujour-
d'hui, sauf en deux ou trois parties, et qui alors ou-
vrait à l'Art une nouvelle voie.
Les autres pièces principales qui furent montées
cette année sont les suivantes : Les enfants d'Edouard,
Thérésa, Bertrand et Raton, Le prince d'Edim-
hourg, de M. de Garaffa, Angèle et enfin Marguerite
d'Anjou, une des premières partitions de Meyerbeer.
Mme Pradher, de l'Opéra-Gomique, Mme Ponchard
et Lepeintre vinrent en représentations.
*
* *
Enfin, la municipalité trouva un directeur pour la
campagne 1834-35. M. Pourcelt de Baron. Cet indus-
triel donnant « les assurances les plus positiyes sur
la bonne formation d'un excellent opéra, d'un bon
^40
LE THÉÂTRE A NANTES
raudeville et de la comédie, » le Conseil, sur la pro-
position du maire, vota une subvention de 20.000 fr.
SAISON 1834-1835
POIBCELT DE BAHON,
DIRECTEUR
rEKRY-FAY, chef d'orchestre
Opéra
MM.
BIZOT, ter ténor.
LE PETIT, 2e ténor.
XWIER, 3e id.
FLEUKY, baryton.
WALTER, Ire basse.
WARNIER, 2e id.
<iRANGER, laruette.
PERICHON, trial.
M mes.
FERRY-FAY, Ire chanteuse.
BIZOT, id.
FLEURY, Ire dugazon.
HERVEY, 2e id.
LOVENDAL, id.
PERICHON, 3e id.
GONTHIER, duègne.
Cette direction ne devait pas durer longtemps. Le
«ieur Pourcelt de Baron était un vulgaire faiseur
qui avait essayé de jeter la poudre aux yeux du
public sans y réussir. Au mois de juillet, il envoya au
maire sa démission, et les artistes se virent encore une
fois obligés de se remettre en société. Ce système ne
dura pas et le théâtre ferma. L'Administration munici-
pale, pendant ce temps, demandait à grands cris un
directeur. Elle finit par en trouver un en la personne
de M. Valembert, qui, nommé pour trois ans, réunit la
troupe suivante, et ouvrit le théâtre le 12 septembre.
Comédie et Drame
MM.
LEMOiNNIER, 1er rôle.
ROCHE, 2rMe.
MEUNIER, jeune premier.
XAVIER, 1 amoureux.
SAINT-FRANC, père noble.
PERICHON, 2e comique.
ORANGER, grime.
DUPRAT, 3e rôle.
iàmcs.
ROCHE, 1er rôle.
MATIS, jeune première.
LOVENDAL, soubrette.
HERVEY, 2e amoureuse.
PERICHON, 3e id.
GOUFFRIER, 1er caractère!.
BARDING, Se id.
MARTIN, 3e amoureuse.
DIRECTION VALEMBERT
241
SUITE DE LA SAISON 1834-1835
VALEMBERT, DIRECTEUR.
HUNY, chef d'orchestre.
HURTAUX, régisseur.
Opéra
MM.
GRAND-JKAN, fort lénor.
LABRUYÊRE, lénor léger.
GUÉRIN, 2" ténor léger.
PETIT-WALTËR, basse-noble.
WARiNlER, 2'
FLEURY, baryton.
PÉRIGHON, trial.
GRAN(iER, laruette.
BERGERONO, 3e basse.
M mes
LEMEHY, 1 re chanteuse.
SGHRIWAÎ^ECK, forte chan-
teuse.
FLEURY, Ire dugazon.
PÉRIGHON, 2e dugazon.
GONTHIER, duègne.
Comédie-Drame
MM.
RIQUIER, 1er rôle.
GRAND-JEAN, id.
ROCHE, jeune 1er.
MEUNIER, 2e amoureux
XAVIER, 3e id,
LUXEUIL, 1er connique.
PÉRIGHON, 2e id.
SAINT-FRANG, père noble.
HURTHAUX, 3e rôle.
Mmes
ROCHE, 1er rôle.
WENTREL, coquette.
MATIS, jeune 1er.
SAULAY, Ire soubrette.
GONTHIER, mère noble.
COCHÈZE, caractère.
A partir de cette année, les anciennes dénomina-
tions des emplois furent supprimées dans les tableaux
de troupe et remplacées par les vocables actuels beau-
coup plus logiques.
Cette troupe n'offrait aucun artiste vraiment re-
marquable et digne d'être signalé.
En fait de pièces nouvelles, M. Valembert monta
Le Chalet, L'Italienne à Alger, Le Muletier,
Marie Tiidor, Catherine Howard,
Artistes en représentations : Damoreau, Lepeintre
et Perlet.
Lorsqu'il s'agit de voter la subvention pour la nou-
velle campagne, les discussions recommencèrent de
plus belle au Conseil municipal. Enfn, après do
i6
242
LE THEATRE A NANTES
longs débats, une indemnité de 25,000 fr. fut votée
sous la condition qu'il y aurait un théâtre de Varié-
tés. Le directeur était libre de ne pas accepter cette
concurrence, mais alors il ne recevrait que 20,000
francs.
M. Valembert préféra la seconde subvention.
SAISON 1835-1836
VALEMBERT DIRECTEUR.
H UN Y, chef d'orcheslre.
HURTAUX, régisseur.
Opéra
MM.
LA PIQUE, iert^nor.
(ÎUÉRIN, 2e ténor.
XAVIER, 3e ténor.
PAYEN. Ire basse chantante.
GONDOUIN, 2e.
LESBKOS, haryton.
CHAMBEKY, ténor comique.
GRANGER, ténor grime.
BERGERONO, 3e basse.
M mes
CALAULT, ire soprano.
MOIN ET. fort soprano.
CHAMBERY, Ire soprano co-
mique.
LEMAIRE, lU
VALENTLNE, 2e.
FANNY, 3e.
COCHÈZE, duègne.
Comédie-Drame
MM.
DEGRULLY, 1er rôle.
ROCHE, jeune ier.
XAVIER, 2e amoureux.
THIRAHD, 1er comique.
CHAMHÉRY. 2e comique.
CHARLES, financier.
HURTAI X. 3e rôle.
HURTEL, grande utilité.
M mes
ROCHE 1er rôle.
FRESSON, jeune 1er rôle.
MOINET, id.
VALENTINE, id.
S.\ULAY. soubrette.
DURAND, mère noble.
Les débuts furent assez longs. Le ténor Lapique,
sifflé dès le premier soir, fut successivement remplacé
par MM. Teissere, Couturier et finalement par Gel-
las. Le public, cette année-là d'ailleurs, semblait
n'être pas très bien disposé. Mlle Gallault, qui avait
pourtant été fort bien accueillie, n'eut pas le courage
de continuer ses débuts et préféra résilier. Elle fut
DIRECTION VA.LEMBERT. — L'ÉGLATR. — ANGELO 243
remplacé par Mlle Minoret, qui possédait une voix
splendide, mais qui ignorait à peu près complètement
l'art du chant. Parmi les autres artistes de cette
troupe, il faut citer Lesbros, baryton, doué d'un su-
perbe organe, et Payen, excellente basse.
Mme Damoreau-Ginti vint chanter Robert ; elle
suscita un enthousiasme indescriptible. Pendant ses
représentations, la foule assiégeait le théâtre.
En octobre, Marie Dorval fut applaudie à son tour.
Elle joua Chatterton, Angèle^ s\ntony^ CLotUde,
Sept-Heures, Jeanne Vaiibernier, Angelo, Trente
ans ou la Vie d'un joueur.
Ernst se fit entendre aussi avec un immense succès.
Les autres artistes on représentation furent: Lafond,
Lhéric, Henry Monnier, Philippe, Mme Garcia- Ves-
tris, M. et Mme Allan.
U Eclair^ Chatterton, A ngelo, Lestocq^, Le Pi-
rate, Le Serment, parurent cette année là pour la
première fois sur l'affiche.
A l'une des représentations de Robert, donnéespar
Lafond, un accident qui aurait pu devenir grave ar-
riva au dernier acte. Payen (Bertram) entraîna avec
lui, dans un mouvement mal combiné, Lafond et Mme
Moinet sur la trappe. Celle-ci s'ouvrit brusquement,
Lafond disparut à moitié et put se retenir au plan-
cher, Payen tomba sans se faire de mal, Mme Moinet
fut renversée la tête dans le vide. On accourut au
secours des artistes; la chanteuse fut emportée éva-
nouie et la représentation ne put être terminée.
244
LE THEATRE A NANTES
Dans le courant d'octobre, M. Valembert donna
sa démission pour la campagne suivante. Jusqu'à
la fin de la saison en cours, il fit face à ses enga-
gements.
XVIII
DIRECTIONS : PONÇHARD. — ROUX
LEMONNIER. — LAFEUILLADE
PRAT. — LAFFITTE
18:^6-1844
E directeur choisi par la municipa-
lité pour la saison 1836-1837, fut
M. Ponchard, musicien d'un cer-
tain mérite. La subvention était de
25,000 fr., mais le directeur était
forcé d'exploiter le théâtre des Va-^
riétés, place da Cirque. La troupe réunie offrait un
excellent ensemble. Les débuts se passèrent sans en-
combre ; il n'y eut pas une seule chute. Voici la liste
des artistes:
246
LE THEATRE A NANTES
SAISON 1836-1837
PONCHABB, DIRECTEUR
HUNY, chef d'orchestre.
Opéra
Mlif.
BIZOT, iPF ténor.
CHEVALIER, id.
CHEMELSER, 2e ténor.
BOUVARET, 3e ténor
HEURT AUX, le basse-chant.
BRETOIS. Ire basse.
LESBROS, baryton.
BRODELLE, ténor comique.
ORANGER, ténor grime.
L AVOCAT, 3e basse.
Mmes
THILLON, le soprano.
BIZOT, le soprano.
MILLER, travesties.
BRETON, 2e soprano.
LEVY, id.
CHEVALIER, id.
DURAND, contralto.
Ballet
MM.
ACHILLE, uAiire, 1er danseur
ADOLPHE, danseur comique.
Mmes
FANNY ROUSSEAU, Ireda».
seuse.
CLOTILDË. 2e dansens*.
Huit Figurantes.
Comédie et Drame
MM.
LEMADEE, 1er rôle.
TOUDOUZE. raisonneur.
ALEXIS, jeune premier.
BOUVARET, 2e amoureux.
CHARLES, financier.
BRKTON, 1er comique.
BRONDEL, id.
VALLET. le «omique
ANATOLE, 3e r^Jlé.
MM.
VENZEL, 1er rôle.
FELIX, jeune premier»,
LEVY, 2e rôle.
ANAIS, 3e amoureuse.
CHEVALIER, id.
BRETON, 2e rMos.
MELVAL, soubrette.
DURAND, mère noble.
COCHEZE, id.
J'ai déjà parlé de quelques-uns des chanteurs cN
dessus. Il faut donner aussi une mention toute spé-
ciale à Mme Thillon, dontlavoix était d'une pureté dé-
licieuse ; à Mme Miller, et enfin à M Heurtaux,
une basse-chantante remarquable qui vocalisait avec
une charmante facilité.
C'est à la direction Ponchard que l'on doit la mise
à la scène de Guillaimie Tell (8 juillet 1830), que les
amateurs nantais désiraient vivement applaudir.
L'opéra de Rossini fut très favorablement accueilli
DIRECTION PONGHA.RD. — GUILLAUME-TELL 247
mais son succès fut loin d'égaler celui de Robert le
Diable. Lesbros fut superbe dans Guillaume. MM.
Bizot et Heurtaux, Mmes Thillon et Bizot le secon-
dèrent dignement. Huny avait apporté tous ses soins
à Texécution de cette œuvre, et sous son énergique
direction, les musiciens firent merveille. Malheureu-
sement, le lendemain de la première de GuîllaiiTne,
M. Huny partait pour Marseille, où il venait d'être
nommé chef d'orchestre. Il laissa à Nantes d'unani-
mes regrets.
Le Cheval de By^onzeiuX aussi une des nouveautés
de la saison; le succès de cette chinoiserie plus ou
moins musicale fut immense.
Le Postillon de Longjiimeau, Gustave III, qui
fut splendidement monté,— la musique étant impuis-
sante à soutenir l'œuvre, il fallait trouver un moyen
pour attirer le public, — Le Dieu et la Bayadère, le
Revenant, la Nonne sanglante, les Sept Enfants
de Lara, Kean, Une famille au temps de Luther,
furent les principales pièces Jouées sous la première
direction Ponchard.
Le violoniste Baillot, Mme Pradher, M. et M^e Allàn,
Bocage, Lepeintre et Révial, vinrent donner des re-
présentations.
*
Ponchard conserva la direction Tannée suivante.
La municipalité réduisit les charges de la direction.
L'obligation de jouer aux Variétés ne fut plus que
248
LE THEATRE A NANTES
facultative, et l'opéra ne fut exigé qu'à partir du qua-
trième mois.
SAISON 1837-1838
PONCHARD, DIRECTEUR
THILLON, chef d'orchestre.
CHARLES, régissear.
Opéra
MM.
TERRA, fort ténor.
LEMAIRE, ténor Jéger.
GUSTAVE, 2e ténor.
PAPUET, bnrylon.
LEiMONNlER, Ire basse.
CAMET, 2e basse.
PERRON, ténor comique.
VALLET, 28 ténor comique.
GRANGKR, ténor grime.
LEOPOLD, 3e basse.
Mmes
THILLON, Ire soprano.
LEMESLÈ, lresopr;mo sérieuse
KIHN, soprano comique.
LAUSTE. soprano comique.
DURAND, contralto.
Drame et Comédie
MM.
ROCHE, jeune premier.
TOUDOUZE, 1er rôle.
ALEXIS, jeune premier.
LACOSTE, 2ft amoureux.
CHARLES, financier.
GRANGER, grime.
RENÉ, 1er comique.
VALLET. 2e comique.
LEOPOLD, 3e rôle.
Mmes
ROCHE, 1er rôle.
FELIX, jpune première.
SAULNIER, 2e amoureuse.
ANAIS. 3e amoureuse.
COCHEZË, caracière.
DURAND, mère noble.
La troupe de comédie, cette année, était en général
fort mauvaise. L'opéra était supportable. En somme
la saison fut des plus médiocres.
Le dimanche 10 décembre 1837, on avait affiché
VAmtiassadrice et la Muette « avec un nouveau
dénouement, »
L'attrait de ce long spectacle avait attiré beaucoup
de monde. Mais quelle ne fut pas la surprise des
spectateurs de voir à la fin du 4e acte de la MuettCr
les musiciens plier bagages, la rampe s'éteindre, et
DIRECTION PONGHARD. — LA JUIVE 249
le lustre commencer à baisser. On se demanxle si
c'est là le nouveau dénouement promis, et les mur-
mures éclatent. Bientôt la salle entière est en émoi.
Les projectiles pleuvent de toutes parts; petits bancs,
chaises, strapontins volent dans l'orchestre et lancés
avec adresse, défoncent les timbales et les basses;
on brise le lustre du vestibule , on casse aussi les
réverbères du péristyle. La police, impuissante à
maintenir la foule, fut forcée d'aller chercher une bri-
gade de gendarmerie qui mit plus d'une demi-heure
à faire évacuer la salle.
Le lendemain la mairie s'émut du mécontentement
général. Le maire fit appeler le directeur, le tança
vertement et le menaça de supprimer la subvention
s'il ne faisait pas ses efforts pour contenter le pu-
blic.
Le fait le plus important de cette piteuse saison fut
la représentation de la Juive (1 mars 1838). La soirée-
commença sous les plus mauvais auspices. Le lever
du rideau était annoncé pour 6 h. 1/4, et l'opéra ne
commença qu'après 7 heures, au milieu d'un tapage
épouvantable. Mais les beautés du chef d'œuvre
d'Halévy calmèrent bientôt les esprits irrités. La
Juive remporta un triomphe complet. Mlle Lemoule,
qui se trouvait en représentation à Nantes, chanta
merveilleusement Rachel. Le cardinal était fort bien
représenté par Lemonnier.Les autres rôles étaient pas-
sablement tenus par MM. Terra, Lemaire, Mme Le-
mesle.
250 LE THEATRE A NANTES
Hernayii fut joué cette année. Immense succès
pour l'œuvre et les deux principaux interprètes, M.
et Mme Roche.
Parmi les autres nouveautés, citons : VArnbassa-
drice, le Dotnino Noir qui excita, paraît-il, un long,
ennui, — tout comme aujourd'hui — et la Double
Echelle^ la première pièce d'un jeune musicien, bien
inconnu alors, du nom d'Ambroise Thomas.
Mme Fay, Bouffé, Ligier, Odry, vinrent en repré
sentations.
• •
Une nouvelle direction Ponchard était impossible.
La mairie choisit comme directeur, M. Roux, mari
de la créatrice du rôle d'Alice de Robert à Nantes.
La subvention demeura fixée à 25,000 francs, de plus»
la ville prenait à sa charge le paiement de l'éclairage,
jusqu'à concurrence de 6.000 francs, celui d'un décor,
jusqu'à 1,200 francs et donnait encore une indemnité
de 200 francs au directeur, pour chaque décor re-
peint, jusqu'à concurrence de 1,200 francs. Pendant
l'été, le vaudeville était seul exigé. Le nouveau di-
recteur profita de cette faculté qui lui était laissée»
d'où mécontentement du public, habitué à avoir une
troupe complète toute Tannée. Le soir de l'ouverture,
le tapage dura sans discontinuer, de sept heures à
onze heures. Le directeur céda et annonça qu'il don-
nerait une troupe de comédie complète. Le tapage se
-calma, mais pour recommencer les jours suivants.
DIRECTION ROUX. — LES HUGUENOTS
25t
On voulait l'opéra. La mairie ferma le théâtre pen-
dant quelques jours, enfin un arrangement survenu
avec la municipalité, qui augmenta de 4,500 francs
la subvention, permit à M. Roux de donner une trou-
pe complète et d'ouvrir définitivement Graslin.
SAISON 1838-1839
ROUX DIRECTEUB
FIOT, régisseur.
HETTE, chef d'orchestre.
Opéra
MM.
WERMELEN, for ténor.
MAIRE, 2e id.
JOURDHEUIL, martin.
PAUL VERT, ire basse.
MONTREUIL, trial.
GRANGER, laruette.
Mmes.
HONORINE, mère dugazon.
BERNABD, duègne.
TBùSSElRE, chanteuse légère.
•ROUX, falcon.
MILLER, dugazon.
LION, 2e chanteuse.
Ballet
MM.
TOUSSAINT, 1er danseur.
LAURENÇON, 2e id.
Mmes.
ROUSSELET, ire danseuse.
LAURENÇON, 2e id.
Comédie
MM.
TOUDOUZE, 1er rôles.
RO(]HE, jeune premier.
GERMAIN, 2e id.
MOREAU, ler amoureux.
CHARLE, financiers.
RIGAUl). 2e rôles.
GRANGER. grimps.
GERMAIN, pères nobles.
VAL MONT, 1er comique.
MONTREUIL, 2e id.
Mmes.
ROCHE, lor rôles. .
REAUDOUIN, jeune Ire.
MILLER, Ire amoureuso.
RELMONT, jpune amoureuse.
SAIGNE, roquettes.
VALMONT, soubrettes.
GERMAIN, mères nobles.
COGHÈZE, grimes.
Le nouveau directeur montra peu d'activité, et
bientôt il se trouva dans l'impossibilité de faire face
à ses engagements. Les artistes se constituèrent en
Société, mais gardèrent à leur tête M. Roux.
252 LE THÉÂTRE A NANTES
Les Huguenots, promis depuis longtemps, furent
enfin joués le 21 mars 1839. L'œuvre de Meyerbeer fut
représentée en entier, avec le 1er tableau du 5e acte,
que l'on coupe aujourd'hui. Le ténor Wermelen fit un
excellent Raoul. Dans le duo, il eut des moments di- •
gnes d'un grand artiste. Mme Roux chanta bien Va-
lentine. Les autres interprètes étaient Mmes Tesseire
et Miller ; MM. St-Ange et Jourdeuil.
Le nouvel opéra remporta an vif succès, mais
les premiers soirs le public, dérouté, resta fort indécis.
Camille Mellinet, un connaisseur pourtant, écrivit le
lendemain de la représentation : «< Nous somm^^s sor
tis étourdis, sans avoir rien retenu, rien compris.
C'est une sorte de fantasmagorie accompagnée d'un
grand bruit qui nous a laissés ennuyés et fatigués. >»
Cette œuvre qui parait si claire à présent et qu'on lance
toujours à la tète des partisans de la musique actuelle,
ne fut pas plus comprise, de prime abord, par les spec-
tateurs d'autrefois, qu'une partition de Wagner ou de
Saint-Saëns par les spectateurs d'aujourd'hui. Seule-
ment, nos pères ne se décourageaient pas. Ils reve-
naient entendre et finissaient par s'enthousiasmer
pour l'œuvre qui les avait tant ennuyés le premier soir.
On joua aussi pendant cette campagne Marion
Delorme^ Ruy-Blas, Anne de Boleyn.
Mlle George vint jouer Marie Tudor, Lucrèce
Borgia, Mérope, la Tour de Nesle, et Frédéric
Lemaitre se vit acclamer dans Richard DarlingtoUr
Othello, l'Auberge des Adrets, Robert Mac aire.
DIRECTION ROUX 253
Mme Dorval, Dérivis, Lhérie, Lepeintre et Philippe
furent les autres artistes en représentations.
Deux journaux de théâtre se fondèrent pendant
cette saison : Vert- Vert et la Corbeille. Ce dernier
était fort bien rédigé par V. Mangin.
La Mairie autorisa ces feuilles à se vendre dans la
salle sous les conditions suivantes : l*^ Les vendeurs
devaient être munis d'une plaque portant le nom du
journal : 2' Ils ne pouvaient vendre que pendant les
entr'actes : o* Le titre du journal pouvait seul être crié.
Cette autorisation ne tarda pas à être supprimée.
Le directeur ayant retiré ses entrées à la Corbeille^
la Ville interdit la vente de tout journal dans
le théâtre.
L'Administration s'occupa aussi cette année-là des
" entrées dans les coulisses. On sait qu'à Nantes la
Mairie s'est constamment montrée d'une hégueulerie
par trop ridicule. Quelques auteurs s'étant vu refu-
ser l'entrée de la scène, réclamèrent. Le maire écri-
vit dans plusieurs villes pour connaître les usages.
Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, répondirent que
chez eux pareille prohibition n'existait pas. Mais à
Nantes, les choses sont encore dans le même état.
Cette question des entrées au foyer ou sur la scène
n'est pas encore réglée, et j'ai vu un de mes confrè-
res d'un des plus grands journaux de Paris, se voir
brutalement refuser l'accès des coulisses, un soir de
première représentation, alors qu'il voulait aller par
1er à l'auteur, son ami.
25i
LE THEATRE A NANTES
Il est nécessaire qu'il y ait une surveillance pour
les entrées, mais aussi faut-il qu'elle soit faite avec
discernement.
M. Lemonnier, une basse qui avait laissé de
bons souvenirs à Nantes, prit la direction pour la
campagne suivante. Il était associé avec deux de ses
artistes, MM. Bizot et Oudinot. La Ville nomma
M. Lemonnier directeur pour trois années et vota,
après quelques difficultés, une subvention de 50,000
francs.
SAISON 1839-1840
LEMONNIER, DIRECTEUR
hETTli, chef d'orchestre
Opéra
WM.
ADRIEN, fort ténor.
BJZOT, 1er ténor léger.
OUDINOT, ténor.
LEtiAlGiNEUU, '2e.
ISERET, 3e.
BECQU ET, baryton.
GARBET, 2c basse.
LEMONiNlER, id.
PARIS, biisse comique,
BRIAN D, 2e basse.
DUCHATEAU, ténor comique.
M m es
PROVOST-COLON, Ire chan-
teuse.
BIZOT. id.
OLIVIÉ, dugazon.
NERET, 2e chanteuse.
DELROUX, 2o duijazon.
ADRIEN, 3e
HESS, forte chanteuse.
SAINT-FIRMIN, duègne.
Danse
mi.
LAUHENÇON, maître, 1er
danseur comique.
PETIPAS, ier danseur.
DUCHATEAU, 2e.
•M m H s
FERDINAND, Ire danseuse.
L/^URENGON, 2e danseuse.
FERDINAxND, id.
Comédie
MM.
ROCHE, jeune ier.
TOU DOUZE, père noble.
GHOTTE, 2e amoureuse.
BARON, financiers.
HENRI, 1er comique.
LUILDET, 2e.
Mmes
ROCHE, 1er r<yie.
MÉNARD, jeune 1er.
MARTIN, 2e amoureuse.
LEGAIGNEUR, soubrette.
COCHÈZE, duègne.
DIRECTION LEMONNIER. — LUCIE 255
Oudinol, le jour de l'ouverture, prononça, selon la
coutume, uii speech aux spectateurs. Le sien, fort bien
trouvé, lit un excellent effet sur le public.
La troupe était bonne. Mme Prévost-Golon a laissé
d'excellents souvenirs à Nantes. Malheureusement, le
répertoire fut assez restreint. Le fort ténor connais-
sait seulement la Juive, Guillaume et la Muette et il
était forcé d'apprendre aufur etàmesure chaque opéra.
Luciede Lammermoor fit son apparition le 24 octo-
bre 1839. L'opéra de Donizeti i fut chanté avec succès par
M'"ePrévost-Golon,MM.Adrien,BecquetetLegaigneur.
Les autres nouveautés principales furent Made-
moiselle de Belle-Isle et l'Eau merveilleuse.
Mme Lebrun, de l'Opéra, et les sœurs Millanolo se
firent entendre à Graslin.
* •
Lemonnier, je l'ai dit déjà, avait été nommé pour
trois années, mais au bout de sa première campagne
il renonça à son privilège sous prétexte que la Mairie
refusait de lui laisser fermer le théâtre pendant mai,
juin et juillet.
L'administration fut donc forcée de se mettre en
quête d'un directeur. Elle choisit M. Lafeuillade qui
a laissé à Nantes les souvenirs d'un homme de la
plus haute honorabilité. La subvention était main-
tenue à 50,000 fr., mais à condition d'avoir pendant
onze mois une troupe complète en tous les genres.
256
LE THEATRE A NANTES
€ette obligation était fort dure, aussi M. Lafeuillade
ne put-il tenir ses engagements qu'au prix des plus
lourds sacrifices.
SAISON 1840-1841
LAFEUILLADE,
DIRECTEUR
HASSELMANS,ehef d'orchestre
BERTIN, régisseur
Opéra
MM.
LAFEUILLADE, fort ténor.
GELLAS. Icnor léger.
OUDINOT, ténor.
STEPHANE, 2e ténor.
CONSTANT, 3e id.
DERVILLIERS, baryton.
HERMANN-LEON, '2e basse.
LAVILLIER, basse comique.
PARIS, htruette.
DE PLAxNK, 3e basse.
BLANCHAKD, ténor comique.
DUGHATEAU, id.
M m es
CUNDEIX, Ire chanteuse.
St-CHARLES, forte chanteuse.
OLIVJÉ, dugazon.
CONSTANCE. 2e dugazon.
VILER, 3e dugazon.
St-FIRMIN, duègua.
HESS, mère dugazon.
Danse
MM.
PETITPAS, 1er danseur.
TELLE (Constant), 2e danseur.
DUCHATEAU, danseur comi-
que.
Mmes
FERDINAND, Ire danseuse.
P. FERDINAND, 2e id.
Comédie
MM.
ROCHE, jeune 1er.
CONSTANT, 2e amoureux.
TOUDOUZE, 2o rôles.
CHAKLES, financier.
FERDLXAND, père noble.
HENRI, 1er comique.
GUILLET, 2e comique.
Mmes
ROCHE, 1er rôle
JOLLY, jeune 1er.
DEBROUX, ingénuité.
NEUVILLE, soubrette.
COCHEZE, duègue.
Il faut remarquer dans cette troupe le nom d'Her
mann-Léon, une basse excellente, encore à Taurore
de sa carrière qu'il devait terminer brillamment â
rOpéra-Gomique. Citons aussi Lafeuillade, ténor de
grand mérite.
DIRECTION LA.FEUILLADE. — LA FAVORITE 257
Il y eut plusieurs chutes dans la troupe. Mme Gun-
dell échoua ; Mme Bultell lui succéda, mais cette
artiste devint malade et fut remplacée par Mme
Duchampy. MM. Gellas et Dervillier, tombèrent eux
aussi ; ils eurent comme successeurs deux bons
chanteurs, MM. Damoreau et Abadie.
Le 18 mars 1841, il y eut une grande panique dans
la salle. Une Tiolente explosion de gaz s'était pro-
duite dans le magasin des costumes. Il n'y eut aucua
accident à déplorer.
La Favorite fut jouée pour la première fois le 15
avril 1841. L'opéra de Donizetti,très bien monté,rem-
porta un succès unanime. L'interprétation confiée
à MM. Lafeuillade, Hermann-Léon, Abadie et à
Mme Duchampy était irréprochable.
On joua aussi pendant cette saison : les Premières
Armes de Richelieu, Aymé de Boleyn, avec les réci-
tatifs, le Verre d'eau et la Chaste Suzanne ^ un opéra
bien oublié, de Monpou.
Bouffé vint donner une série de représenta-
tions.
Les habitués et les abonnés du .théâtre, satisfaits de
l'administration Lafeuillade, se réunirent pour faire
Une souscription de 20,000 fr, destinée à venir en aide
au directeur; les souscripteurs mettaient seule-
ment comme condition à leurs concours, que la ville
se chargerait de tous les frais d'éclairage. Le Conseil
municipal refusa et la souscription n'aboutit point.
i7
LE THÉÂTRE A NANTES
Malgré ses pertes,Lafeuillade demanda encore la di-
rection pour l'année suivante. Les artistes s'associèrent
avec lui pour un cinquième de leurs appointements.Le
(Conseil qui avait refusé de payer l'éclairage, consen-
tit à une augmentation de subvention. La somme de
60,000 francs fut inscrite au budget de la ville pour
le tbéâtre.
SAISON 1841-1842
LAFEUILLADE,
DIHECTEUR
I|ASSELMANS,chef d'orchestre
BERïlN, régisseur
Opéra
MM.
LAfEUILLADE, fort ténor.
BERT<»N, lénor léger.
OUDINOT, lénor.
LECiAJGNEUR, 2e ténor.
POITEVIN, Ire bass^.
BARDON, basse comique.
PARIS, larueite.
MEUNIER, trial.
D£ PLANCK, 3e basse.
Mmcs
DUCHAMPY, Ire chanteuse,
St-CHARLES, forte chanteuse.
GENOT, dujîazon.
LAVOCAT, 2e forte chanteuse.
CRESSENT, 2e dugazon.
FOIGNET, duègne.
Danse
M.
PETITPAS, 1er danseur.
Mmt's
FERDINAND, Ire danseuse.
P. FEHD1NAND, 2ô id.
Comédie
MM.
ROCHE. 1er rôle.
WABLE. jeune 1er.
TOUDOUZE, père noble.
PKR BEAU, financier.
LUXEUIL, 1er comique.
ADOLPHE, 2e amoureux.
GUILLET, 2e comique.
M mes
ROCHE. 1er rôle.
BEIGBEDER, jpune 1er.
DEBROUX, ingénuité.
CHAMAND, soubrette.
COCHEZE, duëgue.
Cette troupe était, en général, excellente. La basse
Poitevin, qui possédait une voix magnifique, était le
propre père de M.Poitevin, basse chantante, qui
devait devenir, en 1888, directeur du théâtre Graslin;
le ténor léger Berton était le petit-fils de l'auteur de
Montano et Stéphanie.
DIRECTION LAFEUILLADE 259
Mlle Saint-Charles avait été réengagée par le direc-
teur, qui avait cédé à certaines influences. La plus
grande partie des abonnés était fort irritée contre elle
et la sifflait outrageusement pendant que le parterre
applaudissait à oatrance. Un soir que la malheureuse
artiste était encore plus sifflée que d'habitude, on
Tit un abonné. M. Ab..., sauter sur la scène, offrir son
bras à la chanteuse et l'accompagner au dehors d*t
là scène. Loin de calmer les esprits, cette aventure
ne fit que les irriter. Le tapage augmenta encore
les jours suivants, d'autant plus que la munici-
palité avait fait déclarer Mme Saint-Charles admise,
jugeant que les applaudissements étaient supérieurs
en nombre aux sifflets.
Le maire de Nantes reçut à ce propos une lettre
que je crois devoir publier pour montrer combien, à
cette époque, les choses du théâtre passionnaient les
esprits.
«• Monsieur,
» Puisque vous avez assez peu de justice pour donner
gain de cause à un parterre entièrement composé de gens
■alariés par l'administration sur une opposition dirigée
par une masse d'abonnés, vous serez responsable jusque
devant les tribunaux, s'il le faut, de Topposition conti>
nuelle que va éprouver Mme Saint-Charles, chaque fois
qu'elle reparaîtra. Malgré l'injonction de vos commis-
saires, nous sifflerons aux premières sans vouloir sortir,
à moins que vous n'ayez l'imprudence de nous en faire
arracher de force par les gendarmes et les soldats. Nous
vous prouverons que nous avons la majorité, à moins que
le directeur ne donne, tous les jours où l'actrice en ques-
260 * LE théatrp: a nantes
tion doit jouer, 150 billets de claqueurs. Nous ne souffri-
rons pas que cette peste qui infeste les théâtres de Paris,
fasse la loi chez nous qui payons 60,000 francs de subven-
tion au directeur du théâtre. Nous vous proposons un©
«nquête sur la manière dont est exécité le cahier des
charges imposé par le Conseil municipal au directeur, et
si on nous pousse à bout, nous vous prouverons que
l'obligation faite au directeur de fournir des artistes
Aenant de villes d'une importance égale au moins à celle
de Nantes, n'a pas été exécutée cette année pour un seul
des nouveaux acteurs. Evitez des collisions, M. U Maire,
un grand nombre de jeunes gens et d'hommes sérieux et
marquants ont bl mé votre décision d'hier soir. En cons-
cience, que deviendra le droit du public qui paie ? Est-il
possible de refuser un acteur si une protestation aussi
énergique que celle d'hier soir ne suffit pas. Laissez
passer la justice des abonnés ou bien fermez le théâtre
plutôt que de le laisser diriger par les manœuvres d«
gens payés à la soirée.
Un Abonné.
Devant une telle opposition, Mme Saint-Charles
finit par résilier.
Le 12 octobre 1841, la Fille du Régiment fit son
apparition à Nantes. Le critique musical du Breton
se montra fort sévère pour cet opéra t vraie parade
musicale, écrit-il, qui, pour mieux nous transporter à
la pensée des baraques ambulantes, n'a pas oublié le
tambour et la grosse caisse. C'est une macédoine
lyrique sans aucun caractère. »
Franchement, la Fille du Régiment ne mérite pas
qu'on'la traite avec un tel mépris ; cet opéra possède
des pages charmantes et qui n'ont aucunement vieilli.
DIRECTION LA.FEIJILLA.de. — NOKM.V 261
C'est même peut-être l'œuvre la plus complète de
Donizetti.
La première représentation de Norma eut lieu le
25 janvier 1842. Succès modéré, malgré une interpré-
tation supérieure. Mme Duchamp fut superbe dans
Norma, et M. Lafeuillade excellent dans Pollion.
Le Giiittarero et Robert Devereux virent aussi le
jour cette année-là.
Ponchard, Marié, Mme Ducrest, Mme Ernst, qui»
dans Robert-le-DiaUe, exécuta, à l'étonnement géné-
ral, le tour de force de chanter Alice et Isabelle, vin-
rent donner des représentations. Enfin, Mme Viganoet
Tamburini se firent entendre dans un grand concert.
Orgie de macaroni I
Pour la campagne suivante, le Conseil municipal
refusa d'accorder une subvention en numéraire. La
▼ille prenait seulement à sa charge les frais de gaz
et les appointements des machinistes, du peintre dé-
corateur et du concierge. Malgré cela, il se trouva un
directeur, Prat, pour prendre le théâtre dans de pa-
reilles conditions. Il est vrai qu'aucun genre ne lui
était imposé par le cahier des charges et il en profita
pour ne donner qu'une troupe de comédie. De là
mécontentement exprimé dans le public, non seule-
ment contre Prat, mais aussi contre la municipalité.
Le jour de l'ouverture, une véritable émeute éclata
dans la salle. De toutes parts on demandait le réta-
blissement de la subvention. Le tapage dura sans dis-
262
LE THEA.TRE A NANTES
continuer pendant quatre heures. Les spectateurs
furieux cassèrent les pupitres et brisèrent les portes.
La police impuissante dut avoir recours à l'infanterie
qui pénétra dans la salle au roulement du tambour
et parvint à la faire évacuer. Pendant plusieurs jours,
les représentations furent des plus agitées. Les ar-
tistes étaient impitoyablement refusés. Finalement le
théâtre ferma au mois d'août. Le Conseil municipal
réuni se décida à voter une albcation de iO.OOJ francs
au directeur. Le chiffre était encore insuffisant, aussi
dans la séance du 7 septembre 18^i2, nos édiles, reve-
nus à des sentiments plus sensés, accordèrent enfin
une subvention de 40,000 francs.
SAISON 1842-1843
PRAT, DIBECTEUB.
HASSELMANS, chef d'orchestre
BERTIN, régisseur.
Opéra
MM.
HUNER, 1er lénor.
HENKIOT, téDor léger.
ALERME, 2e
St-AN<;E, 2e
MEZERAY, baryton.
MATHIEU, 2e basse chantante.
POTE H, basse.
St-ROiMAlN, 2e basse.
LAUTMANIf, trial.
PARIS, laroetto.
ORANGER, grime.
ARTHUR. 2o amoureux.
DEPLANCHE, 1er comique.
BERTIN, 2e comique.
M mes
ROCHE, 1er rôle.
PETIT, jeune première.
M mes
MARGUÉRON, sopr. sérieuse.
ROY, soprano légère.
SANDELION, dugazon.
IMbERT, 2echanieuso.
FOIGNET, duègne.
DAMAS, 2e dugazoa.
Comédie
MM.
ROCHE, 1er rôle.
WABLE, jeune premier.
TOUDOUZE, père noble.
DELAMARRE. financier.
LAUTMANN,ler comique.
PARIS, paysan.
GRANGER, grime.
WABLE, 1er rôle.
POIRIER grande coquette.
CAILLOT, soubrette.
LÉONlDE,ingénuilé.
FOIGNET, duègne.
DIREfiTION PRA.T 263
Cette troupe, réunie assez tard, offrait d'as?ez bons
éléments. Le ténor Huner, notamment, a laissé d'ex-
cellents souvenirs dans la mémoire des dilettanti
nantais. Doué d'une excellente voix, cet artiste se
faisait surtout remarquer par son grand style. La
Juive était son triomphe. Mme Margueron était, elle
aussi, une chanteuse de valeur. Les soirées, pendant
le reste de la campagne, demeurèrent très mouve-
mentées. Jamais le public ne s'était montré aussi tapa-
geur. Le répertoire était très restreint, de là le
mécontentement général. Ea outre des susceptibi-
litéset des vanités froissées avaient mis la dissension
entre les artistes et Graslin se voyait transformé en
une véritable pétaudière. Les représentations conti-
nuant à être troubléesj'autorité résolut de frapper un
grand coup. Par arrêté du 24 novembre 1842, le
préfet, M. Ghaper, prononça la fermeture du théâtre.
La leçon porta ses fruits, et quand, au bout de quinze
Jours, la première scène de Nantes rouvrit ses portes,
les spectateurs étaient devenus plus calmes. Mais il
était dit que cette saison ne unirait pas. Au commence-
ment d'avril,Prat se retira et ne garda que nominale-
ment le titre de directeur. Les artistes se mirent en
société.mais une foule d'intérêts opposés empêchèrent
l'affaire de marcher et Graslin ferma définitivement
ses portes le 18 avril.
Parmi les choristes de Graslin se trouvait, cette
année-là, un jeune homme de seize ans et demi, ar-
rivé sans ressources à Nantes, où il avait vécu quel-
m
LE THEATRE A NANTES
que temps ayec les sous qu'il ramassait en chantant
dans les cafés. Prat remarqua sa jolie voix de chan-
teur ambulant et l'engagea comme choriste. Doué
d'une vive intelligence et d'une ferme volonté d'ar-
river, il fit des progrès rapides, et un soir il chanta
au pied-levé et à la satisfaction générale le rôle
de Max dans le Chalet. Ce choriste, inconnu alors,
devait s'élever peu à peu par son talent au pre-
mier rang des chanteurs de l'époque, c'était Ismaél,
le futur créateur à Paris de Rigoletto.
La saison 42-43 avait été des moins intéressantes.
En fait de nouveautés, Prat ne donna que Nizza de
Grenade^ mauvais arrangement de Lucrèce Borgia
de Donizettl. La basse Renault, de l'Opéra-Gomique,
fat le seul artiste en représentation.
La campagne 1843-1844 s'ouvrit sous la direction de
M. Laffite. La subvention était maintenue à 40,000 fr.
SAISON 1843-1844
LAFFITE . DIRECTEUR.
HASSELMANS, chef d'or-
ohestre.
VAUTRIN, régisseur.
Opéra
MM.
HUNER, 1er ténor.
BONAMY, ténor léger.
FLEUKY, 2e id.
PICARD, 2e id.
VIGNEROT, matrlin.
ALPHONSE, trial.
PARIS, laruette.
FLACHAT, baryton.
PLANQlfE, Ire basse.
FALBERT, 2e id.
BACHELIER, 3e id.
M mes
FLEURY-DOLLY, Ire chant.
ROY, Ire chanteuse légère.
St-EDME, Ire dugazon.
FALBERT, 2e id.
RENAUD, mère dugazon.
BOULANGÉ, duègne.
DIRECTIONS LAFFITE ET VAUTRIN
265
Ballet
MM.
LÉON. 1er maître.
GRENIER, ier danseur.
HONORÉ, 2e id.
BEMIEU, danseur comique.
Mmes
BACHELOT, Ire danseuse.
BELLON, 2e id.
Comédie
MM.
ROCHE, 1er rôle.
HARMANT, jrune premier.
MOREAU, 1er amoureux.
FLEUR Y, id.
BAZIN, id.
LEMOVNiER, financier.
FALBERT, père noble.
VJGNEROT, 2e 1er rôle.
BARQUI, 1er comique.
ALPHONSE, 2e id.
GRANGER, grime.
ROCMORT, 3e rôle.
Mmes
RENAUD. 1er rôle.
BALLAURI, jeune première.
St EDME, Ire amoureuse.
LEFEVRE, 2e id.
PERROUD, soubrette.
R'»GHE, mère noble.
BOULANGÉ, duègne
COCHEZE, grimes.
Laffite ne manquait pas d'intelligence, mais il igno-
rait complètement les ressources de Nantes. Sa
troupe était dispendieuse, surtout sous le rapport de
la chorégraphie. Il éprouva, pendant l'été, des pertes
considérables. Un beau matin il prit la diligence,
laissant le théâtre en plein embarras. On était à la
fin d'août et les mois favorables au théâtre arrivaient
à grands pas. Par arrêté préfectoral, le régisseur
Vautrin fut nommé directeur. Les principaux artistes
de Topera avaient formé une société sous sa gérance.
FIN DE LA
VAUTRIN, DIRECTEUR
HASSELMANS, chef d'or-
chestre.
ROUÉDE, régisseur.
Opéra
MM.
HUNER, fort ténor.
FOSSE, ténor léger.
<ÎUlLLEMIN,2eid.
SAISON 1843-1844
j ANGLÈDE, 3e id.
I HURTAUX, baryton.
GARDET, Ire basse.
FALRERT, basse comique.
REPÉ, trial .
PARIS, laruette.
Mmes.
LAMY, forte chanteuse.
BORÉS, Ire chanteuse légère.
266 LE THÉÂTRE A NANTES
ROUEDE, dugazon.
FAL tERT, 2e id.
St-HOMAIN, mère dugazon.
LAUHENT, duègne.
Chœurs
14 horiimes, 14 femmes.
Comédie
MM.
ROCHE, 1er rôle.
IIONTVAL, j<»une premier.
MORE , ler amoureux.
GUILLEMIN. id.
ANGLEDE, 3e id.
TOUDOUZK, père noble.
ROCMOKT, iroisièiii,! rôle.
LAUTMANN, 1er comique.
DENIZOT, "ie comique.
PARIS, grime.
M mes.
GUIBRHT, ler rôle.
MEUiNlÉ, jeune première.
BER(îKR, Ire amoureuse.
ROLE.)"', id.
FALBERr, 2e id.
LEMOUX, soubrette.
RO :HE, mère noble.
Si-ROMAlN, grand.' coquette.
Celte troupe était excellente. Le public revit Huner
avec un vif plaisir. Hurtaux, que jadis nous avions
connu basse, nous revint comme baryton ; dans son
nouvel emploi, il demeura l'artiste de goût et 1©
chanteur habile qu'il était. Da côté des femmes,
Mmes Lamy et Bores méritent d'être signalées tout
particulièrement.
Le 9 juillet 1843, un tuyau de gaz se rompit ; la
salle se trouva complètement plongée dans l'obscu-
rité. Une vive panique s'empara des spectateurs. Il
n'y eut pas d'accidents.
Le 11 août de la même année, un splendide bal fut
donné à la salle Graslin, en l'honneur du duc et de la
duchesse de Nemours, de passage à Nantes.
Pendant cette campagne, on joua une fois dans la
môme soirée la Juive et la Tour de Nesle. On com-
mença a cinq heures. La chronique locale du temps
ne dil pas à quelle heure finit cette représentation
monstre.
En janvier 1844, le SfMbat Mater, de Rossini, ftift
DIRECTION VAUTRIW.— LES MARTYRS
267
exécuté pour la première fois à Nantes. Huner, Hur-
taux et Mme Bores interprétèrent à la perfection
rœuvre du maître italien.
Vautrin donna aussi deux autres grandes nouveau-
tés, les Martyrs (23 février 1844), qui obtinrent un
succès immense, grâce à Huner et à Mme Lamy, et
don Pasquale (16 avril 1841), où Mme Lamy rempor-
ta un double triomphe de chanteuse et de comé-
dienne.
La Part du Diable, Lucrèce, ûe Ponsard, les Mys-
tères de Paris, furent joués aussi pendant cette sai-
son. Ligier vint en représentation.
XIX
DIRECTIONS : TILLY. — LEMONNIER.
TALIER. — LEMONNIER.
1844-1851
A ville eut beaucoup de peine à
trouver un directeur. La subvea-
tion, pourtant, avait été votée.
Enfin, M. Tilly obtint le privilège.
Il présenta la troupe suivante au
jugement du public.
SAISON 1844-1845
TILLY, DIRECTEUR \ , ^, Opéra
MM.
SOLIE, chef d'orchesirc. MARTIN, fort ténor.
FOUGHET, régisseur. 1 LABRUYÈRE, ténor légers
270
LE THÉÂTRE A NANTES
REUZÊ, 2e id.
FOUCHET, fort second.
EMILE, 3e ténor.
ROMMY, baryton.
TILLY , baryton d'opéra-co-
mique.
POPPE, basse-noble.
FALBERT, basse-côntre.
DUBOIS, 3e basse. »
RENE, trial.
limes.
DROUARD, forte chantense.
NALDY, Ire chanteuse.
NORDET, dug:izon.
FALBERT, 2e dagazon.
DELAUNAY, duègne.
FAMIN, 2e id.
Comédie
MM.
ROCHE, 1er rôle.
EMIL^ jeune premier.
HoUZE, 2e rôle.
FAUCHET, raisonneur.
FALBbRT, financier.
GO T, .1er comique.
RENE, 2e id.
PARIS,, id.
MAULEON, convenances.
Mmes.
RESTOUT, jeune première.
IRMA, grand 1er rôle.
TILLY, soubrette.
FALBERT, ingénuité.
FAMIN, 3e amoureuse.
DELAlfNAY, duègne.
COCHEZ E, caracières.
Les abonnements furent diminués et fixés comme
il suit :
A L'ANNÉE
Baignoires et loges à 4 places 800 fr.
— à 5 places 1.000 fr.
— 4 6 places 1.200 fr.
Parquet et premières 200 fr.
Places libres. — Hommes 120 fr.
— Dames 100 fr.
AU MOIS
Hommes * 30 fr.
Dames 2S fr.
Le théâtre ne put ouvrir que le 16 novembre. Des
réparations à la salle avaient été jugées nécessaires.
On fit un remaniement des places et Ton parvint à en
gagner un certain nombre.
DIRECTION TILLY. — RÉPARATION DE LA SALLE 271
Un amphittiéâtre fut installé aux secondes et Ton
construisit, dans le couloir des fauteuils, deux petits
escaliers pour y conduire. Cette installation était
défectueuse, car elle rétrécissait le corridor. La pre-
mière galerie, entièrement remise à neuf, se compo-
sait de trois rangées de chaises-gondoles en velours
et à haut dossier. En avant des loges de face, huit
causeuses mi-saillantes, mi-engagées dans les loges,
procuraient des places très agréables par leur
isolement. Six loges mi-découvertes avaient été
faites aux secondes. La troisième galerie fut lé-
gèrement augmentée. Le piédestal des colonnes
d'avant-scènes , qui était carré , fut rendu octo-
gonal. Toute la décoration de la salle était dans
le style Louis XIII. A chaque galerie, des médaillons
représentaient le visage des principales célébrités
dramatiques. Un cartouche portait les noms de cha-
que sujet.
Le plafond figurait un portique Renaissance appuyé
sur un riche soubassement. Seize grands médaillons
renfermaient divers sujets ayant rapport à la comédie,
au drame, à la tragédie, à Topera, à la danse... Au
centre de la frise d'avant- scène se trouvaient les
Armes de France enlacées dans de riches rinceaux.
Une bannière de velours tricolore, retombant sur la
corniche, complétait les Armes Nationales. Le rideau
représentait une large portière entr'ouverte avec un
rideau cramoisi. Les retroussis étaient doublés
d'hermine blanche mouchetée d'hermine de Bretagne.
272 LK THÉÂTRE A NANTES
Derrière cette portière on voyait deux génies distri-
buant d'une main des couronnes et supportant de
l'autre les Armes de la Ville. Le foyer subit, lui aussi,
un remaniement complet. On y plaça six grands pan-
neaux représentant les scènes principales des chefs-
d'œuYre de Molière. Le buste de Graslin, par Ménard,
fut posé sur la cheminée. Les portraits en médaille
de Grucy et du maire Richard de la Pervenchère
furent mis aussi dans ce nouveau foyer...
Enfin, dernier détail, très prosaïque, les cabinets
d'aisance, qui étaient dans un état déplorable, furent
reconstruits et rendus inodores. Les plans de cette
restauration furent faits par M. Driollet, architecte de
la Ville. Les décorations furent confiées à MM. Pbl-
lastre et Gambon.
On inaugura cette année un nouveau genre de
scrutin. Les artistes étaient soumis à trois dé-
buts Les abonnés et le parterre étaient seuls ap-
pelés à voter. A l'entrée, ladite catégorie de specta-
teurs recevait un numéro d'ordre. Pendant un en-
tr'acte, il était publiquement procédé au tirage de
«0 numéros. Les personnes qui s'en trouvaient pos-
sesseurs se réunissaient, à un jour indiqué, sous la
présidence du maire où d'un adjoint, et votaient à la
majorité des suffrages exprimés. Pendant les débuts,
toute manifestation quelconque d'improbation et d'ap-
probation était absolument interdite sous peine de
poursuites. Ge mode de débuts donna d'assez bons
résultats.
DIRECTION TILLY. — RÉPARATION DE LA SALLE 273
La troupe réunie offrait un excellent ensemble.
Tilly était un charmant baryton d'opéra comique ;
Martin, Mmes Drouard et Naldy étaient des artistes
de réelle valeur. Le scrutin fut défavorable à
MM. Reuzé et Emile, qui furent remplacés par
MM. Bourdais et Ludovic. Ce dernier devint, de lon-
gues années plus tard, sur ses vieux jours, souffleur
au théâtre Graslin.
Parmi les artistes de la comédie, nous trouvons
Got, alors à l'aurore de cette carrière qui devait être
si brillante.
Le futur sociétaire de la Comédie-Française rem-
porta de vifs succès pendant son court passage sur
notre scène.
Ce fut Tilly qui amena à Nantes le chef d'orchestre
Solié, qui devait rester longtemps dans notre ville,
où il sut, par son amabilité et son intelligence, se
créer une situation exceptionnelle. C'était un habile
chef; sa science musicale ne répondait point à ses
prétentions, mais au point de vue du bâton, il était
excellent. Il savait manier son orchestre et l'entraîner.
Très consciencieux, il apportait un soin tout particu-
lier aux exécutions des opéras et, grâce à lui, nos
armées chorales et instrumentales firent de réels pro-
grès. Nantes a gardé de lui le meilleur souvenir
comme chef d'orchestre.
Les Demoiselles de Saînt-Cijr, admirablement
jouées par Got, Roche, Mmes Restou et Tilly; Doyi
€ésar de Bazan^ le Mari à la Campagne, les Sept
18
274 LE THÉÂTRE A NANTES
Châteaux du Diable, furent les principales nou-
veautés de l'année théâtrale nantaise. Levassor se fit
entendre à Graslin ainsi que Rachel qui vint en juin.
L'illustre tragédienne suscita des transports d'en-
thousiasme. Après la première représentation, les ar-
tistes du théâtre lui donnèrent une sérénade sous les
fenêtres de l'Hôtel de France. Chaque soir la police
faisait la haie sur son passage. Elle joua Horace^
Androînaqiie, Phèdre^ Polyeucte, Marie Stuart^
Iphigénie, Bajazet.
Pour ces représentations, le prix des places fut
doublé.
Cette année-là mourut, âgé de 82 ans, le vieil ar-
tiste Calcina. Il était venu à No nies en 177'2, comme
danseur, et n'avait pas quitté Graslin depuis cette
époque. Il était devenu chef des comparses, puis bi-
bliothécaire. Son nez, véritable tubercule, aux dimen-
sions extraordinaires, l'avait rendu célèbre dans le
public. C'était un excellent homme. Il fut très re-
gretté.
♦ *
Tilly conserva la direction. La subvention était
toujours de 40,000 fr., dont 8,000 étaient affectés à la
confection de nouveaux décors et à la restauration
des anciens. La saison ouvrait en mai avec la comé-
die, l'opéra ne commençait qu'en septembre.
Le parterre fut augmenté cette année. De 1 fr. 50 il
fut porté à 2 fr. Il est vrai que des dossiers avaient
été placés aux banquettes.
DIRECTION TILLY. — ELISA MASSON
275
SAISON 1845-1846
TILLY, DIRECTEUR
SOLIÉ, chef d'orchestre.
TOUDOUZE, régisseur.
MM.
Opéra
GIRAUD, 1er ténor.
CORNELIS, ténor léger.
SAILLARD, 2e id.
PRUDENT, 3e id.
RENNEVILLE, trial.
PARIS, laruette.
JOURDAIN, baryton.
TILLY, baryton d'opéra co-
mique.
PETIT, basse-comique.
MARGUERITTE, 3e basse.
Mm^s
MASSON, Ire soprano.
CORNELIS, soprano.
PETIT, Ire dugazon.
ROLLAND, 2e id.
SAILLARD, 3e id.
JOBEY, duègne.
Chœur
18 hommes, 18 femmes
Ballet
ADRIEN, 1er danseur et maître.
T. ROUSSET, Ire danseuse.
A. ROUSSET, 2e danseuse.
Comédie
MM.
ROCHE, 1er rôle.
TOUDOUZE, père noble.
MONROSE, jeune premier.
COLOMBEY, 2e amoureux.
SAILLARD. jeune premier.
BRET, financier.
LÉOPOLD, 1er comique.
RENNEVILLE, 2e id.
PARIS, grime.
Mm es
HALLY, 1er rôle.
BLAUGY, jeune première.
BROUX, ingénuité.
PETIT, amoureuse.
TILLY, soubrette.
SAILLARD, 2e soubrette.
JOBKY, mère noble.
THÈNARD, caractères.
La seconde direction Tilly^est restée célèbre dans
la mémoire de tous les dUettanti nantais.
En effet, ce fut pendant cette saison qu'Elisa
Masson parut pour la première fois à Graslin. Ellsa
Masson ! que ce nom remue de souvenirs dans la mé-
moire des vieux habitués du Grand-Tliéàtre ! J'en ai
connu un qui s'attendrissait chaque fois qu'il Fenten-
dait prononcer devant lui.
Consacrons donc quelques lignes spéciales à cette
chanteuse dont Nantes raffolla jadis et qui, certes,
méritait cet engouement.
276 LE THÉÂTRE A NANTES
La figure belle et pleine de noblesse^ les cheveux
noirs, les yeux brillants, de manières distinguées,
telle était Elisa Masson.
La chanteuse n'était pas parfaite, mais la somme
des qualités était bien supérieure à celle des défauts.
La voix fraîche et étendue était pleine de puissance
dramatique, les notes graves et celle du médium
étaient superbes et pleines de rondeur, par contre»
le registre élevé était un peu grêle et la respiration
un peu courte. Douée d'une vive intelligence, pas-
sionnée pour les choses artistiques nobles et gran-
des, Elisa Masson était une comédienne de premier
ordre. Le jeu, le geste, l'attitude, la voix, tout en
elle savait traduire les divers sentiments d'un per-
sonnage. Elle s'iden'iiflait avec son rôle et ne faisait
qu'une avec lui.
Reçue à l'unanimité, elle fit, pendant deux campa-
gnes, les délices du théâtre. Son grand triomphe était
Lu Favorite. A chaque représentation, le public en-
thousiasmé lui faisait bisser la phrase ; 0 bonheur!
c'est mon rêve perdu.
En 1847, Mlle Masson vit s'ouvrir devant elle les
portes de l'Opéra. Elle y fit de forts beaux débuts,
mais, malgré tout son talent, elle ne parvint pas a
remplacer la Stolz. En 1848, elle créa à l'Académie de
musique, avec un talent do premier ordre, le rôle de
la reine dans Jeanne la Folle, un mauvais opéra de
Clapisson. Peu après elle quitta l'Opéra et se mit alors
à voyager. Elle alla donner des représentations jus-
DIRECTION TILLY. — CHARLES VI 277
qu'en Amérique. Presque chaque année, après son
départ de Graslin, elle revenait jouer à Nantes, où elle
se considérait comme chez elle. Elle se montra tou-
jours reconnaissante à notre ville d'avoir été la
première à la sacrer grande artiste. Elle mou-
rut en 1867 d'une triste maladie : un cancer au sein.
Gomme la cigale, elle avait toujours chanté sans
songer à rien mettre de côté, et ce fui un de ses vieux
amis de Nantes qui paya ses modestes funérailles.
Cette artiste n'a pas laissé un nom à Paris, mais à
Nantes, où elle suscita tant d'enthousiasmes, on a
gardé et l'on gardera fidèlement la mémoire de celle
qui fut Elisa Masson.
La troupe réunie pour desservir le théâtre pendant
la saison 18i5 1816 était bonne. Le ténor Giraud tomba
et fut remplacé par Mouchelet. Le baryton Jourdain
était un artiste de valeur. Signalons aussi M^e Gornélis ,
La première représentation de Charles VI eut lieu
le 26 mars 1846. Le succès fut complet. Elisa Masson
triompha dans Odette, qu'elle chanta et joua d'une
façon admirable. Les autres interprètes : Mouchelet,
Jourdain, Mme Gornélis contribuèrent pour une
large part à l'excellente interprétation de l'œuvre
d'Halôvy. Les décors neufs furent trouvés très beaux.
Ils coûtèrent 4,000 francs.
On exécuta aussi avec succès le Désert, de Féli-
cien David. Les Trois Mousquetaires,\Q Roi d'Yve-
tot, Marie Jeanne ou la Fenime du Peuple se jouè-
rent pour la première fois pendant cette saison.
278
LE THÉA.TRE A NANTES
Le 17 décembre 1845, Listz donna à Graslin un
grand concert. Voici quoi était son programme :
lo Ouverture de GiUllaume Tell (piano solo) ; 2° Fan-
taisie sur RobeyH ; 3o Variations sur un motif des
Puyntains ; 4o Invitation à la valse de Weber; o»^ Fête
villageoise; 6° Galop chromatique. Le célèbre pia-
niste remporta un superbe triomphe. Il fut couvert
de fleurs et de couronnes.
Poultier fut acclamé cette année-là dans la Juive.
Levassor, Lafond, Thalberg, Mmes Dorus-Gras et
Rossi-Gassia parurent aussi à Graslin.
Tilly, qui avait su se concilier, comme directeur et
comme homme privé, l'estime et la sympathie de
tous, fut renommé directeur.
SAISON 1846-1847
TILLY, DIRECTEUR
SOLIÉ, chef d'orchestre.
IJELNIE, régisseur.
MM.
Opéra
DULUG, fort ténor.
VERNEUIL, ténor léger.
DEBIUNAY, 2e id.
DASSOtIL. massol.
DORVAL, baryton.
MATHIEU, basse noble.
BORSAY, basse comique.
FRONGHEr, 3e basse.
BELNIE. trial.
LAMARRE, laruelle.
Mmes
MASSON, forte chanteuse.
DESGOT. soprano légère.
SANDELION, soprano comi-
que.
SAGE, 2e soprano.
VADÉ, 2e forte chanteuse.
Ballet
FILLODEAU, maître de dans^.
H. RALOTH, Ire danseuse.
L. BALOTH, 2e danseuse.
DIRECTION TILLY. — LA REINE DE CHYPRE 279
Comédie
MM.
JROCHE, 1er rôle.
BINET, jeune premier.
i:HATELA1N, '2e amoureux.
SAGE, 'îe id.
TALLIER, père noble.
OZANNE, financier.
FROSNE, 1er comique.
VICTOR, id.
DENIZOT, 2e comique.
LUCIEN, milité.
M mes
VADE, 1er rôle.
DELAROCHE. jeune première.
ROUX, ingénuité.
SANDELION, déjazet.
SAGE, 2e amoureuse.
TILLY, soubrette.
JOBEY, mère noble.
THENARD, caractères.
La troupe offrait un excellent ensemble. Le bary-
ton Dorval échoua seul. Il fut remplacé par un nommé
Saint-Charles, qui tomba, lui aussi, et enfin par
Chollet.
Le ténor Duluc, Chollet, Mlle Masson formaient un
trio de premier ordre. Il est rare de trouver réunis
en province trois artistes de cette valeur.
La Reine de Chypre (27 décembre 46), avec trois
interprètes pareils, ne pouvait que remporter un
grand succès. Cet opéra fut remarquablement monté.
Les décors neufs coûtèrent 5,183 fr. 93 centimes.
On joua aussi la CLoseriedes Genêts et Bélisairey
de Donizetti.
Mlle Fargueil et Ravel vinrent en représentation.
Un incident signala l'une des soirées de ce dernier.
L'acteur Ozanne ayant manqué de mémoire, fut sifflé.
11 se tourna alors vers le parterre et dit d'un ton
moqueur : « Vous vous fâchez, messij ^urs ». Immé-
diatement la salle demanda des excuses. -» Des excu-
ses ! jamais ! >» s'écria l'artiste, qui quitta aussitôt la
scène. Pendant trois quarts d'heure le spectacle fut
interrompu. On fat obligé de lire le rôle abandonné.
280
LE THEATRE A NANTES
Traduit en correctionnelle, Ozanne fut condamné à
une amende. Voyant sa situation compromise, il se
décida à faire au public des excuses par la voie des
journaux. On ne lui tint pas rigueur. Il avait, il est
vrai, un certain talent.
Mlle Masson fit ses adieux dans la Favorite. La
représentation fut superbe. L'artiste aimée disparais-
sait littéralement sous les fleurs. La salle, véritable-
ment en délire, trissa le duo du quatrième acte, où
Duluc se montrait à la hauteur de sa belle partenaire.
Cette saison vit la naissance d'un nouveau journal
de théâtre : le Furet. Ses prédécesseurs la Cor-
teille et Vert-Vert étaient déjà morts depuis quel-
que temps.
Pour la campagne 1847-1848, la municipalité fit ap-
pel à M. Lemonnier, qui avait déjà dirigé Graslin pen-
dant une année. Le montant de la subvention était,,
comme les années précédentes, de 40,000 francs.
SAISON 1847-1848
LEMONNIER, DIRECTEUR
SOLIÉ, chef d'orchestre.
BERTIN, régisseur.
Opéra
MM.
BERTAUT, fort tënor.
PU JET, ténor léger.
BOURDAIS, 2e ténor léger.
EDOUARD, 3e ténor léger.
ROMAN VILLE, lénor co-
mique.
LESBROS, baryton.
MATHIb:U, Ire basse.
HONORÉ, basse comique.
OZANNE, laruette.
M mes
ARGA, grande Ire chanteuse,
PRÉVOST, Ire chanteuse lé-
gère.
VADÉ, '2e chanteuse légère.
MATHIEU, Ire dugazon
BOURDAIS, 2e dugazon.
DIRECTION LEMONNIER 281
VADÉ, 3e amoureux.
AlAULEON, convenances.
Mmes.
DELHAY, 1er rôle.
MORSIANI, jeune première.
GRORGLNA, Ire soubrette.
PÉRAULT, coquette.
THEiNARD, duègne.
LEMOULE, convenances.
JOBEY^ duè^e.
'40 choristes.
Comédie
MM.
ROCHE, 1er rôle.
SANDRE, jeune premier rôle.
MOUROT, jeune premier.
MANGIN, 1er comique.
PÉRAULT, père noble.
De nombreux ténors furent, cette année, victimes
des rigueurs du scrutin. Bertaut fut successivement
remplacé par Tulli, Delavarde, Garras, Tisseyre. En-
fin, le 1er mars, Valgalier, un artiste de talent, fut
admis presque à l'unanimité. Il était temps : plu-
sieurs émeutes avaient déjà éclaté au théâtre. Le
15 octobre, la mairie s'était fâchée ; le théâtre fit re-
lâche deux jours de suite par ordre, et le maire pré-
vint le directeur que si, le 18, il n'avait pas de ténor,
la subvention lui serait retirée. Les abonnés, eux
aussi, se montraient fort irrités. Le malheureux
Lemonnier n'en pouvait mais. Il réunit au foyer les
habitués de théâtre et leur prouva, correspondance en
main, qu'il faisait le possible pour trouver ce rara
avis, qui s'appelle un ténor.
La troupe, d'ailleurs, était fort bonne. On revit avec
plaisir le baryton Lesbros, dont la voix avait encore
pris de l'ampleur. Puget, était charmant dans l'emploi
de ténor léger. M^e Mathieu, une excellente dugazon,
et Mme Prévost, étaient pour l'opéra de réels éléments
de succès.
Le 2 janvier 1848, avant le sixième tableau du
Chevalier de Maison- Rouge, Roche lut un article du
282 LE THÉÂTRE A NANTES
Sé7napliore de Marseille, annonçant l'arrivée d'Abd-
el-Kader à Toulon. Un vif enthousiasme éclata dans
toute la salle et de nombreux cris de Vive le Roi se
firent entendre.
La situation financière de l'entreprise était loin
d'être brillante. Le 20 mars, Lemonnier abdiqua et
les artistes se mirent en république sous la prési-
dence de Roche. Le parterre, de 2 fr. fut abaissé à
A fr. 50, et Ton décida de jouer pendant tout l'été.
En mai, plusieurs artistes, appelés ailleurs par d'au-
tres engagements, furent forcés de partir. Lesbros fut
remplacé par Desterberg, un baryton à la voix très
fraîche.
Pendant les journées de juin, Graslin ferma ses
portes.
Les nouveautés de cette saison furent : Les Mous-
(luetaires de la Reine^ le Chevalier de Maison-
Rouge, le Fils du Diable, L'âme en peine de Flo-
tow, Ne touchez pas à la Reine, enfin Gastil-
beza de Maillard, qui excita un fou-rire général.
Au mois d'août 1847, Déjazetvint donner une série
de 18 représentations. La charmante comédienne était
adorée à Nantes et la salle ne désemplissait pas.
Levassor, Baroilhet, Numa, Neuville, Bouffé, Hoff-
mann, Mesdames Sauvage, Mondutaigny et Julienne
se firent aussi applaudir sur la scène de Nantes.
Les lorettes — c'était le nom des horizontales d«
l'époque — attirèrent, par leur tenue au théâtre, l'at-
tention de la municipalité. Le maire ordonna aux
DIRECTION TALLIER.— HAYDÉE, LE VAL D'ANDORRE
commissaires de police de surveiller attentivement
les couloirs du parquet «< devenus un lieu de véritable
scandale. Les filles y font la bourse avec les jeunes
gens, — l'honorable M. Golombel aurait mieux fait de
dire : «< des jeunes gens» —, pendant les entr'actes et
c'est là qu'on va traiter de l'heure et des conditions
du rendez -vous. » Je suis forcé de constater qu'à
l'heure actuelle, les choses se passent encore de même.
La subvention fut abaissée à 38,000 fr. l'année sui-
vante et la direction confiée à un certain Tallier.
SAISON 1848-1849
TALLIER, DIRECTEUR
SOLIÉ, chef d'orche.^re.
BERTIN, régisseur.
Opéra
MM.
ESPINASSE, fort ténor.
SCOTT, ténor léger.
PËTlT-DELAMAimE, mpssol.
VILLA, baryton.
VALLEE. Ire basse.
LACROIX, basse-comique.
OZANNE, laruelte.
BELNIE, irial.
Mmes
SCO TT-MOREL,forle chanteuse.
DELILE, chanteuse légère.
VÀDÉ, 2e chanteuse.
OBERTAL, Ire dugazon.
CHAUVET, 2e dugazon.
VADÉ, 3e dugazon.
JOBEY, duègne.
Danse
PRÉVOST, Ire danseuse
CHAUVET, 2e danseuse.
Comédie
ROCHE, 1er rôle.
TALIER, père noble.
SANDRE, jeune premier.
XAVIER, id.
WANPA, id.
JULES, 3e amoureux.
MORhN, 3e rôle.
UOLIGNY, 1er comique.
OZANNE, linancier.
SAIN VAL, ier comique.
AIMÉE, 2e id.
DENIZOT, 2e id.
MAULÉON, convenances,
Mmes
VADÉ, 1er rôle,
DEVÉLIA, jeune première.
BROUX, ingénuités.
GEORGINA, soubrette.
C. VADÉ, ingénuité.
CHAUVET, 2e amoureuse.
JOBEY, duègne.
LE THE.\TRE A NANTES
Le meilleur artiste de cette troupe était le ténor
Espinasse. Les notes élevées de ce chanteur étaient
peut-être un peu faibles, mais il avait un médium
superbe. Il possédait beaucoup d'expression et de sen-
timent et était excellent acteur. Malheureusement il
û'avait été engagé qu'en représentation et fut forcé
de partir en février.
Huner vint le remplacer et fut revu avec plaisir.
M™e Scott ne réussit pas et fit place à M'"e Koska,
une jeune débutante, qui promettait beaucoup. La
chanteuse légère, MUe Delille, était douée d'une très
jolie voix secondée par un talent sur de lui-même.
Hayclée fut jouée le 4 mars 1819 et, malgré une in-
terprétation assez médiocre, remporta un certain suc-
cès. La ville entra pour 1,300 francs dans la confec-
tion des décors neufs.
Le Val-d'Andore, représenté le 28 août de la môme
année, fut accueilli aveo une extrême froideur. Cet
opéra comique d'Halévy vaut pourtant mille fois
mieux que l'œuvre hybride de M. Auber.
Le même mois, une pièce bourrée d'allusions politi-
ques : La Foire aux Idées, que la situation ren-
dait d'autant plus brûlantes, fut accueillie par de
vifs sifflets et de bruyants applaudissements.
Le lendemain de la représentation, le Maire fit affi-
cher une proclamation dans laquelle il recommandait
le calme à ses concitoyens. Le soir de la seconde, un
piquet d'infanterie se tint en permanence sous le pé-
ristyle, mais tout se passa tranquillement.
DIRECTION LEMONNIER. — JÉRUSALEM 285
Le 21 Juin 1849, fut jouée la Jérusalem, de Verdi.
Duprez, alors en tournée, fit le succès de cette
pièce dont les autres rôles étaient tenus par des élè-
Tes du célèbre ténor, qui joua aussi La Juive,
la Favorite et le Bay^bier. Le rôle de Rosine était
chanté par une toute jeune fille, qui donnait déjà
plus que de brillantes promesses : MUe Miolan. La fu-
ture créatrice de Marguerite chanta aussi, toujours
avec Duprez, Lucie de Lammermoor.
Aune représentation 6.' Othello, M°»eDelille,qui n*a-
vait pas eu le temps d'apprendre son rôle, fut auto-
risée par la municipalité à chanter partition en main.
Domange remplissait le rôle d'Othello, où il se mon-
tra admirable comme chanteur et comme comédien.
Au mois de juillet, les musiciens n'étant pas payés
refusèrent de jouer. C'était au moment des représen-
tations de Duprez et de Mlle Miolan. Tallier donna sa
démission. Mais un arrangement se fit avec les ar-
tistes, et Duprez put achever ses représentations.
Au mois d'août, Rachel vint jouer Phèdre, A/idrO'
maque et le Moineau de LesMe.
Dans le courant de cette saison, l'Alboni se fit en-
tendre dans un concert. Mmes Persiani, Térésa Mil-
lanollo, Julian, Elisa Masso-n, les ténors Domange et
Bettini vinrent en représentations.
Lemonnier fut nommé de nouveau directeur, pour
la campagne 1849-1850, des artistes réunis en société.
286
LE THEATRE A NANTES
La subvention de 38,000 fr. était affectée au paiement
partiel des premiers sujets de l'opéra et des artistes
de l'orchestre, au traitement de différents employés,
aux frais de chauffage et à la moitié de ceux d'éclai-
rage.
SAISON 1849-1850
LEMONNIEK DIRECTEUR-
GÉRANT
SOLIÉ, chef d'orchestre.
CHUQUET, r^igisseur général.
Opéra
MM.
CHENET, fort ténor.
LAGET. ténor léger.
BOUCHER, ie ténor.
RAYNAL, bnrylon.
BONNASSEUH, Ire basse.
LACROIX. 2e hisse.
St. ALHE. trial.
CRAMOiSAN, laruottc.
Danse
PROVOST, Ire danseuse.
CAPELLE, 2- danseuse.
Comédie
MM.
ROCHE, 1er rôle.
LEMONNISR. père noble.
ANDBÉ, jeune premier.
SANDKE, 1er amoureux.
ADRIEN, 2e amoureux.
MORIN, 3e rôle.
OZANNE, financier.
ANNÉE, comique.
XAVIER, convenances.
M mes
DUFOSSÉ. grand 1er rôle.
DESGHANGES, jeune Ire.
RONNARD, ingénuité.
GEORGINA, soubrette.
DANGREMONT trarestis.
RICHEH 2e amoureuse.
THÉNARD, duègne.
LAGET, forte chanteuse.
BOUZIGUES, chanteuse légère.
ESME. dugazon.
PELLERIN. 2e dugazon.
JOBEY, duègne.
Les débuts furent très mouvementés. Le fort ténor
tomba et fut remplacé par OUard. Mme Bousigues, une
ancienne connaissance, fut reçue, mais dans la suite
trouva souvent une vive opposition parmi les audi-
teurs. Les deux meilleurs artistes de la troupe d'opéra
étaient le ténor léger Laget et le baryton Raynal.
La saison fut assez terne. En fait de pièces nou-
DIRECTION LEMONNIER.
LE GAID
287
velles pour Nantes, on joua le Cdid, Maria Padilla^
de Donizetti, François le ChampU Gahrielle, Char-
lotte Corday, le Juif-Errant, la Biche aux Bois.
Artistes en représentation : Anna Thillon, la créa-
trice des Diamants de la Couronne, et ancienne
pensionnaire de Graslin, M^es Sara, Julienne, Wid-
mann et 48 danseuses viennoises qui firent courir
tout Nantes.
Lemonnier conserva la gérance de la Société des
artistes qui, grâce à ce moyen d'exploitation, tou-
chaient des appointements fort minimes. Les charges
de l'entreprise furent allégées. Le théâtre n'ouvrit
que le 15 juillet avec la comédie. L'opéra ne com-
mençait que le 2 novembre. '
SAISON 1850 1851
LEMONNIER, DÎREGTEUR-
GÉRAST.
SOLIÉ. chef d'orchestre.
GU^HIiN, régiss-iur.
Opéra
MM.
HELLOT, fort ténor.
BONAMY, ténor léger.
PETIT, deuxième lénor.
MAUr.HOT, première bass<\
RIVIÈRE, baryton.
NESME, deuxième basse.
DERVILLE, trial.
GRAM(31SAN, laruette.
RICHARD, troisième ténor.
M mes
HALDER, forte chanteuse.
LOIRON, première chanteuse.
LESPINASSE, dugazon.
PELLETIT, deuxième dugazon.
GENEVOISE, duègne.
VOBAN, id.
Comédie
MM.
ROCHE, premier rôle.
FAUAjE, jeune premier.
RENÉ, fort second.
GUILLEMIN, 2e amoureux.
GOSSARD, financier.
SAUliVAL, premier comique.
XAVIER, convenances.
Mm es
DUFOSSÉ, premier rôle.
VICTORIA, jeune première.
JULIE, jeune première.
DERVILLE, 2e amoureuse. , î
THENON, duègne.
DACOSTE, utilité.
288 LE THÉÂTRE A NANTES
La troupe présentée était assez faible, mais les dô-
J3Uts se chargèrent de la rendre meilleure. Le ténor,
le baryton, la forte chanteuse et la dugazon échouè-
rent. Après quatre essais infructueux on trouva dans
Bancbe un bon ténor. Un baryton remarquable Fia-
chat vint remplacer Rivière. Mlle Blaës, une duga-
zon fine et enjouée, qui devint bientôt l'enfant gâtée
des Nantais, et Mme Paola, une chanteuse inexpéri-
mentée, mais douée d'une voix superbe, succédèrent
à Mmes Lespinasse et Halder. Enfin, Mme Voiron,
une vocaliste des plus brillantes, apportait l'appoint
de son talent dans la troupe ainsi reconstituée.
Dans le personnel de la comédie, un nom doit at-
tirer notre attention : celui de Mlle Victoria, qui tint
plusieurs années, avec un réel talent, l'emploi déjeune
première. Cette artiste était très appréciée.
Mais cette reconstitution ne s'était pas accomplie
sans peine et sans tapage. Le 12 octobre, le maire,
mécontent de Lemonnier, qui ne se pressait pas dô
compléter sa troupe, le fit révoquer par le Préfet.
On nomma à sa place le régisseur Guérin. Le-
monnier réclama auprès du ministre, disant qu'il
était dans les délais pour remplacer les artistes tom-
bés et que, n'étant qu'administrateur, la Ville avait
fixé un maximum d'appointements qu'il ne pouvait
dépasser. Lemonnier protesta vainement, et la cam-
pagne s'acheva sous la direction de Guérin.
Le Songe d'une Nuit d'Eté, joué le 15 mars 1851,
ne remporta qu'un succès relatif. L'interprétation
DIRECTION LEMONNIER. — LE SONGE 289
de cet opéra était pourtant tout, à fait supérieure.
MlleVoiron roucoula d'une façon merveilleuse le rôle
d'Elisabeth. Bonamy était très bien dans Shakes-
peare. Mlle Blaës et Marchot étaient parfaits eux
aussi.
Quelque temps après notre illustre concitoyen Bat-
taille joua l'opéra de Thomas et y remporta un
immense triomphe. C'était la première fois qu'il venait,
comme chanteur, dans sa ville natale. Il fut heureux
et fier du succès qu'on lui fit. Nantes donna un dé-
menti au proverbe : Nul n'est prophète dans son
pays.
Je ne puis laisser passer le nom de Gh. Bail aille
sans consacrer à cet éminent artiste, l'une des gloires
de la scène française, quelques lignes dans cet ou-
vrage qui contient l'histoire du théâtre de la ville où
il a vu le jour.
Battaille naquit en 1822. Son père était un médecin
accoucheur très estimé. Tout jeune, son fils fat des-
tiné à lui succéder. Le futur créateur de Pierre le
Grand commença donc l'étude de la médecine. Il fut
reçu interne au concours de Nantes et passa ses
quatre premiers examens du doctorat. Bon nombre
de nos concitoyens, qui connurent Battaille à cette
époque, conservèrent avec lui les meilleurs rapports.
Mais la médecine n'était pas l'affaire du jeune homme.
Le théâtre l'attirait irrésistiblement. Il entra donc
au Conservatoire pour en sortir avec tous les prix.
Mais je n'ai point l'intention de retracer ici en dé-
19
290 LE THÉÂTRE A NANTES
tails la carrière glorieuse de Battailie. Elle est assez
connue.
Battailie fut, dans toute l'acception du mot, un
grand artiste. Son éducation le mettait bien au-dessus
de la généralité des gens de son métier ; aussi, à la
chute de l'Empire, il fut appelé à remplir les fonctions
de sous-préfet à Ancenis. Dans ce nouvel emploi,
qu'il tint avec un tact et une habileté rares, il
prouva que ceux qui avaient poussé des cris à sa
nomination avaient eu tort. Ecrivain distingué, il
présenta plusieurs écrits théoriques à l'Académie des
Sciences, qui leur fit le meilleur accueil.
Charles Battailie mourut en 1872. Nantes peut êtr^
fière de compter parmi ses enfants cet homme de
cœur, cet incomparable artiste.
Deux Nantais, au début de leur carrière, firent
jouer à Graslin deux petites pièces qui remportèrent
un vif succès : Hignard, Les Fiancés Bretons, et
Jules Verne, Les Pailles ro7npues, une délicieuse
comédie qui ne laissait point pressentir l'auteur des
Voyages extraordinaires. La Chanteuse voiléBy
Giralda, Les MonténéQï^ins, La Jeunesse des
Mousquetaires, Moate-Christo, La Fille bien gar-
dée, enfin le Courrier de Lyon, dans lequel Roche
joua d'une façon remarquable le double rôle de Du-
bosc et de Lesurques. furent les autres nouveautés de
cette saison. On eut aussi l'occasion d'applaudir les
artistes suivants en représentation : Mlle Masson,
le ténor Dulaurens, alors au Conservatoire, Ernst^
DIRECTION LEMONNIER
291
Thalberg, Lepeintre, Bardon, Kelun, Laferrière,
Ferville, enfin Mme Monténégro^ une chanteuse ita-
lienne de talent qui vint chanter Norina à la fin de
la saison.
XX
DIRECTIONS : GUÉRIN. -- CLEMENT
DEFREKNE. — ROLAND
1851-1857
A municipalité, satisfaite de M. Gué-
rin, le conserva à la tête de Graslin.
La subvention, primitivement fixée
à 35,000 francs, fut augmentée de
10,000 francs à la suite des événe-
ments du 2 décembre^ qui firent
traverser au théâtre une crise inquiétante.
SAISON -1851-1852
GUÉRIN, DIRECTEUR.
SOLIÉ, chef d'orchestre.
Opéra
MM.
DULUC, foit lénor.
ALTAIRAC, ténor léger.
LEGRAND, 2* ténor léger.
METZLER, massol.
OSAVALD. baryton.
MAHCHOT, 1'° basse-chantante
LEFORT, l" basse-comique.
MARCHAiND, laruett,'.
BELNIE, trial.
294 LE THÉÂTRE A NANTES
Mmes
PAOLA, forte chanteuse.
VOIRON, chanteuse légère.
FABERT, mère-dugazon.
BLAES, dugazon.
GAUTROT, 2* dugazon.
JOBEY, duègne.
Comédie
MM.
ROCHE, 1er rôle.
FAILLE, jeune 1er.
LEFORT, financier
DEVAUX, id.
FABERT, fort jeune 1er.
RICHARD, 3e rôle.
DER VILLE, 1er comique.
ANNÉE, 2e id.
MAIRE, grande utilité.
Mmes
MAILLET, 1er rôle.
VICTORIA, jeune Ire.
FABERT, coquette.
GAUTROT, ingénuité.
HOUDOIS, soubrette.
JULIEN, 2e amoureuse
JOBEY, duègne.
Le ténor Duluc, très apprécié jadis à Nan-
tes, ne trouva pas grâce devant le scrutin. La
généralité du public lui avait fait cependant le
meilleur accueil. 11 fut remplacé par Laborde. Mlle
Paola, applaudie pourtant l'année passée, eut le
même sort que Duluc. Mmes Cault et Gueudy lui
succédèrent sans succès. Enfin Mme Stransky fut
admise. Mlle Voiron, dont le délicieux organe pur,
souple et velouté, se prêtait si bien aux fioritures du
chant léger, Mlle Blaës, le ténor léger Altairac qui
était excellent, le baryton Oswald et la basse Marchot,
formaient une belle réunion d'artistes.
La saison, malgré cela, fut languissante. La situa-
tion politique détournait du théâtre tous les esprits.
Guérin fit une heureuse incursion dans le vieux
répertoire. On réentendit avec un vif plaisir : le Petit
Chaperon Rouge, de Boïeldieu, Gulistan^ de Dalay-
rac, le Tableau parlant, de Grétry, enfin Aline,
reine de Golconde, de Berton, opéra par lequel le
Grand-Théâtre avait fait sa réouverture en 1813.
DIRECTION GUÉRIN 295
(
En fait de nouveautés, le théâtre représenta : la
Perle du Brésil, les Porctierons, la Dame aux Ca-
mélias, Mlle de la Seiglière, la Poupée de Nurein-
berg, la Petite Fadetle, le Chapeau de Paille d'I-
talie, Benvenuto Cellini, Salvator Posa. Ces deux
dernières pièces furent jouées avec le concours de
Mélingue. Le célèbre acteur remporta Un très grand
succès. A la dernière de Benvenuto, on tira une tom-
bola composée de six statuettes d'Hébé. On sait que
Mélingue, doué d'un beau talent de sculpteur^ mode-
lait en quelques minutes une statue dans le drame
de Benvenuto.
Levasseur se fit entendre et applaudir à outrance
dans Robert, la Juive et les Huguenots. Les autres
artistes en représentation furent Hermann-Léon, Vi-
gier, Grassot, Arnal et Mlle Duprez.
Le 15 août 1852, une représentation de gala fat
donnée en l'honneur du prince Jérôme Napo-
léon, président du Sénat. La salle était comble et
montra beaucoup d'enthousiasme. La foule insou-
ciante avait déjà oublié les massacres de Décem-
bre.
On répara, cette annéé-lâ, la façade principale du
Grand-Théâtre et les retours sûr les rues Corneille et
Molière. Les dépenses de cette restauration s'éle-
vèrent à 10,000 francs.
Le Conseil municipal maintint la subvention à
35,000 francs.et Guérin conserva la direction.
296
LE THÉÂTRE A NANTES
SAISON 1852-53
GUÉRIN. DIRECTEUR
SOLIE, chef d'orchestre.
Opéra
MxM.
DEMEURE, fort ténor.
LASSINE, ténor léger.
LETTRAYE, 2e ténor léger.
PROU VI EH, Ire basse.
VANLAIR, barylQQ.
BERRY, 2e basse.
CHAMRERY, trial.
PERRON, laruelte.
Mmes
CHAMBON, forte chanteuse.
ZULEMA, chanteuse légère.
CHOIWET, Ire dugazon.
Les débuts décimèrent cette troupe. Les soirées
furent très orageuses , les spectateurs ne sifflaient
pas, — l'arrêté de la mairie interdisait l'usage des
clefs, — mais ils riaient, causaient à haute voix et
frappaient des pieds. Le 25 octobre, le préfet prit
l'arrêté suivant :
BHOCHARD, 2e duaazon.
JOBEY, duègne.
Comédie
WM.
ROCHE. l«-r rôle.
FAUEHT, jeune premier.
LEBLANC, fort second.
DEVAUX, financier.
LEMAIRE, comique.
TONY, convenance.
Mmes
VALERY, 1er rôle.
VICTORIA, jeune première.
HAGIOS, ingénuité.
BLONDEL, id.
BROCMARD, 2e amoureuse.
BERRY, soubrette.
Article premier. — Le Théâtre de Nantes est fermé
provisoirement.
Art. 2. — m. Guérin, directeur, est mis en demeure
de procéder, dans le plus bref délai possible, à la forma-
tion d'une nouvelle troupe en tous genres. Les artistes
précédemment engagés ne seront admis à faire partie do
la nouvelle troupe qu'après avoir reçu l'assentiment préa-
lable de l'autorité.
Art. 3. — M. le Maire de Nante&est chargé de Teiécu-
tjon du présent arrêté.
Le Préfet,
E. DE Mrntque.
DIRECTION GUÉRIN 297
Guérin s'empressa de reconstituer une nouvelle
troupe,et le théâtre rouvrit le 6 novembre.
MM. Lapierre, fort ténor ; Bousquet, ténor léger ;
Flachat, baryton ; Béchers, basse ; Saint-Denis,
basse chantante. — Karl, premier comique. Mmes
Hillen, chanteuse légère ; de Gourseilles, dugazon ;
Ghoimet, 2e dugazon, furent immédiatement reçus.
Madame Hillen était une ravissante chanteuse
légère. Elle a laissé à Nantes d'inoubliables souve-
nirs. Flachat, déjà connu, retrouva tout son succès.
Les autres artistes étaient d'une bonne moyenne.
Si fêtais Roi, qui remporta un succès des plus vifs ;
Galathée, Diane, d'Emile Augier, le Père Gaillard,
la Case de l'oncle Tom, furent les nouveautés de
l'année.
Battaille se fit applaudir avec frénésie dans le Val
d'Andore et le Songe d'une nuit d'été. Rachel vint
}QMQV Advienne Lecouvreiir eiLady Tartiiffe.Fleuvj
de l'Opéra, et Vieuxtemps, complétèrent la série des
artistes en représentation.
Mangiu fonda ceUe année le Théâtre, feuille de
spectacle dont l'existence fut assez éphémère.
L'administration municipale, prise d'un beau mou-
vement de générosité, proposa au Gonseil d'élever la
subvention au chiffre de 50,000 francs. La discussion
fut vive, mais enfin la victoire resta au bon sens. La
subvention proposée fut volée et le système des ar-
298
LE THEATRE A NANTES
listes on société fut de nouveau remis en vigueur.
La subvention était ainsi affectée :
24,000 fr. pour assurer aux premiers sujets un miaimum
d'appointements convenables.
6,r00 pour l'entretien et la confection des décors.
8,000 pour l'orchestre.
4,000 éclairage.
2,000 chauflfage.
6,000 appointements à divers employés.
50,000 fr.
Le Tliéàtre devait ouvrir le 2 mai, il fermait ensui-
te pour rouvrir définitiveraerit le 15 aoùi. Guérin fut
renommé directeur.
SAISON 1853 54
GUÉRIN, DWECTEUR
SOL'IÉ, chef d'orcheslre.
Opéra
MM.
PHILIPPE, fortiéaor.
BINEAU, ténor léger.
DESIRE. 2e ténor.
FLACHAT, baryton.
FILLIOL, ire basse.
BERKY, 2e basse.
LEON, trial.
CRAMOISAN, laruette.
M m es
LUGUET. forte chanteuse.
LASSENNE, chauteuse l.gèn:
OAULTROT, 2e chanteuse.
MARCHAND, dugazon.
FLACHAT, 2e dugazon.
LUGUET, duègne.
Ballet
M. HUS, maître de ballet.
Mmt's
DELA H AVE, tre danseuse.
DEMOUCHY, 2e danseuse.
Comédie
MM.
ROCHE, premier rôle.
RIRES, jeune premier.
DE VAUT, financier.
HERRY. 2." rôle.
RICHARD, 3e rôle.
FABERT, premier amoureux,
MARECHAL, 2e.amoureux.
LEON, premier comique.
MARCHAND, 2e comique.
LAMBERT, convenances.
M mes
DALLOGA, premier rôle.
GAUTROT, coquette.
A. GAUTROTJeuno premier.
GAUSE, 2e amoureux.
FROMENT, soubrette.
Les débuts furent défavorables à Philippe, Filliol et
Léon, ainsi qu'à Madame Luguet. Ces artistes furent
DIRECTION GUÉRIN. — LE PROPHÈTE 299
remplacés par Duprat, ténor ; Taste, basse ; Belnie,
trial, et Madame Gambier, forte chanteuse.
Ainsi remaniée, la troupe se trouva être de premier
ordre. Duprat était un superbe ténor à la vuix claire,
juste, sympathique Madame Gambier était douée
d'un très bel organe et possédait en outre un réel
talent de comédienne. Mlle Lassenne avait une voix
délicate et frêle, mais charmante, enfin Bineau et
Flachat ne doivent pas être oubliés non plus.
Le grand événement artistique de la saison fut la
première du Prophète (31 janvier 1854). Au dire de
certaines personnes, cet opéra ne devait jamais être
représenté à Nantes. Les difficultés de la mise en
scène avaient déjà arrêté plusieurs directeurs. Gué-
rin, plus courageux, n'hésita pas et monta le chef-
d'œuvre de Meyerbeer; il eut raison, car le succès fut
immense et incontesté. Quf^lques spectateurs pourtant
se plaignirent de ne pas trouver assez de morceaux
chantants dans cette partition 1 ! I Toujours la même
rengaine ! Quoi qu'il en snit,le Prophète enthousias-
ma le public pendant 17 représentations. L'interpré-
tation était supérieure, Duprat et Madame Gambier
(Jean et Fidès) méritèrent des éloges unanimes.
Mlle Lassenne, Filliol, Taste, Flachat et Bineau chan-
tèrent les autres rôles à la satisfaction générale. La
mise en scène était superbe et fit beaucoup d'effet.
Malheureusement le lever du soleil rata le premier
soir. Les cinq décors neufs étaient l'œuvre de MM.
€rémion et Séchan. Ils coûtèrent 7,168 fr. 64 cent.
300 LE THÉÂTRE A NANTES
Deux cents costumes nouveaux furent aussi confec-
tionnés.
Le lundi 15 mai 1854, un grand concert fut donné
au théâtre à l'occasion de l'ouverture du Musée de
Feltre. Battaille, Roger, le violoniste Alard, Van-
den-Heuvel, Mmes Gabel et Dulken prêtaient leurs
concours à cette intéressante cérémonie artistique
dans laquelle on exécuta, entre autres morceaux, des
compositions du comte de Feltre. Deux critiques pa-
risiens, Fiorefitino et Escudier, vinrent à Nantes pour
cette solennité.
Les Noces de Jeannette {\bnovQmhVQ 185i) rem-
portèrent un vif succès. L'opéra de Massé fut déli-
Gieusement interprété par Flactiat et Mlle Lassenne.
« La voix sympathique de l'un, les trilles, les fioritu-
res, les gammes chromatiques et les roulades de l'au-
tre firent merveille » dit le Breton. On joua aussi
Raymond, un méchant opéra de M. Thomas ; Colin-
Maillard, petit opéra comique dû à la collaboration
de nos concitoyens Hignard et Verne ; Vllonneiir et
l'a)'gent, le Fils de famille, Philiberte, Diane de
Lys, les Filles- de Marbre.
Elisa Masson vint jouer deux fois le Prophète et
produisit dans le rôle de Fidès une profonde impres-
sion. Artistes en représentation : Déjazet, Achard,
Levassor, Mlle Luther; enfin une troupe de Chinois
jongleurs.
A l'une des représentations de ces acrobates exoti-
ques, une dame, placée aux secondes de face, s'élan-
DIRECTION GaÉRI>f 301
ça dans la salle après avoir compté : une, deux... Elle
tomba sur le bord de la galerie des faateuils sans se
faire grand mal. Reconduite chez elle, elle n'expli-
qua pas les motifs de cet acte de folie.
Un soir on joua le Prophète et V Honneur et Var-
gent. Le spectacle commença à 6 heures.
A celte époque, la critique musicale se montrait
justement sévère. Les artistes n'étaient pas ménagés
lorsqu'ils ne le méritaient pas et la presse leur disait
carrément la vérité. Que diraient les chanteurs d'au-
jourd'hui si tous les journaux se montraient 'aussi
raides qu'autrefois ? Pourtant la critique dépassait
parfois les bornes. Voici un extrait d'un article de
M. Olivier Merson, paru dans Y Union Bretonne. Je
le donne non comme un exemple, mais simplement
comme un échantillon du ton que certains journaux
prenaient dans leur feuilleton théâtral :
« C'est comme cette horrible Madame Lapie ! Ah !
personne n'avait donc de clef pour siffler cette affreuse
Ma.'lame Lapie 1 Ce n'est plus de la baraque, ce n'est plus
de la foire, ce n'est plus de la farce, que cette abominable
Madame Lapie ! c'est une difformité comique en tout point
semblable au diable ébouriffé qui sort d'une tabatière en
corne. Et dire que ce diable ébouriffé a montré son
goinfre envermillonné et que le public n'a pas eu un seul
sifflet pour la faire rentrer dans sa tabatière de corne !
Ces choses-là, M. Guérin, quand on lésa, c'est à coup sûr
un malheur, mais précisément à cause de cela, il faut des
précautions pour ne les produire qu'à bon escient. A l'a-
yenir, regardez donc à deux fois avant d'ouvrir la taba-
tière de corne qui recèle dims ses flancs le diable ébou-
riffé que je vous signale, et personne, vraiaient, ne se
plaindra de votre réserve à cet égard. »
C'était dur, pour ne pas dire plus, surtout s'adres-
302
LE THÉÂTRE A NANTES
sant à uno femme. Mais, sans employer un style
pareil, ne pourrait-on revenir, envers le directeur et
les artistes, à une critique sévère tout en restant
juste? La presse politique, depuis quelques années, est
vraiment trop douce. D'un autre côté, les spectateurs
d'aujourd'hui, — fils dégénérés de pères que des com-
pagnies de ligne, baïonnette au fusil, étaient obli-
gées de faire sortir du théâtre, — ne se passionnent
plus pour les questions artistiques. Aussi qu'arrive-
t-il ? C'est qu'on voit paraître et rester sur la premiè-
re scène de Nantes, des cabotins dont Garcassonne ne
voudrait pas. Si la critique voulait se montrer un
peu plus dure, cet état de choses cesserait bientôt.
Le directeur nommé pour la campagne 1854-55 fut
M. Clément. La subvention resta fixée à 50,000 francs.
SAISON 1854-55
CLÉMENT, DIRECTEUR
SOLIÉ, chef d'orchestre.
Opéra
MM.
DELA CtUUSSÉ*£, fort ténor.
JULE"^, U'aoT léger.
MAÏIIIKU, '2e lénor.
VlN-CEiNï, baryton.
VALET, pri'iTiière basse.
G0DEI,AGI1Y, basse comique.
DU FOU H, 2e basse.
BEHNONVJLLE, larufclte.
DAIHE, trial.
M mes
BERNONVILLE, forte chant.
EICHFELI), chauieuse légère.
DE LA CHAUSSEE ^e chaui.
DUBARRV, dugaïon.
SIMON, duègne.
Comédi e
MM.
R()CHE. I^r rôle.
<.OULoMBIEI{, fort jeune i".
DUFOUH, 3h rôle.
J. BOLHE. 1er amoureuif
LAVAL, '2e amoureux.
WOKIZE, grande nliiilé.
PEBBOr, iinanci*fr.
DAIHE, 1er comique.
MAHJDO, 2e comique.
Mn)es
DAMOUKEAU, 1er rôle.
LAUBETÏI, jeune promier.
SlWOiN, mère noble.
VALENCE, fjrande coquette»
OLYMI'E, jeune pienùir.
AL)OR(,Y, Higëuuiié.
LAVAL, ie amoureux.
JUBEY, duègne.
DIRECTION CLÉMENT 303
Un nouvel arrêté concernant les débuts fut promul-
gué au commencement de la saison. En voici le ré-
sumé : Un mois après l'ouverture de la campagne,
tous les artistes à emploi étaient soumis à Tépreuve du
scrutin. Les abonnés à l'année seuls votaient. Un bul-
letin imprimé portant le nom des artistes à juger
était donné aux votants. Il suffisait de barrer le nom
pour le rejet. Le vote, personnel et secret, était à la
majorité des suffrages. Quel que fut le nombre des
votants, le scrutin durait une heure dans le local et
au jour fixé par la mairie. Tout artiste tombé devait
être remplacé dans les quinze jours. Pendant les
débuts, toute manifestation d'improbation était rigou-
reusement interdite.
Un autre arrêté du maire préposa une ouvreuse à
cbaque cabinet d'aisance. La taxe était fixée à 10 cen-
times. Pour Touverture, le gaz fat installé dans tou-
tes les parties du théâtre. L'huile était encore em-
ployée sur la scène et à l'orchestre.
La troupe présentée par Clément était mauvaise,
aussi fut-elle vite décimée par les débuts qui congé-
dièrent MM. de la Chaussée, Jules, Vincent, Godela-
ghy, Mathieu, Vallet, Coulombier, Daire ; Mmes Ber-
nonville, Eichfeld, de la Chaussée. Ces artistes fu-
rent remplacés par les suivants, dont plusieurs étaient
avantageusement connus : MM. Duprat, Anthiome,
ténor léger de beaucoup de talent; Lyon,Graat,Céret.
Après trois essais infructueux pour trouver une forte
chanteuse, on eut recours à Elisa Masson, qui fut
304 LE THÉA.TRE A. NANTES
reçue avec des transports d'allégresse dans sa bonne
ville de Nantes.
Au commencement delà saison, le comique Daire,
refusé, causa un scandale qui devait se dénouer d'une
manière fâcheuse pour lui, en police correctionnelle.
Cet individu, trouvant dans le passage Pommeraye
un banquier bien connu, M. Jules B"*, le frappa brutale-
ment au visage,croyant avoir affaire à M. Olivier Mer-
son. Le comédien,s'étant aperçu de son erreur,se confon-
<3it en excuses, mais l'affaire ne devait pas en rester là.
M. Merson, apprenant l'incident, se rendit à la con-
<:iergerie du théâtre et fit appeler Daire. < C'est moi,
lui dit-il, qui suis M. Olivier Merson. » Aussitôt l'ar-
tiste donna au critique une chiquenaude. Mersrrn
riposta par un vigoureux soufflet. Le soir l'on dut
changer le spectacle, Daire ne pouvant plus repa-
raître en public. La cause première de toute cette
histoire était une critique, celte fois assez anodine,
de M. Olivier Merson sur M. Daire. La presse entière
protesta vigoureusement contre les prétentions des
cabotins.
Cette campagne fut mauvaise au point de vue pécu-
nier. Le 16 avril 1855, Clément se retira. Le soir on
fit relâche. Mais l'orchestre ayant abandonné les
16 jours d'appointements qui lui étaient dus, les
artistes ayant promis de ne pas faire de saisie sur les
recettes, enfin. Elisa Masson, Duprat et Anthiome
ayant consenti à faire la remise de plusieurs cachets,
Clément consentit à reprendre ses fonctions. On affl-
DIRECTION DEFRESNE
305
cha un spectacle, mais à 4 heures du soir le direc-
teur envoya à la Mairie sa démission définitive et fit
coller des bandes sur les affiches. Lacampagne n'avait
plus que quinze jours à courir ; les artistes la
terminèrent. Cette année-là il n'y eut pas d'ar-
tistes en représentation et les nouveautés ne furent
pas des plus intéressantes. On joua : Madelon de
Bazin ; la Promise, de Glapisson; le Billet de Mar-
guerite, de Gevaërt ; la Crise ; le Cœur et la Dot.
Une grande féerie : les Merveilles du Monde, admi-
rablement montée avec le matériel de Paris, obtint
un vif succès.
• •
La gérance de la Société pour la campagne suivan-
te fut confiée à M. Defresnes. La durée de l'année
théâtrale était fixée à onze mois, dont neuf avec tous
les genres.
SAISON 1855-56
DEFRESNE, DIRECTEUR-
GERANT
SOLIÉ, chef d'orchesire.
Opéra
MM.
CAUBET, fort ténor.
CHALLART, ténor léger.
LEMAIRE, 2e ténor.
ROGUIER, massol.
MARTIN, baryton.
BALÉTRAUD, Ire basse.
PETIT, basse cliantante.
BERRY, 2e id.
LUCAS, trial.
OUDLNOT, laruelte.
Mmes
FUIZARD, forte chanteuse.
ROZIES, chanteuse léj^ère.
F4IGLE, Ire dugazon.
RIBAUCOURT, 2c dugazon.
PARONNE, 2e chanteuse.
PONCKLET, mère dugazon.
JOBEY, duègne.
Comédie
MM.
BERNET, 1er rôle.
ROCHE, 2e rôle marqué.
20
306 LE THEATRE A NAiNTES
ROGUIER, jeune premier.
DORVAL, fort jeune premier.
RAYNARD, 2e amoureux.
ALLAN, -
REHRY, 3e rôle.
FAxXOLLlER. financier.
LAZARDEUX, rôle de genre.
RAYNARD aine, 1er comique.
GERVAIS, 2e comique.
M m es
PONCELET, 1er rôle.
HARDY, jeune première.
DE HA Y, mère noble.
JOBEY, caractères.
CÉCILE, amoureuse.
EUGKNIE, 2e id.
DELPHINE, soubrette.
LUCIE, amoureuse.
ABONNEMENTS A L'ANNÉE :
Places non réservées : Hommes 200 fr.
— — Dames 160 fr.
Places réservées : Fauteuils et loges 30 fr.
— — Baignoires et orchestre 300 fr.
— — Loges de secondes 230 fr.
Cette troupe contenait quelques bons artistes. Le
ténor Gaubet possédait une grande et belle voix qu'il
avait le talent de ne jamais forcer. Son triomphe
était Eléazar de la Juive. Citons aussi le ténor léger
Challart et le baryton Martin. Il y eut plusieurs chu-
tes; celles de Balétraud, Raynard, Dorval, Roguier,
Oudinot, Mmes Fuizard et Faigle, qui furent rempla-
cés par Bonnesseur, Thirard, Nardier et Mlle Blaës.
Mme Geismard vint comme forte chanteuse. Cette
artiste possédait une jolie voix et un beau talent.
Elle devait faire plus tard une courte apparition à
l'Opéra. Elle revint ensuite se fixer à Nantes. Son
mari, M. Ecarlat, tenait le cabinet de lecture situé
rue Voltaire. Mme Geismard était fort estimée dans
noti^e ville.
Régnier, alors dans toute sa gloire, vint donner des
représentations sur cette scène de Graslin. où il avait
xMOisE — l'Étoile du nord 307
fait ses premières armes. Il remporta, dans le rôle de
Noël, de la Joie fait penryUn succès sans précédent.
Il joua aussi Tartuffe. A cette occasion, le maître
de pension Boullaut lui adressa les vers suivants .-
Nantes t'a vu commencer ta carrière.
Elle applaudit à tes heureux essais^
Pensant qu'un jour la maison de Molière
Retentirait de tes brillants succès.
Tic nous devais cette aimable visite
Qui nous ramène, un instant, au bon goût.
Mais cet instant disparaîtra bien vite^
Le mauvais goût est aujourd'hui partout.
Molière, hélas/... pour nous quel ridicule,
Exilé de la scène, est dans... le vestibule 1 1 /
Le 11 septembre 1855, pour célébrer la prise de
Sébastopol qu'on venait d'apprendre, Torchestre joua,
pendant l'entr'acte du deuxième acte de la Juive,
le God save the Queen et l'air de la Reine Hortense.
Moïse obtint le 30 octobre 1855 un brillant succès.
L'opéra de Rossini était bien chanté par Mme Geis-
mard, Gaubet, Bonnesseur et Martin. Ghose étrange,
la Prière, la seule page qui ait survécu, fut le mor-
ceau le moins applaudi de la soirée.
Le 26 mars 1856, V Etoile du Nord parut à son tour,
pour la première fois, sur l'affiche. L'exécution fut
excellente du côté de l'orchestre et des chœurs, quant
aux artistes, ils laissèrent à désirer. Un enrouement
général affligeait les chanteurs. Les interprètes de
cette œuvre hybride et endormante étaient MM. Bon-
nesseur, Martin, Ghallart, Nardier, M^es Roziès et
Dubarry.
308 LE THEATRE A NANTES
Pour ces deux opéras, des décors neufs furent
brossés par M. Dernier.
Les spectacles monstres étaient toujours à la modo
le dimanche. On donna un soir les Trois Mousque-
taires, le Chalet et les Deux Aveugles. Le rideau
se leva à cinq heures et demie, pour ne tomber défi-
nitivement qu'à deux heures moins un quart.
Les autres nouveautés offertes par Defresne,
furent le Demi- Monde, le Co7nte Herinann, la Reine
Margot, le Bijou perdu, le Médecin des Enfants,
VElisire d'Amore avec Mme Persiani, les Compa-
gnons de la Marjolaine, d'Hignard et Verne, enfin
le Monde, drame inédit d'un autre de nos compa-
triotes, M. Tessier, aujourd'hui rédacteur de la Lan-
terne et directeur de son supplément littéraire. Cette
œuvre d'un débutant fut très applaudie et l'auteur
dut paraître deux fois sur la scène.
Les nombreux admirateurs de l'Alboni eurent le
plaisir de l'entendre dans le Barhier, la Favorite, la
Fille du Régiment et le Prophète. Dans les rôles
si différents de ces opéras, la grande cantatrice fut
r.dmirable.
M"c Persiani se fit entendre dans un concert avec
d'autres artistes italiens. Sivori et son violon magi-
que, M. et Mni*» Taigny, du Vaudeville, Mélingue,
enfin Céline Montaland, vinrent en représentations.
Celte dernière, déjà célèbre, n'était âgée que de
douze ans. Elle joua son fameux rôle de la Fille bien
gardée, et,pour la première fois à Nantes, un vaude-
ville de V. Mangin : Cerisette en prison.
Roche fit, cette année, ses adieux au public qui
l'applaudissait depuis trente et un ans sans se lasser.
DIRECTION DEFRESNE 309
Il donna une représentation de retraite et M"" Roche
qui s'était retirée du théâtre depuis quelque temps,
reparut sur la scène une dernière fois. Ces deux
excellents artistes dont la carrière à Nantes avait
été si brillante et si honorable, furent couverts de
bouquets et de couronnes, justes témoignages de
l'estime et de l'affection générales. Ils jouèrent une
scène en vers de Tun de nos compatriotes, M. Puy-
ségur : Ua Souvenir de Défiance et Malice.
Défiance et Malice est une petite pièce dans laquelle
Roche avait joué pour la première fois à Graslin en
1825.
Pendant cette saison, la ville fit établir deux calo
rifères au théâtre. La dépense s'éleva à 24,000 francs.
J'ai retrouvé dans les archives de la mairie, le
chiffre des appointements de l'orchestre à cette
époque. Ces appointements sont intéressants à con-
naître :
1856
1er Chef d'orchestre 450 fr. par mois
2e chef d'orchestre 140 fr. —
Répétiteur et 1er alto 120 fr. —
Violon solo 120 fr. —
lor violon 100 fr. —
2e violon 80 fr. —
2e alto 50 fr. — •
1er violoncelle 100 fr. —
2e violoncelle 100 fr. —
3e violoncelle 90 fr. —
4e violoaceUe 55 fr. —
Ire contrebasse 65 fr. —
2e contrebasse 76 fr. —
310 LE THEATRE A NANTES
3e contrebasse 50 fr. par mois.
4e contrebasse 50 fr. —
ire clarinette 120 fr. —
29 clarinette 110 fr. —
1er hautbois 120 fr. —
2e hautbois 70 fr. —
Ire flûte 120 fr. —
2e flûte 70 fr. —
1er basson , lOO fr. —
2e basson 70 fr. —
1er cor 110 fr. —
2e cor 90 fr. —
33 cor 70 fr. —
4e cor 70 fr. =
1er piston 120 fr. —
2e piston 60 fr —
ier trombone 80 fr. —
2e trombone 50 fr. —
3e trombone 70 fr. —
Ophicléide 50 fr, —
Timbalier 70 fr. —
Pianiste-organiste 115 fr. —
Tambour 25 fr. —
*
Pour la première fois, la question de la gérance du
théâtre par la ville fat posée au Conseil, lorqu'il s'agit
du vote delà subvention. M. J.-B. Guilley, alors con-
seiller municipal, bien connu par son goût pour la
musique et le théâtre, goût qu'il conserva jusqu'à
Vd.ge le plus avancé, fit un rapport remarquable qu'il
serait trop long de citer et dans lequel il proposait
DIRECTION UOLAND-SAINT-LKGER 311
comme remède à la situation maladive où se trou-
vaient tous les théâtres, l'exploitation des scènes par
la municipalité. Cette idée ne reçut pas un accueil
favorable.il fut décidé pourtant qu'il n'y aurait plus de
société d'artistes mais bien un directeur responsable,
avec 90,000 fr. de subvention. Cette somme de 90,000 fr.
destinée à tenter les directeurs, était absolument illu-
soire, car voici comment la ville la répartissait.
En numéraire SO.OOO fr.
Loyer gratuit de la salle estimé à... 30.000 fr.
Partitions, décors, costumes à lO.OOO fr.
Total 90.000 fr.
L'allocation théâtrale était donc en réalité la même
que les autres années.
Deux artistes de la troupe, Demortain, Jeune pre-
mier et Bonnesseur, basse, postulèrent la direction.
Demortain l'emporta, mais il ne devait pas demeurer
longtemps à la tête du Grand-Théâtre. *
Le 10 août 1856, il envoya sa démission à la muni-
cipalité. La chaleur était tellement forte que personne
n'allait au théâtre : on était forcé de jouer devant les
banquettes. La Ville se mit à la recherche d'un direc-
teur. Elle finit par en trouver un en la personne de
M. Roland -Saint-Léger, qui ne consentit d'ailleurs
à venir que comme gérant d'une société d'artistes.
Le théâtre n'ouvrit qu'en octobre:
SAISON 1856-57
ROLAND - SAINT - LÉGER, 1 SOLIÉ, chef d'orchestre.
DIRECTEUR-GÉRANT \ EiMMANUEL, régisseur.
312
LE THEATRE A NANTES
Opéra
TOBY-MASSET, fort ténor.
SUJOL, lénor léger.
CAZEXAVE. 2e ténor léger.
G\HL1ER, baryton.
DOBBhXS, basse noble.
SOTTO, basse chantante.
HALY, 3e basse chantante.
CHEVAYE, triil.
BAUQUESNE, laruelte.
Mmcs
R ENON VILLE, forte chanteuse.
NUMA-BLALNI, chant, légère.
DUCLOS, dugazon.
HUBERT, 2e id.
JOBEY, ( , ,
ALBERT, ^"'^g"^^.
Comédie
MM.
DELAFOSSE, 1er rôle.
E ROCHE, jeune premier.
FIETEZ, 1er amoureux.
BEAUQi ESiNE, 2e comique
CHEVA\E, 2e id,
ERNEST, jtuoe comique.
ROSAMBEAU, 3e comique.
M mes
TROY, 1er rôle.
ALBERT, mère noble.
DEVAUX. ingénuité.
OCTAVIE. amoureuse.
H ER M ANGE, coquette.
ROBERT, soubrette.
JOBEY, duègne.
Cette saison fat terne et sans intérêt. Il y eut plu-
sieurs chûtes : Garlier, Mmes Renonville, Dubois et
Robert durent partir. M. Fernando, MmesRey-Santon
enfin, Mlle Blaës à qui l'on finissait toujours par
avoir recours, vinrent les remplacer. Le ténor léger
Sujol était le père d'André Sujol que Nantes devait
applaudir plus tard deux ans de suite, sous les direc-
tions Paravoy. Il possédait les mêmes qualités que son
fils et débuta comme lui dans le BarMer. Il chantait
avec une grande aisance cette musique légère et vo-
calisait avec une facilité remarquable.
Dans un article sur le théâtre paru en 1856, M. Man-
gin se plaint du peu de variété du répertoire et du
ressassement continuel de certains opéras entre
autres de la Favorite qu'il juge : t une musique
frippée et une œuvre chantante dont la popularité ne
garantit nullement le mérite. » Toucher à la Favo-
DIRECTION ROLAND-SAINT LÉGER 313
rite en l'an de grâce 1856 ! ! ! Décidément Mangin
avait toutes les audaces.
On joua sous celte direction Jaguarita ïln-
diemie, la Fanchonnette, le Fils de la Nuit, qui
fournit treize représentations, chose extraordinaire
pour un dram3, la Joie de la Maison, et enfin une
pièce du crû : Rue d'Orléans, iV^.. dont l'auteur ne
se fit pas connaître.
Déjazet, Grassot, Pérez, Mmes Araldi, Ravel, Aline
Duyal, le pianiste Prudent, Debureau, Darcier, Ra-
phaël Félix, vinrent donner des représentations.
sttjfmmmjfiK.
XXI
THÉÂTRE DES VARIETES
Place du Cirque
(1834-1859)
n 1834, s'éleva près du pont Sauvetout,sur
remplacement d'une ancienne tour de
l'enceinte de Nantes, un petit théâtre qui
prit le nom do Salle des Variétés. Ce mo-
nument propre et coquet, était dû à
'architecte Ghenantais.
Un certain Armand en prit la direction, mais le
Maire lui refusa l'autorisation d'ouvrir cette seconde
salle.
Après bien des démarches, cette difficulté fut
aplanie, mais le nouveau théâtre ne commença ses
représentations qu'en 1836. L'ouverture eut lieu le
23 mai. On joua un Prologue et un Duel sous Riche-
lien.
Pendant quelque temps la foule afflua aux Va-
riétés, mais bientôt on ne joua guère, pendant l'hiver,
que le dimanche. L'été, les représentations étaient
plus suivies. Il y avait souvent des artistes de pas-
sage. On applaudissait aussi sur cette petite scène
des gymnasiarques, des prestidigitateurs. Quelques
concerts s'y donnaient encore de temps â autre.
316 BE THEATRE A NANTES
En 1840, la seconde scène nantaise remporta un
grand succès avec un drame fort bien monté : le
Naufrage de la Méduse.
En 1842, Lemonnier prit la direction des Variétés.
Il monta avec luxe les Pilules du Diable, et appela
en représentation des artistes de valeur : Lepeintre,
Achard, Ligier.
Pendant l'année 1844, Déjazet et le comique Vernet,
des Variétés, vinrent donner une série de soirées.
Grâce à ces deux artistes, la société élégante qui
avait abandonné les Variétés, se décida à y revenir.
Ce renouveau ne dura pas et le petit théâtre re-
tomba dans le marasme. Parfois la troupe de Gras-
lin allait y jouer quelque gros mélo ou quelque vau-
deville abracadabrant qu'on ne jugeait pas digne d'être
représenté sur noire première scène.
Peu à peu les Variétés abandonnèrent le genre dra-
matique. Le propriétaire se contentait de louer la
salle à des faiseurs de tout s quelconques, à des lut-
teurs. Bientôt le cirque Pasquier s'y aménagea et les
Variétés cessèrent d'être théâtre. Elles devaient être
transformées plus tard en magasin de fer. Il y a
quelques années, on voyait encore, lorsqu'on passait
sur le pont Sauvetout, le dôme de cette petite scène
s'arrondir au milieu d'un amas de vieilles maisons.
Plus rien n'existe aujourd'hui de ce théâtre dont la
vie fut assez courte.
CINQUIÈME PARTIE
Depuis la gestion du Grand-Théâtre
par la Ville jusqu'à nos jours.
(1857-1892)
GRASLIN -RENAISSANCE —VARIÉTÉS
XXII
Charles SOLIÉ, DIRECTEUR-GÉRANT
POUR LE COMPTE DE LA VILLE
(1857-1861)
our Tannée 57-58, l'Administration choi-
sit, comme directeur M. Vigny, mais dès
le mois de juillet celui-ci démissionna. Le
scrutin avait démoli presque toute la
troupe qu'il avait réunie pour les mois
d'été. La municipalité nomma alors l'ancien directeur
du théâtre de Rouen, M. Plumkett, qui se démit quel-
ques jours après. On s'adressa, en désespoir de cause, à
Doligny, neveu de Talma, qui avait été applaudi
comme l^r comique sous la direction Bousigues. Mais
318 LE THEATRE A NANTES
comme il demandait une avance sur la subvention
pour former sa troupe, les pourparlers engagés furent
bientôt rompus.
La situation commençait à devenir grave et la
future saison paraissait bien compromise. La Yille,
très ennuyée, demandait à cor et à cri, chez tous les
correspondants, un directeur. Celui-ci demeurait
introuvable. Personne ne voulait plus se risquer à
venir à Nantes. Les chutes continuelles effrayaient
tellement les artistes qu'ils refusaient de faire partie,
à n'importe quelle condition, de la troupe de Graslin.
Les correspondants consultés, exigeaient pour fournir
un directeur un remaniement entier du cahier des
charges, la suppression des débuts, pas de nombre
limité pour les choristes, et le maintien assuré de la
subvention à 50,000 francs. Pendant tous ces pour-
parlers, le temps avait passé et la fin de septembre
arriva sans qu'une décision ait été prise.
Enfin l'Administration se décida à réunir le con-
seil pour lui exposer la situation sans issue dans
laquelle on se débattait. M. Guilley, le partisan le
plus décidé de la gestion du théâtre, soutint avec
énergie et éloquence son projet favori et fut assez
heureux pour le faire adopter. Charles Solié fut nom-
mé administrateur. Nantes était la première ville
à essayer ce système. Nous verrons tout à l'heure les
résultats qu'il donna.
Restait à former une troupe ; ce n'était pas le plus
facile, vu l'époque avancée de Tannée.
Enfin, après bien des difficultés, Solié y arriva,
mais le théâtre ne fut prêt à ouvrir que le 31 octobre.
DIRECTION SOLIE
319
SAISON 1857-58
MM.
SOLIÉ, administrateur et chef
d'orchestre.
GAUBERT, régisseur.
Opéra
MM.
DUPRAT, fort ténor.
BETOUT, ténor léger.
BERNARD,'* id.
GERARD, 3* id.
OSMOND, baryton.
GAYRAL, {'» basse.
GAROxN, basse chantante.
LAVERGNE, 2« id.
YLON, 3e id.
JOLLY, trial.
GOLLINET, laruette.
M"""
STRANSKI, forte chant^«.
HILLEN, chant, légère.
VIE, jeune chanteuse.
GONTHIER, 2" dugazon-
JOBEY, duègne.
Comédie
MM.
ROGER, premier rôle.
MARGELLIN, jeune 1".
KRAUSS, i*' amoureux.
MAURICE, â» id.
JOLLY, l"' comique.
thaïs, 2« id.
GOLLINET, corn, margué.
THOMAS, comique grime.
ROBERT, 3« rôle.
M"'»
AUMONT, grand 1" rôle.
REYNES, jeune première
GOxNTHIER, ingénuité.
PASSARIEUX, amoureuse.
BERGER, coquette.
BOUDOIS, soubrette.
JOBEY, duègne.
PRIX DES PLACES :
Premières loges, Fauteuils, Baignoires : 5 fr. —Deuxièmes
Loges, Stalles : 4 fr. §0 — Preajières Galeries, Parquet, Deuxiè-
mes de face : 3 fr. 50. — Parterre, Deuxièmes de côte: 2 fr. —
Troisièmes : 1 fr. — Quatrièmes : 50 cent.
Pour que le scrutin fût valable, il fallait que la
moitié des abonnés votât. Il y avait alors 150 abon-
nés, mais ils avaient fini par se désintéresser des
scrutins. Aussi était-ce presque toujours la mairie qui
prononçait le rejet ou l'admission des artistes.
Il y eut peu de chutes. Bétou et Bernard furent
les seules victimes. Ils furent remplacés par MM.
Carré et Danglès. La troupe était convenable. M°^«
320 LE THEATRE A NANTES
Hillen, que personne n'avait oubliée, retrouva son
vif succès d'autrefois. Rosine, du 5«r6i>r, était toujours
son triomphe. Après son départ de Nantes, cette
excellente chanteuse fut engagée à l'Opéra.
Le 19 mars 1858, les Dragons de Villars, « le triomphe
du cornet à piston, » comme les a appelés spi-
rituellement M. Wilder, firent leur apparition sur la
scène de Nantes. Cette platitude musicale, dont le seul
mérite est de posséder un assez joli livret, eut un vif
succès. M"»« Hillen remporta dans le rôle de Rose
Friquet un triomphe de comédienne et de cantatrice.
Le ténor léger Carré était fort bon dans Sylvain.
On reprit Robin des Bois avec succès. Deux décors
nouveaux, dont le prix s'éleva à 5,287 fr. 12 c,
furent peints à cette occasion.
Cette année, Déjazet vint donner une représenta-
tion dont le produit devait être destiné à racheter du
service le fils de M"»® Beaugé, la souffleuse du Qrand-
Théàtre. Depuis bien longtemps, la charitable et grande
artiste avait promis son concours à cette brave femme,
qui était très aimée des artistes. Déjazet joua Colom-
bine avec un grand succès, et la recette s'éleva à
2,629 fr. 30 c. Mais le fils Beaugé ayant été réformé
pour cause d'obésité, sa mère employa l'argent de
la représentation à l'achat d'une petite maison située
chemin des Dervallières, à côté de l'auberge du
Repos de Jules César. En souvenir de l'aitiste. M™»
Beaugé donna à sa minuscule maison de campagne le
nom de Villa-Déjazet.
La saison de grand opéra se termina à la fin d'avril,
mais l'opéra-comique et la comédie continuèrent
pendant le mois de mai.
DIRECTION SOLIE
321
On joua pendant cette saison plusieurs comédies
nouvelles : la Fiarnmina, le Mari à la campagne, la
Question d'argent, le Fils naturel, Dalila.
Bataille, Lafontaine, Desclée, Lia Félix, les Zoua-
ves d'Inkermann vinrent en représentation.
SAISON 1858-59
MM.
SOLIÉ, administrateur et chef
d'orchestre.
GAUBEKT, régisseur.
Opéra
MM.
MIRAPELLI, fort ténor.
BOUVARD, ténor léger.
BOUSQUET, 20 id.
SOUSTELLI, 3« id.
VINCENT, baryton.
DELAROMBE, l--o basse.
VINCENT-CUQ, basse chantante.
LAVERGxNE, 2" basse.
CHAPUIS, 3« basse.
CHARLES, trial.
GRAFETOT, laruette.
Mn.es
BELLONI, forte chant.
BRIÈRE, chaut, légère.
BLEAU, dugazon.
PERILIET, 2» dugazon.
FLEURY, id.
JOBEY, duègne.
Ballet
MAURY, ^« danseuse.
BERTHOT, 20 danseuse.
Comédie
MM.
VEZIAN, premier rôle.
ALHAIZA, jeune premier.
BRELET, l""^ amoureux.
P. ALHAIZA, 2" id.
BEJUY, 1" comique
CHARLES, comique.
ERNEST, 2« comique.
BIRE, 3« rôle
GRAFETOT, fmanciers.
SOUSTELLI, convenances
Muies
BLANCHARD, !«-• rôle.
GOLLIGxNON, jeune l'«.
CHAPUIS, ingénuité.
FLEURY, soubrette.
BERGER, coquette.
GRAFETOT, soubrette.
DUVAL, mère noble.
JOBEY, duègne.
Il y eut un assez grand nombre de chutes. Dela-
rombe, Mn^^s Belioni, Maury et Berthot tombèrent et
furent remplacés par M. Périlié, M^^^s Hilaire et Bet-
ton. Mme Maury resta comme seconde danseuse.
Mme Brière-Fauré était une chanteuse légère qui
21
322 LE THEATRE A NANTES
ne manquait pas de talent. Elle avait beaucoup de
partisans et aussi des ennemis assez nombreux. Des
bravos entremêlés de sifflets ne manquaient jamais
de saluer ses apparitions. VUnion Bretonne se faisait
surtout remarquer par Tàpretè de ses critiques.
Enervée, M™« Brière résilia le 23 octobre. Lors de
sa dernière représentation, les artistes de l'orches-
tre, qui l'avaient en haute estime, lui offrirent une
couronne ornée d'une dédicace flatteuse, mais la mu-
nicipalité empêcha de la lui donner en scène, pour
ne pas contrarier l'opinion de certains habitués de
Graslin. Cette interdiction nous semble avoir été un
véritable abus de pouvoir. Pourquoi favoriser plutôt
les ennemis de M"'» Brière que ses nombreux parti-
sans ? Mystère et coulisses.
Mme Brière-Fauré fut remplacée par une artiste
qui, comme Elisa Masson, ne sera jamais oubliée à
Nantes. Je veux parler de Mii« Lavoye, qui, très âgée
aujourd'hui, habite encore notre ville. M'i® Lavoye
avait jadis créé Haydée, à l'Opéra-Gomique. C'était
une femme très distinguée, une chanteuse de valeur,
une musicienne accomplie. A l'époque où elle vint
àGraslin , elle était sur son déclin; les notes élevées
de sa voix étaient un peu fatiguées, mais le médium
demeurait superbe. Comme actrice, elle était très
correcte, mais cependant un peu froide. W^^ Lavoye
obtint chez nous un vif succès. Elle sut bien vite se
faire adorer du public.
Parmi les artistes d'opéra, il faut citer Mirapelli,
assez bon ténor qui, malheureusement, avait le grave
défaut de chevroter, et Bouvard.
DIRECTION SOLIÉ -- MARTHA 323
Dans la troupe de comédie, signalons le nom de
Béjuy. Cet excellent et fin comédien a laissé à Nantes
le meilleur des souvenirs. Il était très jeune alors et
ne faisait que débuter ; mais il avait déjà un réel
talent. Il avait surtout étudié Régnier. Il ne pouvait
choisir un meilleur modèle.
Cette année on monta les Amours du Diable,
de Grisart. Cet opéra-féerie remporta un succès assez
vif. On avait acheté pour 5,000 francs le matériel
du théâtre de Lille.
Les autres nouveautés furent Martha, V Avocat
Patelin^ la Mode, comédie de notre concitoyen M.
Tessier, Fanfan-la-TuHpe, enfin Télémaque et Calypso,
ballet-vaudeville-fantaisie en 4 tableaux. Cette pièce
fort drôle, remplie d'une foule de bons mots, avait
pour auteurs deux nantais, Auguste et François Polo,
qui, plus tard, devaient fonder à Paris le journal
rEclipse. Cette bouffonnerie forçait le rire et fut très
applaudie.
L'anniversaire de la naissance de Molière était,
suivant un vieil usage, toujours célébrée à Graslin.
Cette année on lut, à cette occasion, une pièce de
vers de A. Polo. Le passage suivant fut souligné par
les bravos :
Nous n'oublierons jamais, ô poète penseur,
Qu'à Nantes tu parus, artiste voyageur !
Ta gloire à son aurore étincelalt à peine,
C'était ton premier pas dans la brillante arène
Dont tu sortis vainqueur ! Le marbre a conservé.
Gomme un événement ce souvenir gravé;
C'est un feuillet obscur de ta sublime histoire
Dont nous nous sentons fiers de garder la mémoire !
324 LE THÉÂTRE A NANTES
Pendant cette saison, l'Alboni vint jouer la Favorite.
Elle se fit aussi entendre dans un concert.
La Ville acquit pour 6,628 fr. les décors des Hu-
guenots, qui appartenaient à une tierce personne.
Les résultats financiers de la gérance par la Ville
pour ces deux saisons n'avaient pas été des plus
brillants. Je sais combien les chiffres sont fastidieux.
Aussi me dispenserai-] e de reproduire le rapport très
détaillé de M. Guilley. Il suffira de savoir que, de
l'avis même du rapporteur, promoteur de la gérance
par la Ville, pendant ces deux campagnes.
Les dépenses totales avaient été de.. 66i,2o3 fr.
Les recettes totales de. 468 518
Perte totale sur les deux campagnes. 195.733 fr.
En réalité, la perte n'était que de 95,735 francs,
puisque la Ville aurait toujours donné pour chacune
des campagnes 50,000 francs de subvention à un
directeur responsable.
Mais, comme le faisait remarquer très judicieu-
sement M. Guille}^ tous les genres avaient été exploi-
tés pendant dix mois et l'on avait eu un ballet complet.
L'honorable rapporteur concluait au maintien du
système adopté, en réduisant la campagne à huit mois
avec tous les genres, à deux mois de comédie et
en remplaçant le ballet par un simple divertissement.
Av^ec ces trois, économies, il pensait qu'on arriverait
à balancer la subvention.
L'aflaire vint au Conseil municipal le 13 décembre
1858. Ladiscussion fut chaude; finalement M. Guillev
DIRECTION SOLIÉ 325
fut vaincu. L'administration parvint à faire voter son
projet d'une simple subvention de 60,000 fr., qui fut,
après différentes observations, portée à 70,000 fr.
Ce vote produisit parmi les artistes, qui s'étaient
trouvés fort bien de la gestion par la Ville, une pro-
fonde émotion. La troupe envoya au maire une lettre
de regrets qui se terminait ainsi : « Si Nantes avait
persisté, croyez-le bien. Monsieur le Maire, dix villes
peut-être, l'an prochain, eussent suivi son généreux
exemple, et l'expérience assurait alors la prospérité
du système. Le vote du Conseil municipal, au con-
traire, marquera d'un temps sérieux d'arrêt la régé-
nération du théâtre ; permettez aux soussignés de dire
qu'à tous les titres ils doivent en déplorer les fâcheuses
conséquences. »
Restait à trouver un directeur. Mais, comme deux
ans avant, ou ceux qui s'offraient n'avaient pas le
cautionnement de 10,000 fr. exigé , ou les entrepre-
neurs sérieux demandaient une subvention de 90,000
fr. Dans ces conditions, et sur le rapport de M. Ghe-
nantais, le Conseil municipal vota à l'unanimité, dans
la séance du 20 janvier 1859, l'annulation de sa pré-
cédente délibération et* la continuation delà gérance
par la Ville. Ce jour-là, l'excellent M. Guilley se
coucha heureux. Il triomphait sur toute la ligne.
Les événements lui donnaient raison !
326
LE THEATRE A NANTES
SAISON 1859-1860
M™"
MM.
SOLIÉ, administrateur.
CLEMENT, régisseur.
Opéra
MM.
MIRAPELLI, fort ténor.
TANDEAU, ténor léger.
MARGELLN, i« ténor.
SOUSTELLl, 3" ténor.
MAGNE, baryton.
PERILIE, basse profonde.
VINCENT CUQ, basse chantante.
LAVERGNE, 2" basse.
VANDELEN, 3« basse.
CHARLES, trial.
GRAFETOT, laruette.
BORGHÈSE, forte chanteuse.
LAVOYE, chanteuse légère.
VIGNY, 2« chanteuse.
COURTOIS, l'odugazon.
SERVIER, 20 —
JOBEY, duègne.
Ballet
M.
DOMINGIE, maître du ballet,
1" danseur.
Cette troupe offrait un assez bon ensemble. Nous
avons déjà parlé de M"» Lavoye et de MirapeUi ; il
nous reste à donner un souvenir à M"^^ Borghèse,
excellente forte chanteuse, qui arrivait du Théâtre
Lyrique, où elle avait créé les Dragons de Villars.
Ses splendides notes graves rachetaient la faiblesse
de son médium.
La basse chantante et le ténor léger ne furent pas
heureux dans leurs débuts. MM. Filliol et Carré les
remplacèrent.
Le commencement de la saison fut sans intérêt.
BETTON, l^o danseuse.
GUIGHARD, 2" danseuse.
Comédie
MM.
FOURRIER, 1"^ rôle.
LARMET, jeune premier.
ESTEVE, !•' amoureux.
A. ROCHE. 2" id.
BOUCHET, 1" comique.
CHARLES, jeune comiqne.
ERNEST, 20
GRAFETOT, grimes.
LAVERGNE, financier.
LUDOVIC, utilité
Mmes
BLANCHARD, 1" rôle.
LARMET, jeune première.
BOUCHET, ingénuité.
SERVIER, soubrette.
DEVERMAND, coquette.
VIGNY, 2« coquette.
GRAFETOT, i;« amoureuse.
JOBEY, duègne.
DUVAL, mère noble.
LE PARDON — LE TROUVÈRE 327
Solié s'endormait. De plus sa lésinerie, qui plus tard
devait devenir proverbiale lorsqu'il prit la direction
à son compte, se faisait jour déjà.
Graslin, ne sortit de cet état léthargique qu'à par-
tir de la première représentation du Pardon de Plo'èr-
mel, donné le 28 février 1860. Le succès de cet opéra,
le plus complet, le plus homogène de Me3^erbeer, fut
éclatant. W^^ Lavoye eut d'excellents moments ; elle
chanta le rôle de Dinorah en virtuose accomplie.
Malheureusement, comme comédienne, elle laissa fort
à désirer. Le trial Charles trouva dans Gorentin son
meilleur rôle ; il y était absolument parfait. Le nom
de cet artiste, qui fit longtemps partie des troupes
de notre théâtre, restera attaché à sa création du
Pardon^ à Graslin. M. Charles était d'ailleurs très ap-
précié dans ses modestes fonctions de trial. Quand
il prit sa retraite, il resta à Nantes, où il demeure
encore. C'est le père de M. Abd' Allah-Charles, pro-
fesseur de piano au Conservatoire de notre ville. Le
baryton Magne interpréta le rôle d'Hoël d'une façon
assez convenable. — Les décors neufs furent peints
par M. Bernier. Ils étaient fort réussis et coûtèrent
5,386 fr. 20. Les journaux furent unanimes à louer
l'œuvre de Meyerbeer. Cependant le Phare ^ par la
plume d'Ev. Mangin, reprocha au compositeur d'avoir
fait trop de science, notamment dans l'ouverture ! ! ! !
Le jeudi 29 mars, les Nantais eurent le non-en-
viable avantage de faire connaissance avec le Trou-
vère^ dont le livret ènigmatique et la musique banale
et orgue barbaresque n'eurent qu'un succès relatif.
M^i® Lavoye chanta Léonor avec son talent et sa
328 LE THEATRE A NANTES
placidité habituelle. M""® Borghèse interpréta le rôle
d'Azucéna en artiste de valeur. Manrique et Luna
étaient représentés par Mirapelli et Magne. La scène
du Miserere^ la meilleure chose de l'œuvre, ne pro-
duisit aucun effet. Le Trouvère fut monté très éco-
nomiquement. On se moqua du quatrième tableau,
que l'on avait encadre d'un décor Louis XV.
Une représentation de la Joie fait peur fut signalée
par un incident assez pénible. Brusquement, M'"« Lar-
met fut prise d'une crise de larmes et quitta la scène.
Le régisseur parut et demanda l'indulgence pour cette
artiste qui avait, la veille, perdu son enfant. De toutes
parts on cria ; « Qu'elle ne joue pas! » M. Larmet,
qui était dans la coulisse, très émotionné lui-même,
entendit mal ce que disait le public; il entra en
scène et adressa à plusieurs spectateurs une épithète
injurieuse. Le lendemain il fit des excuses au public
par la voie des journaux.
Voici la liste des pièces nouvelles qui furent jouées
encore pendant cette campagne : la Marâtre, l'Atelier
de Prague, ûe notre concitoyen Bourgault-Ducoudray;
deux pièces de vers : le Château de Clisson et Cam-
bronne, de M. de Riberpré ; le Père Prodigue, le Duc
Job, les Pirates de la Savane, enfin la Croix de Pierre,
une opérette de M. Doudiès. Cette œuvre prouva qu'en
M. Doudiès le compositeur était loin d'égaler le flûtiste.
Elisa Masson, Brasseur, Mii« Scriwaneck, vinrent
en représentations.
Mais les ennemis de la gestion du théâtre par la
Ville n'avaient pas désarmé. Le 13 décembre 1860,
DIRECTION SOLIE
329
la question revint devant le Conseil municipal. La
Commission des finances s'était déclarée contre le
système s'adopte. Une ardente et longue discussion
s'engagea. Vivement attaquée, la gestion fut vivement
défendue, notamment par M. Dagault, qui finit par
obtenir un vote favorable.
SAISON 1860-61
MM.
SOLIÉ, administrateur.
CLEMExNï, régisseur.
Opéra
MM.
BERTRAND, fort ténor.
WARNOTS, ténor léger.
PEQUEUX,2''ténor]éger.
SOUSTELLI, 3" id.
COMTE, baryton.
PERILIE, basse noble.
CASTELMARY, basse chantante.
ETIENNE, 2« id.
VANDELERS, 3« id.
CHARLES, trial.
GOFFIN, laruette.
Mmea
WARNOTS, contralto.
DESTERRECQ, falcon.
RAYNAUD, chant, légère.
COURTOIS, jeune chant.
VIGNY, mère dugazon.
BACHMONT, â" id.
JOBEY, duègne.
Comédie
MM.
FACIOT, l"-- rôle.
LAVERNOS, jeune 1".
SAUTRI, 1" amoureux.
FAYE, 2« id.
BOUCHET, l»-- comique.
CHARLES, jeune comique.
ERNEST, 2« id.
DU VAL, amoureux.
SELNY, 3« rôle.
GOFFIN, grimes.
ETIENNE, financier.
CORNAGLIA, père noble.
LUDOVIC, utilité.
finies
AUBRÉE, !«■■ rôle.
MALON, jeune première.
BOUCHET, ingénuités.
TOUDOUZE, soubrette.
DESTERBECQ, jeune coquette.
VIGNY, id.
BACHMONT, 2<- amoureuse.
DUVAL, duègne.
La troupe d'opéra était bonne. Le ténor léger
Warnots fut seul refusé, et encore injustement.
Bineau vint le remplacer. Gomte-Borchard, qui alla
plus tard à l'Opéra, et Gastelmary, étaient deux excel-
lents artistes. M^i® Desterbecq, parfaite musicienne,
330 LE THEATRE A NANTES
chanteuse de beaucoup d'expression, et M^eRaynaud,
étaient aussi fort appréciées du public.
Par contre, la troupe de comédie était assez mau-
vaise. Faciot, Lavernos, Sautri, Mi^^s Aubrèe et Duvai
tombèrent ; ils furent remplacés par Bina, Tournade,
Speck, M^nes Boutin et Goblenzt. La soubrette, W^<>
Toudouze, était charmante; elle remporta de vifs
succès pendant la saison.
Malgré les bons éléments qu'offrait la troupe
d'opéra, les représentations étaient loin d'être par-
faites. Aussi Solié était-il très attaqué par la presse.
Il n'y avait guère que V Union Bretonne à prendre sa
défense.
Le principal événement de la saison fut la première
représentation de Faust (version primitive), le jeudi
28 février 18G1. La soirée, commencée à sept heures,
ne se termina qu'à une heure. La réussite de l'opéra
deGounod fut complète. Les morceaux les plus applau-
dis furent le Chœur des Vieillards et celui des Sol-
dats. Le superbe prélude passa inaperçu. Le Jardin,
l'Eglise, la Prison, n'excitèrent pas au premier abord
un grand enthousiasme. Le Phare de la Loire écrivit
que la mélodie était souvent absente et que le duo
manquait d'élan ! ! ! ! ! Ce jugement se passe de com-
mentaires. C'est assez de le reproduire. Mii^Raynaud
fit une charmante Marguerite ; Castelmary (Mèphisto),
remporta un succès très mérité; seul, Bineau se mon-
tra assez médiocre. Comme l'écrivit spirituellement
E. Mangin, il aurait fallu stipuler dans le pacte que
la voix serait rajeunie comme le reste. Faust était
monté avec beaucoup de soin. Les décors étaient
DIRECTION SOLIÉ — FAUST 331
très beaux. Les chœurs, pour la circonstance, avaient
été renforcés des élèves du Conservatoire.
En fait d'autres nouveautés, on donna Quentin
Durward et M. Garât. Il fut question d'un nouvel
opéra de M. Bourgault-Ducoudray. La mairie était
très favorable à ce projet, mais Solié, qui était
jaloux de tout talent, parvint à le faire échouer. M"i«
Garvalho, alors dans tout l'éclat de son talent, se fit
applaudir dans les Noces de Jeannette et le Barbier,
Déjazet et Delaunay vinrent aussi en représentations.
Jetons maintenant un rapide coup d'œil sur les
résultats de ces quatre campagnes.
La perte réelle des saisons 57-58, 58-59, était de 95.735 fr.
Celle de l'année 59-60 fut de 107.000 »
- 60-61 fut de 112.000 »
Soit 314.735 fr.
Dont il faut retrancher 100,000 francs. 100.000 »
somme qui aurait été, en tout cas, affectée à une sub-
vention pour ces deux campagnes 214 735 fr.
Il est certain que du moment qu'on ne donnait
que 50,000 fr. de subvention, l'essai était malheu-
reux. Pourtant je crois que l'idée en elle-même est
excellente, et j'y reviendrai à la fin de ce volume,
lorsque j'aborderai la question de l'état actuel de
notre théâtre.
Au point de vue artistique, l'ensemble de ces quatre
saisons avait été infiniment supérieur à celui des cam-
pagnes précédentes. Cependant il aurait pu être en-
core meilleur. Malheureusement, M. Solié n'était pas
l'homme qu'il aurait fallu pour mènera bien une telle
entreprise, qui lui est redevable, pour une bonne
part, de son insuccès pratique.
XXIII
DIRECTIONS: CHABRILLAT.— JOURDAIN. -
COMMINGES. —BERNARD. — COMMINGES.
— DÉFOSSEZ.
(1861-1871)
ans la séance du 7 janvier 1861, le Conseil
municipal, en repoussant définitivement
le système de la gérance par la Ville,
avait voté pour le théâtre une subven-
tion de 80,000 francs. Plusieurs membres
demandèrent en vain le chiffre plus raisonnable de
90,000 francs. Le nouveau cahier des charges exigeait
dix mois de campagne. Le théâtre devait ouvrir le
l^r juillet avec la comédie, le l^r septembre avec
l'opéra, et finir le 30 avril. Le chauffage et l'éclai-
rage étaient aux frais du directeur, qui devait faire
par an pour 2,000 francs de décors.
M. Ghabrillat fut nommé directeur.
334
LE THEATRE A NANTES
SAISON 1861-62
MM.
CHABRILLAT, directeur.
SOLIE, chef d'orchestre.
Opéra
MM.
LABAT, fort ténor.
DEDIEU, id.
PILO, ténor léger.
COMMINGES, 5i« ténor lég.
CRAMBADE, baryton.
PICOULET, 1^« basse.
BOUZAG, basse chantante.
LIGNEE, trial.
ETIENNE, laruette.
PEMARQUE, 2" basse.
JEAN, 3" ténor.
ROGER, 3", basse.
M""
BOULANGEOT, chanteuse légère.
FERRAND, contralto.
ANDRE 2« chanteuse.
FOREST, dugazon.
S»-AMAND, 2" chanteuse.
NORET, duègne.
Ballet
M"""
CAMILLE. 1'" danseuse.
RICHARD, demi-caractère.
Cette saison fut déplorable. La troupe présentée
était des plus mauvaises. Pendant la saison d'été la,
troupe de comédie jouait sans débuts. Ghabrillat avait
profité de cela pour aller recruter des artistes
jusque dans la troupe de Riquiqui. Mais lorsque les
débuts arrivèrent, de nombreuses victimes restèrent
sur le carreau. Parmi elles étaient M^^es Boulangeot,
Ferrand, Saint-Amand, Forest, Camille. MM. Pilo,
Picoulet, Bouzac, Lignel, enfin la plus grande partie
des artistes de comédie.
Comédie
MM.
HAMILTON, 1" comique.
LIGxNEL, Id.
ERNEST. 2» id.
SCHAUB, amoureux.
ETIENNE, financier.
DESFRANC, grime.
PEMARQUE, père noble.
MENTER, 3« rôle.
MAILLET, rôle de genre.
FRAx\CIS, 3« comique.
M"»*'
BLAINVILLE, 2« rôle.
HAMILTON, jeune l'«.
NEVERS, ^« rôle.
ALIIAIZA, jeune l""».
FAxNOLDET, ingénuité.
TOUDOUZE, soubrette.
MENTER, coquette.
MAILLET, duègne.
DARPARE, caractère.
ROGEN, 2* soubrette.
LIGNEL, id.
DIRECTION CHABRILLÂT — LA STATUE 335
Toutes ces chutes ne s'étaient pas accomplies sans
tapage ; de fréquentes manifestations avaient lieu au
théâtre. Des abonnés furent poursuivis et condam-
nés, ce qui ne calma pas les esprits. Enfin les nou-
veaux artistes suivants furent admis : M"^^^ Hillen,
Wagner, Albert, Laborderie; MM. Pascal, Odezenne,
Tournade, Tapiau, Buet.
MUe Forest, dugazon refusée, continuait toujours
à chanter. Dans les premiers jours de janvier, une
nouvelle tempête éclata à son sujet. Certains specta-
teurs s'interpellèrent si violemment qu'on crut que
le lendemain il y aurait plusieurs rencontres. La
presse fut unanime à blâmer Ghabrillat et à engager
l'administration à agir vigoureusement. Le directeur
finit par s'exécuter; il congédia définitivement M"®
Forest, qui fut remplacée par M^ie Lecomte.
Pendant les débuts, deux artistes, Menter et Schaub,
se présentèrent un jour à la rédaction du Phare. Ils
se plaignirent des critiques qu'on leur faisait et inti-
mèrent à Mangin l'ordre de ne plus parler du théâtre.
On devine comment ils furent reçus.
Le 28 août 1861, à l'occasion de l'Exposition de
Nantes, un grand concert fut donné à Graslin, avec
le concours de M. et M^e Gueymard, de l'Opéra, de
Vieuxtemps, Berthelier et Verroust. Au programme
figurait pour la première fois l'ouverture du Tann-
himser. L'exécution fut mauvaise. Les journaux im-
primèrent la rengaine habituelle : Musique « sans
mélodie ! ! ! «
La Statue fut jouée le 25 mars 1862. L'interpréta-
tion était confiée à M"^® Hillen, à MM. Pascal, Ode-
336 LE THEATRE A NANTES
zenne, Tournade. On fit pour le dernier tableau un
décor neuf. Cette œuvre si intéressante, d'un coloris
si particulier, fut peu comprise. V Union Bretonne
seule , apprécia à sa juste valeur la partition de
Reyer.
Ernaniy Stradella, les Pattes de Mouche^ Nos Intimes,
les Domestiques , les Chevaliers du Brouillard , les
Bibelots du Diable, furent les autres nouveautés de
cette saison.
Mme Tedesco donna plusieurs belles représenta-
tions. Elle chanta avec un succès toujours grandis-
sant, le Prophète, le Barbier, la Favorite, le Trouvère,
Merly vint aussi à Graslin, ainsi que M.^^ Doclie,
qui joua la Dame aux Camélias.
La question théâtrale revint au Conseil municipal
le 11 février 18G2. Quatre projets étaient en pré-
sence : 1» Une subvention de 45,000 fr. et pas de
grand opéra. Ce projet était soutenu par Tadminis-
tration; 2^ Gérance municipale; 8*^- Subvention affec-
tée à la réparation de la salle ; 4** Subvention de
100,000 francs. Le premier projet fut adopté. Dans la
ville, ce fut un mécontentement général : on tenait
au grand opéra. Le 19 février, le Conseil revint sur
sa première détermination et vota une subvention de
80,000 francs. Quelques remaniements furent faits au
cahier des charges. Le théâtre n'ouvrit plus que le
1er août avec la comédie, et le l®^ octobre avec tous
les genres.
DIRECTION JOURDAIN
337
SAISON 1862-63
MM.
JOURDAIN, DIRECTEUR.
SOLIÉ, chef d'orchestre.
Opéra
MM.
CHAMBON, fort ténor.
CŒUILTE, ténor léger.
BERTON, 2« ténor léger.
WILHELM, baryton.
MAYMO, basse noble.
HURE, basse chantante.
DESVEAUX, 2" basse.
CHARLES, trial.
CIFOLELLI, laruette.
Mme.
E. MASSON, contralto.
DANNEVILLE. falcon.
ROUVROY, chant, légère.
BIBES-DURAND, Id.
VIETTE, 2« chanteuse.
CIFOLELLI, dugazon.
RIQUIER, 2» dugazon.
MURAT, duègne.
Ballet
M.
VICTOR, maître.
Mme»
PRANZINI, irc danseuse.
CHENAT, 2e id.
Comédie
MM.
MONTAIGU, IT rôle.
DUBARRY, jeune premier.
DERVILLE, amoureux.
COPELLY, 2e id.
PASCAL, 1er comique.
CHARLES, id.
ERNEST, 2e id.
MURAT, père noble.
ACHILLE, financier.
SANDRE, 1er rôle.
LUDOVIC, utilités.
M"e»
SIMIANE, jeune 1er rôle.
SANDRE, jeune première.
RIQUIER, ingénuité.
VIETTE, coquette.
JUBIN, soubrette.
LAURE, id.
MURAT, mère noble.
ACHILLE, duègne.
CIFOLELLI, amoureux.
ROMAINVILLE.
Cette saison ne fut pas meilleure que la précédente.
La troupe était médiocre. Jourdain ne pensait qu'à
économiser.
Chutes: M"^® Rouvroy; Chambon, Maymo, Wilhelm,
Montaigu. Ces artistes furent remplacés par W^^ Bibès ;
Vivien, Geslin, Jouard, Thierry.
Elisa Masson revint, et fut, comme à son habitude,
très acclamée. Pourtant elle commençait à décliner.
Mais elle était tellement aimée qu'on lui pardonnait
sans peine ses faiblesses.
22
338 LE THÉÂTRE A NANTES
Le ténor léger Gœuilte était assez bon. Rappelons
aussi le nom de la gentille et excellente Mii« Siraiane.
Pendant les débuts, le tapage recommença. La
Mairie prohiba sévèrement les sifflets. Mais les
abonnés tournèrent la difficulté. Ils achetèrent une
certaine quantité de ces petits chiens placés sur une
caisse à air et qui aboient par la pression. Ils
mettaient la boîte sous leurs souliers et protestaient
ainsi à la barbe de la police. Cette invention d'écolier
obtint un vif succès.
A l'occasion de la naissance de Molière, on joua un
à-propos dû à la plume d'un artiste de la troupe qui
ne manquait pas de valeur, M. Marcel Briol : Molière
à Nantes.
Le Fils de Giboyer, qu'on représenta, eut assez peu
de succès. Contrairement à ce qui se passait dans
toutes les autres villes, aucune manifestation n'eut
lieu dans la salle.
Rigoletto^ ignoblement interprété, tomba à plat.
La direction voulut remettre le Juif Errant à la
scène, mais la préfecture mit son veto.
On joua aussi Orphée aux Enfers; la Bohémienne^ de
Balfe ; le Médecin mnlgié lui^ de Gounod; Fleur de
Genêt, opérette de M. Doudiès, que son premier in-
succès n'avait pas découragé ; le Dossu, la Chatte Mer-
veilleuse, le Pied de Mouton^ la Houquetière des Inno-
cents^ enfin les Ganaches, qui furent siffles à outrance.
*
Les destinées de la campagne 1863-1864 furent
confiées aux mains de M. Comminges, qu'on préten-
dait n'être que le porte nom de Solié.
DIRECTION GOMMINGES
339
MM.
SAISON
\
1863-64
COMMINGES, DIRECTEUR.
SOLIÉ, chef d'orchestre.
PHILIPPON, régisseur.
Opéra
MM.
HARVIN, fort ténor.
ARNAUD, ténor léger.
SCRIBOT, 2e id.
VANAUD, baryton.
MARION, basse noble.
JAMET, basse chantante.
JOUARD, 2e id.
CHARLES, trial.
ARQUIER, laruette.
SUBRA-SOULÉ, contralto.
PRADAL, falcon.
PICQUET-WILL, ch. lég.
ROBERT, dugazon.
DUBARRY, 8« chanteuse.
RICQUIER, 2e dugazon.
SAINT ANGE, duègne.
Ballet
M.
COHEN, maître.
Mme»
OSMOND, !« danseuse.
DARQUIEZ, 2e id.
Comédie
MM.
THÉRY, premier rôle.
PAUL, jeune premier.
JOUARD, père noble.
SANDRE, troisième rôle.
COPELLY, amoureux.
CHAMONIN, comique.
CHARLES, id.
ARQUIER, id.
ERNEST, 2e id.
LUDOVIC, utilités.
Mni«s
SIMIANE, premier rôle.
JESLIN, jeune première.
VIVIEN, id.
RICQUIER, ingénuité.
REILLEY, soubrette.
LEGRAND, coquette.
BASTARD, ingénuité.
ROMAINVILLE, convenez.
La saison d'été fut des plus mauvaises. On vit cer-
taines pièces jouées par des figurants. Les protesta-
tions recommencèrent.
Dans la troupe d'opéra, trois artistes valent la
peine d'être signalés : M"»» Picquet-Will , une chan-
teuse légère qui vocalisait avec beaucoup de talent,
le ténor léger Arnaud et la basse Jamet.
Harvin, Scribot, Marion et la contralto firent des
débuts malheureux. Ils eurent pour remplaçant
Solve, Taste, Bourgeois et M"^*^ Audibert, qui avait
jadis été à l'Opéra.
340 LE THEATRE A NANTES
Dans le courant de Tannée, M^^ Pradal résilia.
Une chanteuse éprouvée, M^i® Gharuy, lui succéda.
A une représentation de la Tireuse de Ca?Hes,
donnée par Marie Laurent, il y eut une scène scan-
daleuse qui se termina par un rire général. M"»® Bour-
geois ayant été légèrement chutée, se tourna vers
le public et l'appela « Tas de crétins. » Aussitôt un
épouvantable tapage éclata. Le mari de Fartiste
entre alors en scène, le chapeau sur la tête, prend sa
femme par la main et Temmène, salué par les hur-
lements des spectateurs. On demande à grands cris le
régisseur, celui-ci ne vient pas; il paraît qu'il n'est
pas là. On baisse le rideau. Le bruit ne fait qu'aug-
menter. Alors un artiste , Théry , se dévoue et
s'avance sur la scène. Mais il est sans gants, on ne
veut pas l'entendre. Le rideau tombe de nouveau,
puis se relève. Théry paraît soigneusement ganté,
explique que le régisseur est malade et prie d'^^xcuser
M"i« Bourgeois, qui s'est chargée du rôle par com-
plaisance.
— Bon ! Mais pourquoi M™« Bourgeois nous
a-t-elle appelés crétins ?
— Il m'est impossible de répondre à cette question,
répond Théry en souriant.
— Pourquoi M. Bourgeois est-il venu chercher
en scène M.^^ Bourgeois ?
— Je l'ignore.
— Enfin, que signifient ces rendez-vous bourgeois?
A ces derniers mots, un fou rire général gagne
le public, qui fut bientôt désarmé, et la représenta-
tion s'acheva sans encombre.
De même que les deux saisons précédentes, la cam-
DIRECTION COMMINGES
341
pagne 63-64 fut déplorable. Gomminges manquait
absolument d'expérience. Le pnblic, dégoûté, aban-
donnait de plus en plus le théâtre.
Le 19 mai eut lieu un grand festival Meyerbeer. Le
programme était composé des plus beaux actes de son
répertoire. Le buste du compositeur fut couronné
sur la scène, au milieu d'un enthousiasme général.
Parmi les nombreuses couronnes , on en remarquait
une véritablement superbe, donnée par le Cercle
des Beaux- Arts. Elle fut envoj^ée à la veuve du
maestro.
En fait de nouveautés, il fallut se contenter de
la Reine Topaze. C'était maigre !
Marie Sax, Merly, Judith, Marie Laurent, Ber-
thelier, vinrent donner des représentations.
M. Comminges était protégé par certaines per-
sonnes très influentes. Aussi, malgré l'incapacité
dont il avait fait preuve pendant les campagnes
1863-64, il fut maintenu dans ses fonctions.
SAISON 1864-65
MM.
COMMINGES, DIRECTEUR.
Ch. SOLIÉ, chef d'orchestre.
THÉRY, régisseur.
Opéra
MM.
MAZZURINI, fort ténor.
FABRE, ténor léger.
DUCOS, 2» ténor léger.
BEN-ABEN, baryton.
COURTOIS, basse noble.
JAMET, basse chantante.
BERRY, liasse boafTe.
CHARLES, trial.
ARQUIER, laruette.
GINIÈS, 3» ténor.
BARTOUX, 3» basse.
Mm.s
De JOLY, 1" chanteuse légère.
MARIANNI, falcon.
MASSON, contralto.
RosA MYRTEL, chant, légère.
CÊBE, du gazon.
BERTHILDE, 2" dugazon.
SAINT-ANGE, duègne.
Ballet
MM.
AUBERT, maître.
LUPO, 2« danseur.
FILOMÉNA, l" danseuse.
LUPO, 2" danseuse.
342
LE THEATRE A NANTES
Comédie
MM.
THERY, 1" rôle.
MANSTEIN, jeune premier.
BELLOTTI, 1" amoureux.
BERRY, père noble.
LANGEAIS, 3" rôle.
TONY ROLLAND, 1" rôle.
GOURDON, l'o comique,
CHARLES, comique.
NOGUET, comique.
LUDOVIC, utilités.
M™"
TISSERAND, grand !•' rôle.
MARNIER, grande coquette.
BERTHILDE, jeune l-'rôle.
DEBRUNET, forte ingénuité.
BÉDUEL, 1" soubrette.
LEGAL, 2" soubrette.
ANTONIO, jeune coquette.
SAINT-ANGE, duègne.
ROMAINVILLE, utilités.
Cette campagne fut loin de relever le niveau de
notre théâtre. La troupe cependant était assez bonne,
mais Gomminges ne savait nullement la faire valoir.
Mraes de Joly, Gêbe, échouèrent. M""«« Gasc et
Authier leur succédèrent.
Trois contralti tombèrent successivement, et parmi
elles la pauvre Elisa Masson , de plus en plus fati-
guée, et qui n'était plus que l'ombre d'elle-même.
Enfin, Mlle Gonzalès fut reçue.
Gomme nouveautés, Gomminges donna la Somnam-
bule, la Belle Hélène et les Vieux Garçons.
Artistes en représentation : Déjazet, W^^ Wertim-
berg, M'i« Schriwaneck.
Le Grand-Théâtre n'ouvrit pas pendant la saison
1865-G6. Des réparations urgentes avaient été jugées
nécessaires et un crédit de 125,000 francs y fut spé-
cialement affecté. La salle restaurée était peinte en
blanc, en or et en rouge. Elle était un peu trop sur-
chargée d'ornements. Les balcons des premières et
des secondes refaits à neuf affectaient la forme élé-
gante d'une corbeille renversée. Elles étaient très
REPARATION DE LA SALLE
343
joliment ornées d'enfants jouant avec des cymbales et
des flûtes.
Amédée Monard avait sculpté les cariatides des
avant-scènes , représentant les arts scèniques. Les
fauteuils furent agrandis ; mais par contre , on fut
obligé de diminuer les loges où Ton se trouva alors
un peu à Tétroit. Gambon peignit un nouveau rideau,
qui représentait une tenture de soie rouge à crépines
d'or relevée découvrant une doublure blanche. Le
plancher de la scène fut reconstruit à neuf. Mais on
oublia de réparer et de nettoyer les loges et les foyers
des artistes, qui étaient dans un état déplorable. Six
décors nouveaux furent brossés : une forêt, un palais
gothique, une salle basse, le premier acte de la Juive
et deux salons.
La subvention fut maintenue à 80,000 francs et
M. Gomminges renommé une troisième fois direc-
teur.
SAISON 1866-67
MM.
COMMINGES, DIRECTEUR.
SOLIÉ, chef d'orchestre.
ROUX, régisseur.
Opéra
MM.
PICOT, fort ténor.
Justin NÉE, ténor léger.
JOURDAN, 2» ténor.
LEDERAC, haryton.
PONS, basse noble.
DUPIN , basse chantante.
BRU GERE, 2" basse.
DUPLAN, trial.
JULIEN, laruette.
BARBOT, chanteuse légère.
ROZEZ. falcon.
CASTAN,. contralto.
Justin NÉE, dugazon.
BONNE FOY, 2« chant, légère.
MATHILDE, 2« duiiazon.
PRÉVOT-COLON, duègne.
Ballet
M. PAUL, maître.
M""
BOLYAGUET, !'• danseuse.
PAUL, 2» danseuse.
344
LE THEATRE A NANTES
Comédie
MM.
LORKNZITI, l"rôle.
MOREAU, jeune premier.
RIMBAULt, 1" amoureux.
JOANNY, jeune 3» rôle.
LINGE, p.re noble.
OSTERMANN, 3« rôle.
GUERCHET, 2« amoureux.
BÉJUY, 1" comi(iue.
BOUDIER, 1" comique.
LUDOVIC, convenance.
Mm». ,
MELCIIISSEDEC, 1" rôle.
SAINT-MARC, forte jeune 1'
LEGRIS, jeune première.
THIBAULT, ingénuité.
FLEURY, soubrette.
DUPLAN, 2« soubrette.
BORD 1ER, amoureuse.
IIERMANCE, coquette.
Le théâtre Graslin ne fut prêt à ouvrir que le 1"^
Mars 1866. La saison devait durer jusqu'au 5 Mai 1867
pour compenser l'année perdue. Un nouvel article
avait été introduit dans le cahier des charges, article
par lequel le Maire avait le droit de suspendre le ver-
sement de la subvention si un artiste refusé n'était
pas remplacé dans les 15 jours.
Cette fois-ci, Comminges avait réuni une excel-
lente troupe. M"'« Barbot était une chanteuse légère
de grand talent ; le ténor Picot possédait une voix su-
perbe ; Pons, tout jeune et bien inexpérimenté, était
néanmoins fort bon ; Justin Née était doué d'un joli
organe et M"^^ Justin Née était une aimable dugazon,
enfin Béjuy, l'excellent Béjuy, faisait de nouveau
partie de la troupe de comédie.
Dupin tomba et fut remplacé par Marchot, basse
chantante de beaucoup d'acquit. On eut à déplorer la
perte de M"« Legris, jeune première, qui mourut en
couches.
U Africaine fut jouée pour la première fois au béné-
fice de Solié le jeudi 28 >H ex ^^2 . 1867. Picot, Pons,
M""^ Barbot, et Rozez interprétèrent avec talent l'œu-
vre posthume de Meyerbeer. Léderac, très enroué,
ne donna pas à Nélusko' le relief nécessaire. La
l'africaine — ROLAND A RONCEVAtIX 345
mise en scène fut généralement trouvée insuffisante.
Ce nouvel opéra réussit sans conteste mais ne semble
pas avoir pourtant excité grand enthousiasme. Il n'en
fut pas de même de Roland à Roncevaux. Cette piètre
partition eut un immense succès. Picot était remar-
quable dans le rôle de Roland.
Notre compatriote Mi'« de Taisy de l'Opéra (W^^
François) qui, toute jeune, avait remporté de grands
succès à Nantes, où elle avait été la cantatrice choyée
des Beaux-Arts, vint jouer les Huguenots, Robert et
V Africaine. Cette artiste, qui possédait une voix très
fraîche et très étendue, était aussi une excellente comé-
dienne. Les nombreux amis qu'elle avait laissés à Nan-
tes l'accueilirent avec enthousiasme et la couvrirent
de bouquets.
La préfecture ayant levé cette année l'interdiction
qui pesait sur le répertoire de V. Hugo, Hernani fut
repris en grande pompe avec M™» Judith, de la Comé-
die-Française. Cette artiste joua aussi YHamlet de
Dumas et Meurice avec la musique de V. Joncières.
Ce jeune compositeur, alors à l'aurore de sa carrière,
vint diriger l'exécution. M""" Judith créa encore une
comédie inédite de notre compatriote M. de Vieille-
chèze : Vn caprice d'Ovide,
Dans le courant de juillet, Déjazet vint donner une
représentation des Premières armes de Richelieu, au
bénéfice de M"»^ Baugé, qui quittait le trou du souffleur
occupé par elle depuis 1834. Une curieuse représenta-
tion à! Othello eut lieu en décembre. Le rôle du maure
était tenu par le tragédien noir Aldrige. Grand succès.
Got se fit applaudir dans la Contagion. Plusieurs
auditions du Désert furent données à Graslin.
346
LE THEATRE A NANTES
Les autres nouveautés furent : Gringoire, où Bé-
juy était parfait; le Voyage en Chine, la Famille
Benoiton , Peau d'Ane , Barbe-Bleue , Nos bons
Villageois, Maison Neuve, la Grande Duchesse.
Cette année-là, les bals masqués furent interdits.
Le prétexte donné était la crainte de voir les masques
salir la salle neuve.
*
La subvention ayant été rabaissée à 70,000 francs,
Comminges ne redemande pas la direction, qui fut
donnée à M. Bernard.
SAISON 1867-1868
MM.
BERNARD, DIRECTEUR.
SOLIÉ, chef d'orchestre.
DANGLÈS, régisseur.
Opéra
MM.
LAVIGNE, fort ténor.
BLIÎM, ténor léger.
DEKEGEL, 2« ténor léger.
THIERY, baryton.
DERION , basse noble.
DUSSARGUES, basse chant.
AUBRY, 2« basse chantante.
MERAN, laruelte.
CHARLES, trial.
Mme.
BARBOT, chanteuse légère.
GOUBAUD, chanteuse légère.
ICART, falcon.
VINCENT, contralto.
GELIN, dugazon.
D ARM AND, 2« dugazon.
BESSY, 2« dugazon.
JOLLY, duègne.
Ballet
M. GRIÉTENS, maître.
Mlles
BOLYAGUET, 1" danseuse.
PELAS, 2» danseuse.
Comédie
MM. .
LONG PRE, 1" rôle.
BRELET, jinine premier.
D.MISSY. !)" rôle.
VALLY. rôle de genre.
TAILLEEER, jeune premier.
I) E V I E N N E , a mou reu x .
FAUGÈRP^ père noble.
BEJUY, 1" comique.
DUPLAN, 1" comique.
CnARL?]S, 1" comKiue.
GERMAIN, financier.
BOUDIC j 2. comiaue
DIDIER S ^ comique.
LUDOVIC, utilités.
Mmes
DAUSSY, 1«' rôle.
DIDIP:R, jeune première.
POTET-DELORT, forte ingén.
DARMANT, ingénuité.
BASTA, .soubrette.
HARELLE, coquette.
JOLLY, duèffne.
HERMANCE, 3» rôle.
EUGÉNIE , amoureuse.
LA TRAVIATA — LA PROIE ET L'OMBRE 347
Les artistes suivants échouèrent dans leurs débuts :
MM. Lavigne, Derioux, M""»' Vincent et Geslin. MM.
Sylva et Lamarche, M^es Peyret et Estagel les rem-
placèrent.
Sauf M""® Barbot, cette troupe n'offrait aucun artiste
particulièrement remarquable, cependant elle était très
homogène et très convenable. La comédie était fort
bonne.
La direction ayant supprimé dans les Huguenots le
tableau du bal, une émeute éclata au théâtre II fallut
rétablir la scène coupée.
Première de la Traviata (21 décembre 1867). Grand
succès. M"» Barbot chanta Violettaavec un talent des
plus remarquables. Les autres rôles étaient tenus par
Blum et Thierry,
Une charmante comédie en un acte de notre spiri-
tuel concitoyen M. Paul Ghauvet : La Proie et V om-
bre, fut représentée au bénéfice des pauvres. De nom-
breux et légitimes applaudissements accueillirent cette
œuvre.
Plusieurs concerts, entre autres ceux de Garlolta
Patti et de Sivori eurent lieu au Grand-Théâtre.
Pour Tanniversaire de Molière, on joua Bon Juan
pour la première fois. Excellente interprétation. Béjuy
remporta un nouveau triomphe.
Nouveautés : le Docteur Crispin, laVîe Parisienne,
Paul Forestier, Rhotomago.
Artistes en représentation : Michot, Levassor, De-
passio, Dulaurens, Delabranche, Brasseur, M"™" Harris
et Thérésa.
348
LE THEATRE A NANTES
Bernard fat renommé, mais au beau milieu d'août
il mit la clef sous la porte, laissant la municipalité dans
un cruel embarras. Enfin Gampo-Gasso et Gomminges
se présentèrent. Ge dernier l'emporta. La subvention
fut rétablie à 80,000 francs.
SAISON 1868-1869
MM.
COMMINGES, DIRECTEUR.
SOLIÉ, chef d'orchestre.
SANDRE, régisseur.
Opéra
MM.
TALLON, fort ténor.
BRUNKAU, ténor léger,
WIDMAN, 2» ténor léger.
DKPASSIO, basse noble.
l)lISSAR(iUES, basse chant.
TAPIK-HRUNE, baryton.
WALTKR. 2» basse.
MAUdARD. trial.
LAVERGNE, laruette.
M""
LAPORTE, falcon.
PREVOST, chanteuse légère.
ETIENNE, contralto.
ELOY, dugazon,
LUCriANI, 2« chanteuse.
HELENE, 2» dugazon.
LAGIER, duègne.
Ballet
M.
DOMENGIE, maître.
M™"»
BOLZAGUET, 1" danseuse.
GARNIE R, 2" dansseusc.
Comédie
MM.
SIMON, l"rolo.
METRÈME, jeune premier.
SOREL. jeune premier.
G.\RNIER. amoureux.
SANDRE. ])erc noble.
ARMAND, 1" comi(|ue.
MICHEL, 2« comique.
LUDOVIC, utihtés.
BOTTE RE AU, l" rôle.
MARCT]L, l'Tôlc jeune.
CARRUEL, jeune i" rôle.
BASTA, .-soubrette,
DARMAND, ingénuité.
Les débuts furent défavorables à MM. Talion, Bru-
neau, Tapié-Brune, Widmer; M«ie(«Laporte, Etienne,
Eloy. Leurs successeurs furent MM. Fromant, Le-
cbevatier, Voisin, Marcuini; M"i«' Bédora, Faivre,
Borghèse.
La basse Depassio était excellente.
La saison fut très terne et très peu suivie. La troupe
italienne attirait alors tout le public à la Renaissance.
Le 15 janvier, Graslin ferma ses portes. La troupe
DIRECTION COMMINGES — MIGNON 349
n'était pas payée et Gomminges était absent. Deux
personnes chargées de le reproeenter proposèrent aux
artistes de les solder moitié en argent, moitié en
billets. Ceux-ci n'acceptèrent pas. Gomminges fut
déclaré en faillite et les artistes se réunirent en société,
pour la fin de la campagne, sous Tadministration de
Solié.
Mignon fut joué pour la première fois le 15 avril
1869. Get opéra-comique, cher aux petites pension-
naires, remporta un succès complet.
Les autres nouveautés furent : les Faux Ménages^
Séraphine, Fleur de Thé,
Géline Montaland, le ténor Massy et la troupe japo-
naise du Taïcoun vinrent donner des représentations.
La question de la subvention revint de nouveau au
Conseil municipal dans la session du mois de mars
1869. La discussion fut longue. MM. Guilley, Doré,
Halgan et Brousset prirent successivement la parole.
Différents projets furent soumis au Conseil: 1» Ges-
tion par la Ville. — 2° Une subvention de 80,000
francs. — S^' Une subvention de 100,000 francs accordée
à MM. Touchais, propriétaires de la Renaissance,
pour l'exploitation des deux théâtres. — 4° Une sub-
vention de 40,000 francs et aucun genre imposé.
Aucun de ces systèmes ne fut adopté. Le Conseil
décida « que le théâtre serait donné à un directeur
ou à une association d'artistes sans qu'aucun genre
leur soit imposé, sans autre cahier des charges que
celui nécessaire pour la conservation de l'immeuble
et des valeurs municipales qui leur seront remises et
350
LE THEATRE A NANTES
sans autres restrictions que celles qui touchent à
Tordre et aux bonnes mœurs. »
Enfin les ennemis de la subvention avaient rem-
porté la victoire. La suppression du subside théâtral
entraînait fatalement celle de l'opéra. Nantes, pen-
dant plusieurs années, allait tomber au rang des villes
de second ordre.
La direction fut confiée à M. Défossez, homme hono-
rable et habile qui, avec les ressources restreintes
dont il disposait, fit son possible pour contenter le public.
SAISON 1869-1870
MM.
DÉFOSSEZ, DIRECTEUR.
LAMBERT, régisseur.
FISCHER, chef d'orchestre.
Comédie et Opérette
MM.
LAMBERT, 1" rôle.
COSTP], jeune 1".
PONITUS, rôle de genre.
SANDRE, père nohle.
MONTAL, 3« rôle, chantant
ropcrelle.
CHEVALIER, comique, chan-
tant ropérelte.
COLOMBIN, amoureux, chan-
tant l'opérette.
GRAND VILLE, ténor d'opé-
rette.
ARMAND, 1" comique.
SCHMITT, 1" comique.
MM.
CIFOLELLI, 2« amoureux.
F0SS0MBR0NY,3« comique.
LUDOVIC, utilités.
M—»
DESCLAUZAS, chanteuse d'o-
juTftte.
BEDDAD, l'Tôle.
PRÉ VI EUX, jeune !'•.
JACOPS, ingénuité.
SARAH, ingénuité.
DESJARDINS, amoureuse.
J. DUBOIS, chanteuse d'opé-
rette.
DAUBRAY, soubrette d'opé-
rette.
DELORME, soubrette.
HAME, duègne, chantant l'o-
i)ért'tte.
DlICIIEMIN, duègne' chan-
tant Tupérelte.
L'étoile de cette troupe était M'"« Desclauzas. Avec
elle l'opérette régna en maîtresse à Graslin. Le pre-
mier rôle, M. Lambert, était excellent. Citons aussi
Armand et M""'' Prévieux.
Une très belle représentation de Rigoletto fut donnée
DIRECTION DÉFOSSEZ 351
avec le concours de la Krauss, de Nicolini et de
Strozzi.
Le Petit Faust, les Brigands, la Périchole, Gene-
viève de Brabani, Froufrou, la Sorcière furent les
nouveautés de cette saison. Febvre et Brindeau vin-
rent en représentations.
A la dernière représentation, le régisseur adressa des
adieux publics à Défossez et lui remit une couronne
aux applaudissements de toute la salle.
Pris de remords, le Conseil municipal, dans sa séance
du 16 février 1870, vota une subvention de 80,000 fr.
Tous les genres dramatiques devaient être exploités
pendant la campagne. L'opéra-comique n'était exigé
que pendant 7 mois et le grand-opéra était facultatif.
Enfin, le directeur, pendant la saison lyrique devait
donner tous les mois un concert populaire à prix ré-
duits.
Cette subvention ne fut pas employée. La guerre
survint. Pendant l'année terrible on ne songea guère
au tbéàtre, des préoccupations trop graves occupant
tous les esprits.
Fendant l'été, avant la déclaration de la guerre,
Solié avait formé une petite troupe de comédie. Cer-
tains des artistes qui en faisaient partie demeurèrent
à Nantes et jouèrent, de temps en temps, à Graslin.
Au mois d'octobre, à une conférence organisée au
bénéfice des Francs-Tireurs, le baryton Strozzi chanta
la Marseillaise et électrisa la salle.
Dans le courant de mars 1871, le ténor Roger donna
352
LE THEATRE A NANTES
deux concerts avec le concours de Strozzi et de M"»
Albini. En avril, il en organisa plusieurs autres avec
^rne Pradal, de la Monnaie, de Bruxelles.
XXIV
DIRECTIONS : DÉFOSSEZ,
FERRY, — DE THOLOZÉ, — FRESPECH,
LONGPRÉ ET FRANCIS
(1871-1875)
L ne pouvait êlre question de sub-
vention. La ville, vu les tristes
circonstances, avait trop de char-
ges par ailleurs. Personne ne récri-
mina. Cette fois la nécessité faisait
loi. La municipalité fit appel à M. Dé-
fossez et lui confia le théâtre.
Du l«r juin au 1^' août, Défossez donna de
l'opéra -comique. A partir du mois de septembre,
une troupe de comédie et d'opérette desservit seule
Graslin.
354
LE THEATRE A NANTES
SAISON 1871-1872
MM.
DÉFOSSEZ, DIRECTEUR.
DEBRINAY, régisseur.
BKRNIER, clield'.jrcheslre.
Opéra-Comique
GUILLOT, ténor légpv.
DEROCHE, 2» ténor 1. ger.
I3IGN0N, ;> ténor léger.
ROUGÉ, baryton. '
Justin BOYÉR, basse chan-
tante.
GABRIEL, 2» basse chantante.
FER ET, trial.
LÉON, laructle.
]VJme.<!
BALBI, l«-« chanteuse légère.
VERGER, (lugazon.
DEPDAILLE, 2« (lugazon.
ANGOT-BERTIN, duègne.
Comédi3 etOpérette
MM.
BOURSIER, 1" rôle.
MALLET. grand 2» rôle.
CHAVANNE. jeune 1".
MM.
PROSPER, père noble.
DARLIN, raisonneur, chantant
lYuiérette.
VERNEUIL, amoureux, chan-
tant l'opérette.
LI VRY, rôle de genre, chantant
l'opérette.
FA\ RE, grand 2" comique.
GUÉRIN, ténor d'opérette.
GRIBOU VAL, jeune 1" comi-
(fue, cha,nlant l'opérette.
JosKi'ii LÉON, comique mar-
qué, chantant l'opérette.
ARM.\NI), comi(iuc marqué,
chantant l'opérette.
RODOLPHE, comi(pie mar-
(uié, chantant l'opérette.
LAROCHE, 2« comique.
Mm.,
AMÉLI-FONTI, 1" chanteuse.
MALARD'IIIE, jeune 2» rôle.
DEVERS, grand l«»- rôle.
IIEMS. 2« jeune 1".
BLANCHE, jeune 1", opérette.
BAL. 2* amoureuse, opérette.
MA ES, soubrette.
BOURGEOIS, duègne.
Le prix des abonnements était fixé ainsi :
Places réservées : 280 fr. — Places libres ; hommes: 175 fr. ;
Dames : 140 fr.
Au mois ; places réservées, 45 fr. — Places libres ; Hommes :
35 fr.; Dames : 25 francs.
Cette courte saison d'opéra-comique fut excellente.
Justin Boyer, basse doué d'une voix ravissante, était
très apprécié, Guillot et Rougé étaient deux bons ar-
tistes ; M"»» Balbi avait une valeur réelle, enfin M"«
Verger était une charmante dugazon.
Roger se fît entendre dans Lucie et la Favorite^
en compagnie de Laura Harris et de Tombesi, dont je
DIRECTION DEFOSSEZ
355
parlerai plus tard au chapitre du Théâtre de la Renais-
sance.
Le Premier Jour de Bonheur et l'Ombre furent
les nouveautés de la saison d'opéra.
Dans la troupe de comédie, il faut retenir le nom
du jeune l""*, Ghavanne, et du comique Gribouval,
parfaits tous les deux.
En février, les sous-officiers du 28" de ligne orga-
nisèrent un concert spectacle au bénéfice de la libéra-
tion du territoire. Ils jouèrent les SaliimMnqiies et la
Cliambre à deux lits.
Pendant les bals masqués, des boutiques furent ins-
tallées dans la salle. Chacune portait le nom d'une
des villes annexées. Les actrices en costume alsacien
y vendaient divers objets au profit de l'œuvre du ra-
chat de la France.
Pendant les mois de juin et juillet 1872, Défossez,
dont on ne saurait trop louer le zèle et la bonne admi-
nistration, forma une nouvelle troupe lyrique. En
voici le tableau :
SAISON d'été 1872
MM.
DÉFOSSEZ, DIRECTEUR.
BERNIER, chef d'orchestre.
RODOLPHE, régisseur.
MM.
JOURDAN, ténor léger.
QUINEL, 2— téuor léger.
RICQUIER-DELAUNAY, ha-
rylon.
BRE G AL, baryton.
R. BOYER, basse chantante.
VERK, 2° basse chantante.
MM.
LEMAIRE, lamelle.
RODOLPHE, trifl.
M""
HASSELMANS , chanleuse
légère. ,
CÉCILE MP:ZERAY, dugazon.
VERCKEN. falcon.
BARBOT, contralto.
VE ROUEN, dugazon.
BERTIN, duègne.
Cette troupe était parfaite. Justin Boyer fut revu
avec un vif plaisir. Jourdan, ténor de grand style et
356 LE THEATRE A NANTES
Ricquier-Delaunay , bon chanteur et bon comédien
formaient avec Boyerun trio d'artistes hors pair.Gécile
Mézeray était une dugazon charmante ; sa voix était
un peu faible, mais jolie et souple. Elle remporta dans
Mignon de vifs succès. M"'e Hasselmans, une canta-
trice de talent, ne doit pas non plus être oubliée.
C'est à Défossez que l'on doit la mise à la scène de
Roméo et Juliette (15 juin 1872). Jourdan et M™"
Hasselmans furent absolument parfaits. Les autres
rôles étaient très bien tenus par Cécile Mézeray,
Boyer, Ricquier-Delaunay et Brégal. L'œuvre fut
très applaudie. E. Garnier, dans son feuilleton, se
montra sévère pour Gounod. Il trouve que l'école
à laquelle appartient l'auteur de Faust, n'est pas celle
de l'inspiration et juge la ballade de la Reine Mab
une composition tourmentée et prétentieuse. Ce juge-
ment étonne de la part de Garnier.
Nouveautés : Jean-le-Duc, opéra-comique inédit,
musique de M. Tac-Lœn, paroles de M. Bureau,
Christiane, Maœioell.
Artistes en représentation : Ismaël, Galli-Mario,
^iue priola, Mro« Rousseil, Mm« Favart, Dressant,
Brasseur.
M. Défossez a laissé à Nantes les meilleurs souve-
nirs. C'était un homme d'une honorabilité parfaite.
Sa direction fut excellente sous tous les rapports
Défossez demandait le rétablissement de la subven-
tion. On discuta longuement la question au Conseil
municipal, mais on était très embarrassé pour trouver
dans le budget une somme disponible de 50 à 60,000
DIRECTION FERRY
357
francs. On décida de laisser les choses en l'état. La
direction fut donné à un M. Ferry, qui ne demandait
rien que le paiement du gaz.
SAISON 1872-1873
MM.
FERRY, DIRECTEUR.
vSMITZ, chef d'orchestre.
SANDRE, régisseur.
Opéra -Comique
MM.
NOVELLI, ténor léger.
VILLEFROY, baryton.
SUREAU, basse.
DUCHATEAU, 2— basse.
SMITZ, l" chanteuse.
BLOtJNT, jeune chanteuse
CAVE-RIVE NEZ, dugazon.
Comédie
MM.
ROGER, I" rôle.
CHEVALIER, rôle de genn
SANDRE, 3- rôle.
GONTRAN, ieune l".
WERGAMMK, amoureux,
BOURDE ILLE, conihiue.
RODOLPHE, grime.
LUDOVIC, raissonneur.
Mm.,
VALENTJN, l" rôle.
CARLE, jeune 1".
AYMÉ, grande coquette.
CHEVRIER, ingénuité.
NORVILLE, amoureuse,
MAE S, soubrette.
ALEXANDRINE, duègne.
DE WARS, 2« rôle.
Cette saison fut sans aucun intérêt. En fait intéres-
sant, je ne vois rien à signaler qu'une reprise du
Petit Chaperon Rouge ^ de Boieldieu. Novelli et M*"^
Gavc-Rivenez ne manquaient pas d'un certain talent.
A la fin de décembre, par suite des inondations, le
gaz (comme on se le rappelle), manqua absolument
dans Nantes. L'usine était envahie par les eaux. Le
théâtre dut fermer ses portes pendant plusieurs jours.
V Union Bretonne^ ayant critiqué la direction qui
laissait -les femmes de mœurs légères s'étaler aux
fauteuils, se vit retirer ses entrées. Le Phare protesta
énergiquement et déclara que lui aussi paierait ses
places.
Dans le courant de mars, les artistes impayés,
358
LE THEATRE A NANTES
firent mettre le directeur en faillite et continuèrent
l'exploitation en société.
La Femme de Claude, la Périchole, Hèloise et
Abeilard^ la Queue du Chat^ furent les nouveau-
tés de cette piteuse saison.
Coquelin, Agar, Laferrière, Montaubry, Goraly
Geoffroy, M^^^ Devoyod, Berthelier, Achard, M"9
Schriwanek, vinrent en représentations.
La subvention ne fut pas encore rétablie pour Tan-
née suivante.
La direction passa aux mains de M. de Tholozé.
SAISON 1873-1874
MM.
DE T JIOLOZE, DIRECT FA JR.
BERNIKR, chef (l'orchestre.
LOUIS, régisseur.
Opéra-Comique
. MM.
SERAN, ténor léger.
RONDEAU, barvton.
MONTI, ba.sse. ^
M™«»
PAPIN, chanteuse légère.
LAURENDAU, duzazon.
Comédie
MM.
COURTOIS. 1" rôle
FRESPECH, jeune i".
JACOBEL, amoureux.
MM.
VOYZ, père nobl.'.
ROBIN DE CONÇUES , 3«
rôle.
'Si^^ I —
KARL, l" coini((ue.
PO YARD, comi(|ue.
BLANCIIET, jeune comique.
LUDOVIC, convenance.
M—«
DE LAVAUX, !•' rôle.
MQNNIER, jeune 1 '.
LEON, ingénuité.
CULLEN, grande coquette.
DEBAV. soubrette.
DE VAL MOMA, soubrette.
VICTORINE, mère noble.
FRESPECH, amoureuse.
COURTOIS. 2- soubrette.
La petite troupe d'opéra-comique ne joua qu'en
janvier. Nous voyons y figurer lo nom du ténor Séran,
dont nous aurons à parler plus tard.
Cette saison fut un peu moins terne que la précé-
dente.
LA FILLE DE MADAME ANGOT 359
La Fille de Madame Angoi fat jouée pour la pre-
mière fois le 13 septembre 1874. La charmante opé-
rette de Lecoq était remarquablement interprétée
par M™*' Ugalde et Vangbell, MM. Garnier et Gaus-
sins, engagés spécialement. Le succès fut immense et
pendant plusieurs années ne se démentit pas.
Une grande panique eut lieu à Graslin le 26 janvier
1874. Une fuite de gaz s'étant produite à l'orchestre, les
pompiers arrivèrent et pour la découvrir furent obli-
gés de démolir le box de gauche, où se tenait, d'habi-
tude, un viel abonné du théâtre, bien connu du
public, M. Mérot du Barré. A cette vue, un grand
nombre de spectateurs s'enfuirent épouvantés ,
mais le mal fut vite réparé et la représentation con-
tinua.
On joua celte année-là une grande revue locale,
qui avait pour auteur le 3^ rôle de la troupe, M.
Robin de Gonches. Tout Nantes y passera et Tren-
temoidt aussi, où figuraient de nombreuses physio-
nomies nantaises, entre autres celles de M'^^» Amadou,
eut assez de succès.
Artistes en représentation : Agar, Brasseur et les
Chanteurs Béarnais.
Nouveautés: les Cent Vierges^ la Chatte Blanche.
Les artistes se réunirent en société pour l'exploita-
tion de la nouvelle campagne sous la gérance de trois
des leurs, MM.Frespech, Longpré et Francis. La sub-
vention ne fut pas rétablie, par contre les débuts le
furent. Tous les abonnés étaient appelés à voter. Les
360
LE THEATRE A NANTES
artistes devaient faire 3 débuts ; l'admission était pro-
noncée à la majorité des voix. Les artistes faisant déjà
partie de la troupe Tannée précédente étaient soumis
à une simple rentrée.
SAISON 1874-1875
MM.
FRESPECH, ADMINISTRATEUR.
LONGPRÉ, id.
FRANCIS, id.
MOREAU, régisseur.
DERNIER, chef.
Opérette
'lire.
MM.
DE LA VIGNE, tciior.
DENIZEL, ténor do gcMirc
FRESPECH, ténor (le goi
M™«'
GUÉRINOT, !'• rliantouse.
DORTAL, l" chanteuse.
MASCARTÉS, 2* chanlcuse.
WILLIM, chanteuse de genre
DUMAY, duègne.
Comédie
MM. .
LONGPRE. !• rôle.
DUC^RESNOIS, f'rùle jeune.
FRESPECH, jeune [•'.
LINEVAL. amoureux.
MOREAU, père noble.
BELLE, 3* rôle.
FRANCIS, 1" comique.
MALLE VILLE, comi(i. grime.
DEVAUX, 2' comique grime.
LUDOVIC, utilités.
M™"
MAR'IT, i" rôle,
de L.WAUX, !•' rôle jeune.
CIFOLELLI, jeune i".
AMESLANT, ingénuité.
CLEMENCE, jeune 1".
PERILLET. mère noble.
GILBERT, coquette.
WILLIM, soubrette.
CHALONT, amoureuse.
Delavigne et M'"<' Guérinot tombèrent. Ils furent
remplacés par Verneuil et M™° Lyonnel.
Le 30 octobre une représentation eut lieu au béné-
fice de Déjazet, qui, malgré son grand âge, — elle avait
alors 76 ans, — avait conservé tout son talent et tout
son esprit. Elle se fit applaudir dans M. Garât. L'ex-
cellente artiste, qui était adorée à Nantes, fut couverte
de bouquets. Pendant l'intermède, des stances de notre
confrère M. Léon Sécbé furent lues en son honneur.
DIRECTION FRESPECH 361
Les vers suivants furent particulièrement applau-
dis :
Le siècle tout entier a passé dans ta vie,
Tu vécus tant que rien ne te fait plus envie,
En dehors des êtres aimés.
Riche et pauvre à la fois, tu bus dans tous les verres,
Et Dieu seul avec toi sait combien de misères
Tu soulageas les yeux fermés.
Notre compatriote M. Gaston Serpette vint con-
duire la première d'une de ses œuvres : la Branche
Cassée. Plusieurs palmes lui furent offertes.
La troupe des Italiens de Paris donna quelques re-
présentations somnolentes pendant le mois de février.
En fait de nouveautés on joua : la Jolie Paysanne,
la Timbale d'Argent, Giroflée Girofîa, la Petite
Marquise, M™« l'Archiduc, les Deux Orphelines et
la Fée aux Miettes.
Mmes pavart, Léonide Leblanc, Agar ; Brasseur
vinrent en représentation.
XXV
DIRECTIONS: COULON,— BELLEVAUT,
COULON, - LEMOIGNE
(1875-1880)
E toutes parts on réclamait le réta-
blissement de la subvention. Les
journaux menaient en sa faveur
une vive campagne. L'Administra-
tion comprit qu'on ne pouvait dif-
férer plus longtemps. Une Commission fut
nommée pour étudier la question en même
temps que celle de l'achat du Théâtre de la
Renaissance. Dans la séance du 14 mars 1875, le
Conseil adopta, à la presque unanimité, les conclusions
du rapport. La Ville prenait à sa charge, le paiement
de l'orchestre, des chœurs et du gaz, jusqu'à concur-
rence de 85,560 francs. La campagne d'hiver était fixée
à huit mois, de septembre à avril. La campagne d'été
ne devait durer que deux mois. Le directeur pouvait
364
LE THEATRE A NANTES
disposer de la Renaissance, sauf pendant les deux mois
du cirque, moyennant un droit de 5 O/o sur la
recette. Un nouveau mode de débuts fut adopté.
Etaient appelés à juger les artistes : les abonnés à
l'année et une Commission de vingt membres nommés
par le Maire.
La ville choisit pour directeur M. Coulon, qui
venait d'Anvers où il était très apprécié. Il fut
nommé pour sept ans, avec facilité de résiliation des
deux parts avant le 15 février.
Avec la direction Coulon, le Grand-Théâtre entra
dans une période brillante et féconde, dont les Nan-
tais se souviendront longtemps.
SAISON. 1875-1 870
MM.
COULON, DIRECTEUR.
Ch. BUZIAU, clief tVorcliestr
SCOTT, régisseur.
Opéra
MM.
TOURNIE,fort Icnor .
FORNT, ténor léger.
TRILLET, 2« ténor léger.
BEN-ABEN, baryton.
PONS, basse noble.
DAUPHIN, basse cbantanle.
COLIN, id.
CHARLES, triai.
BOULEGE, laruetle.
M™'«
CAROLINE MÉZERAY , 1
cbanteure légère.
FORNT-BRIOL, cbanteuso 1
gère.
CÔLLIN, falcon.
BALKA. contrailo.
PARENT, dugazon.
DEBER, 2« dugazon.
HÉNAULT, duègne.
Ballet
M-
GUERRA, maîtresse de ballot.
E. YERG.VNI, 1" danseuse.
N. YERGANI,2« id.
Comédie
MM.
DEPAY, ["■ rôle
DURIEZ, jeune !•'
MONTAIGNAC, jeune 1".
MARMIGNON. amoureux.
LONGPRÉ.:'= rôle.
DELCROIX, :]' rôle.
DOUAT, 1" comique.
DOLIAT, id.
LAURENT, id.
GACOU, id.
ERE LE NT, jeune amoureux.
M»»»
SMITH, jeune 1".
MARTY, 1'' rôle.
SUBRA, jeune i-'
PROTAT, soubrette.
JAGMET. ingénuité.
BRAUCIEZ. i>:rande-co(|uetle.
FRESPECIL'^" soubrette.
CATEL, amoureuse.
DOCRAT, duègne.
DIRECTION GOULON 365
PRIX DES PLAGES :
Fauteuils et loges de face, 5 fr. — Fauteuils et loges de côté^
4 fr. — Fauteuils d'orchestre et baignoires, 4 fr. — Parquet et
deuxième, 3 fr. — Parterre et deuxième de côté, 2 fr. — Troi-
sième, 1 fr. — Quatrième, 50 centimes.
M. Charles Buziau prit cette année-là possession du
pupitre de chef d'orchestre qu'il occupa pendant
quinze ans. C'était un excellent musicien, un harmo-
niste des plus distingués. Il ne tarda pas à être appré-
cié à sa juste valeur. Quand Edouard Garnier donna sa
démission de professeur d'harmonie au Conservatoire,
il fut appelé à lui succéder.
Quelques mots maintenant sur les excellents artistes
de cette troupe.
Tournié a laissé parmi nous un souvenir difficile à
eô'acer. Joli garçon, bon acteur, il possédait une
belle voix de ténor, facile, bien posée. Fils d'un mo-
deste chanteur du théâtre de Toulouse, il fit d'abord
parti du théâtre du Capitole, comme violoncelliste.
S'étant découvert une voix, il aborda la carrière lyri-
que. Goulon l'avait amené d'Anvers où il avait eu
beaucoup de succès. A Nantes, il remporta de vérita-
bles triomphes. Ses meilleurs rôles étaient Robert,
Raoul et Fernand.
La basse chantante Dauphin était aussi lui un excel-
lent artiste, parfait sous le double rapport de chanteur
et de comédien.
Pons, que l'on connaissait déjà et dont la voix avait
encore gagné en ampleur, partagea pendant la cam-
pagne la faveur du public avec ses camarades Tour-
nié et Dauphin.
366 LE THÉÂTRE A NANTES
Ces trois artistes furent reçus à l'unanimité moins
une voix ; celle d'un abonné grincheux qui, par prin-
cipe, votait toujours non.
Caroline Mézeray possédait de nombreuses qualités,
mais sa voix était fatiguée. Elle n'obtint que deux
voix au scrutin. Une chute aussi complète était injuste.
Le lendemain de son échec elle remporta dans la Juive
un vrai triomphe ; mais le public protesta vainement
et le vote fut maintenu. Elle fut remplacée par M'i^ Se-
veste, une chanteuse accomplie, alors dans toute la
plénitude de son talent. Le rôle de Violetta lui était
particulièrement favorable. Dans le courant de la sai-
son elle fit une incursion dans l'opérette et chanta
Clairette de la Fille de Madame Angot.
M"'^ Collin échoua ainsi que sa remplaçante M'"' De-
ville. La succession de ces deux artistes fut recueilliepar
la troisième dessœurs Mézeray, Reine. C'était une vraie
famille d'artistes- que celle des Mézeray. Le père était
chef d'orchestre à Bordeaux ; trois des filles étaient
chanteuses de talent, — Cécile finit même par être en-
gagée à l'Opéra-Comique,— une quatrième était harpiste
et fît plus tard partie de notre orchestre. La jolie
voix de Reine Mézeray ne tarda pas à lui conquérir
tous les suffrages. Comme femme elle était fort sédui-
sante. Dans Mignon qu'elle joua en dehors de son ré-
pertoire, elle a laissé d'excellents souvenirs.
Isl^^ Balka et Ben-Absn tombèrent et furent rem-
placées par M'"« Théoni et Roùgé, déjà avantageuse-
ment connu.
Dans la comédie, citons M. Depay et M™« Smith.
Au mois de mars Tournié étant tombé malade, fut
remplacé par un nommé Donati qui débuta dans
DIRECTION COULON 367
Ouîllaume Tell. Cet artiste était tellement scanda-
leux, que sur l'ordre de la municipalité on remplaça
après le 1" acte Guillaume Tell par Mignon.
A une représentation des Huguenols, Pons s'étant
trouvé indisposé pendant le l^"^ acte, Goulon qui jadis
avait été basse, le suppléa.
Un commencement d'incendie qui pouvait devenir
grave, se produisit un soir à l'acte de la tente du Pro-
phèle. La lampe d'esprit de vin placée sur la table fut
renversée. L'alcool prit feu et une flamme assez élevée
lécha le décor. Pons essaya en vain de l'éteindre avec
son chapeau, des choristes vinrent à son aide et Ton
parvint après un certain moment à écarter tout dan-
ger. Il y eut dans la salle un moment de vive émo-
tion. Tous les esprits étaient encore sous le coup de
l'incendie du théâtre de Rouen qui venait d'avoir
lieu.
A partir de catte année, on coupa définitivement
dans les Huguenots le tableau du bal. Faust, fut joué
pour la première fois avec les récitatifs. Jusqu'à cette
époque, la version opéra-comique avait été conservée.
Une reprise de Moïse, bien interprétée pourtant avec
Tournié,Rougé, Pons et Reine Mézeray,n'eut pas un
très grand succès.
Pendant ces dernières années, deux journaux de
théâtre s'étaient fondés : la Lorgnette j rédigé par
M. Léon Séché, et Nantes- Théâtre ^ rédigé par
M. Brisson, aujourd'hui directeur des Annales Poli-
tique et Littéraire. Ces deux journaux ne devaient
avoir que peu de numéros.
Pendant la campagne 1875-76, une nouvelle feuille
musicale, Nantes-Lyrique fit son apparition. Contrai-
368 LE THÉÂTRE A NANTES
rement à toutes celles qui l'avaient précédée, elle
était née viable. Depuis lors elle paraît toujours.
V Etrangère, la Reine Indigo, la Petite Mariée,
furent les nouveautés de la saison.
Mmes Agar, Bloch,de Belloca etScriwanech vinrent
donner des représentations.
Tournées. — La Fille de Roland, Mm« Théo,
Brasseur, Lassouche, Daubra3^
Pendant mai et juin, une troupe d'opérette, avec
Zulma Bouffard et le ténor Puget, se fit applaudir
à Graslin.
M. Coulon ne conserva pas la direction Tannée
suivante. Il fut remplacé par M. Bellevaut.
Comme subvention, la ville prenait à sa charge: 1°
L'éclairage jusqu'à concurence de 1,400 francs par
mois ; 2° les choristes (18 hommes, 16 femmes) jus-
qu'à concurrence de 3,420 francs ; 3" l'orchestre (40
musiciens), jusqu'à concurrence de 5,405 francs. Une
troupe de comédie n'était pas exigée, ce qui était un
avantage. Si peu cher que coûtât une troupe de comédie
et de drame, elle coûtait encore plus qu'elle ne rap-
portait. La municipahté se réservait le droit de dis-
poser de l'orchestre et des chœurs deux fois par mois
dans la journée, afin de donner des concerts popu-
laires.
SAISON 1876-1877
MM.
BELLEVA UT, DIRECTEUR.
BUZIAU, chef d'orcliostre.
MERLE, régisseur.
MM.
GARNIER,forl ténor.
DEFRIANT,fonor double.
LAURENT, ténor léiïer.
BARBE. 2« ténor léger.
DIRECTION BELLEVAUT
369
. MM.
NOE, 3" ténor léger.
CHARLES, trial.
GUILLEMOT, baryton.
GHELYNS, baryton d'opéra-
comique.
DARTES, basse.
ISAAC, basse cbantante.
NEUL AT, 2" basse chantante.
BOULÉ GE, laruette.
POITEVIN, 3° basse.
M—
LACOMBE-DUPREZ,l"chan-
teuse légère.
BOSC , chanteuse légère.
M™«»
De GÉRADON, falcon.
RIFF, contralto.
ROBERT, dugazon.
NEUL AT, duègne.
MERLE, 2» dugazon.
Ballet
M.
GRIETENS, maître.
Mme.
GRIEITENS, !■•• danseuse.
RORTAIN, 2« danseuse.
I
Cette troupe était bien inférieure à celle de Tannée
précédente. Elle renfermait pourtant deux artistes de
premier ordre : M"'e Lacombe-Duprez et Guillemot.
M"" Lacombe était la nièce du fameux Duprez et
son élève. Elle possédait une magnifique voix de chan-
teuse légère, d'un timbre éclatant et pur, d'une jus-
tesse impeccable. Malheureusement comme comé-
dienne elle était d'une froideur outrée. Malgré tout
elle fut reçue à l'unanimité, l'abonné grincheux étant
absent ce jour-là. En quittant Nantes elle alla à TO-
péra-Gomique, puis à l'Opéra.
Guillemot était, que dis-je ? est encore, un de nos
meilleurs barytons de province. Sa voix pleine et
sonore qu'il maniait avec une habileté rare était des
plus sympathiques. Très bon acteur, il savait, contrai-
rement à M™e Lacombe-Duprez, se mettre en commu-
nication avec le public dont il devint bientôt l'idole. Il
est peu d'artistes à avoir laissé à Nantes d'aussi bons
souvenirs.
Les chutes furent nombreuses et la période des dé-
buts mouvementée. Garnier, Laurent, Ghelyns, De-
24
370 LE THÉÂTRE A NANTES
friant, Boulège, Isaac, Dartès, M'^^^s ^e Géradon, Bosc,
Riff, restèrent sur le carreau.
Après une représentatioa de Robert véritablement
scandaleuse avec MM. Morère, Depotier, M'"" Mo-
reau et Leverrier, artistes engagés pour remplacer les
victimes du scrutin, le maire écrivit au directeur une
lettre sévère qui se terminait ainsi : « Notez que s'il
n'y a à bref délai un changement dans l'état des cho-
ses, je fermerai les théâtres. Cette menace ne sera
pas plus vaine que les précédentes. »
Enfin furent reçus MM. Carrière, fort ténor ; Maës,
ténor double ; Caubet, ténor léger ; Tapiau, basse ;
Fronty, basse chantante ; Maupas, seconde basse ;
Mm"' Redouté, chanteuse légère ; Moreau, falcon. La
contralto fut plus difficile à trouver. On entendit suc-
cessivement M'^«' de Graëf, Peyret, Denain, Wery.
Cette dernière nous demeura.
Parmi les nouveaux artistes, signalons Caubet qui
avait une assez jolie voix, Tapiau et enfin Maupas,
une seconde basse de l»"® ordri qui devait revenir sous
la direction Gravière.
Le ténor Carrière étant tombé malade, M. Belle-
vaut engagea alors Warot. La voix de ce ténor n'é-
tait certainement pas parfaite et sous ce rapport je
connais vingt cabotins qui lui sont supérieurs. Mais
Warot possédait quelque chose qui vaut mieux qu'un
organe extraordinaire : un talent complet et admirable
de chanteur et de comédien. Son style était superbe,
sa diction magnifique, son jeu plein de chaleur et de
vérité. Qui ne se rappelle de Warot, dans \e Prophète,
racontant son rêve aux anabaptistes et fascinant sa
mère?? C'était absolument merveilleux!! Et VA-
HAMLET 371
fricaine.ei la Juive, et le 4e acte des Huguenots /
Autant de rôles, autant de triomphes. Warot était un
grand et véritable artiste. Retiré aujourd'hui du théâ-
tre, il est professeur au Conservatoire de Paris. L'hon-
neur est pour rétablissement.
A la fin de mars l'engagement de Warot pris fin.
Son successeur fut M. Vitaux, un ténor doué d'une
voix éclatante.
Le 2 avril 4877, VHamletde M. Ambroise Thomas,
fut représenté avec succès. M^^ Lacombe-Duprez fut
admirable au point de vue du chant, dans le rôle d'O-
phélie. Guillemot chanta et joua avec un très réel
talent le rôle d'Hamlet qui est demeuré l'un de ses
meilleurs. Le reste de Tinterprétation confiée à M'""
Moreau, Tapiau, Barbe, Fronty était bonne. Les dé-
cors étaient beaux et furent très admirés.
Un accident qui n'eut heureusement pas de suites
graves arriva un soir pendant le défilé de la Juive.
Un cheval effrayé se cabra et tomba dans l'orchestre,
au-dessous de la loge municipale. Cheval et cavalier
se relevèrent sans grand mal. Les musiciens eurent
aussi la chance de s'en tirer à bon compte. Il fallut
un temps assez long pour retirer l'animal de l'or-
chestre. On n'y arriva pas sans difficultés.
^/[me Dereims-Devriès vint en représentation.
Tournées : L'Ami Fritz, Bébé, Dora, V Aventu-
rière (M""® Favart), r Ile liJiann (Marie Laurent), la
troupe des Variétés.
Au point de vue financier, cette campagne fut dé-
sastreuse. M. Bellevaut ne put payer ses artistes et
quitta Nantes ruiné. Il est aujourd'hui régisseur
dans un théâtre de drame à Paris. Il consacre, chaque
372
LE THEATRE A NANTES
mois, une partie de ses appointemenf.s à éteindre ses
dettes. Tous ses anciens artistes prennent plaisir à
rendre hommage à sa probité.
M. Ooulon obtint de nouveau la direction pour la
campagne 1877-78. La Ville, tout en fournissant la
même subvention, exigeait cette fois- ci une troupe de
comédie.
SAISON 1877-1878.
MM.
COULON, DIRECTEUR.
BUZIAU, chef d'orchesfn
LEBLANC, régisseur.
Opéra
MM.
DORL\, fort ténor.
TREMOULET, ténor léger.
LAIDET, 2« ténor léger.
GUILLEMOT, baryton.
AUGER, baryton (ropéra-com.
PLAIN, basse noble.
DANGON, basse chantante.
FONDANT, 2« basse chantante
TAILLARD, trial.
BOULAND, laruette.
Mme.
FÉLiciE ARNAUD, l-- chan-
teuse légère.
Sarah LEWINE,2«chanleuse
légère.
LESLINO, fiilcon.
REGGLVNNL contralto.
FALCONNET, dugazon.
E. LEROUX, 2« dugazon.
NEULAT, duègne.
M.
Ballet
D'ALESSANDRL maître.
Mil-
IsabellaOTTOLINI, l'-dans.
GiNA OTTOLINI, 2» danseuse
Comédie
MM.
SERRET, l«'rôle.
J 01 SSANT, jeune-premier.
\VILLL'\M, 2* amoureux.
CARPON, amoureux.
REYNIER, 2« amoureux.
FRUMENU, ;]• rôle.
VOYEZ, père noble.
BEJUY, l«'comi(Hie.
BENINGARD, !•■• comique.
LE POUX, coini([ue.
LEPRIN, comitiue.
LUDOVIC, grime.
Mm"»
AYMEE, 1-- rôle.
SANON, jeune-première.
JOISSANT, 1-- rôle.
LEROUX, ingénuité.
M. AYMEE, amoureuse.
CHAMEROY, soubrette.
PHILIPPE, amoureuse.
TROYES, coquette.
CIIAPP,jeune-coquelte.
MARVAL, duègne.
Cette troupe, quand les débuts l'eurent épurée, fut
excellente.
DIRECTION COULON 373
Doria avait une assez jolie voix, mais pas l'ombre
de talent. Pourtant il fut reçu à l'unanimité. Le scru-
tin a de ces surprises. Trémoulet lui était bien supé-
rieur. Il possédait un organe agréable et était bon
musicien et bon comédien.
Plain avait une superbe voix de basse, un peu
pâteuse cependant. Bouland, un laruette fort drôle,
se fit applaudir aussi très justement. A cette époque,
il venait de se marier. Sa jeune et charmante femme
se tenait au contrôle avec M""^ Goulon. Personne ne
se doutait alors que dix ans plus tard M""^ Bouland
fanatiserait les Nantais par son talent fin et sympa-
thique.
Mme Félicie Arnaud avait une voix adorable dont
elle se servait avec un grand talent ; c'était, de plus,
une ravissante actrice. Aima Reggiani a laissé, elle
aussi, d'excellents souvenirs parmi nous. Son organe
de contralto était un peu faible, mais elle savait en
tirer un excellent parti. De plus, elle était fort jolie
femme et fit tourner bien des têtes. Elle alla plus tard
à rOpéra-Gomique, où elle créa, dans la Nuii de
Cléopâire, le rôle de Gharmion. Elle est morte quel-
ques années après, en pleine possession de son talent,
enlevée par une cruelle maladie de poitrine.
Min^s Leslino et Sarah Lewine échouèrent. Elles
furent remplacées, la première, d'abord par M«i*' Du-
puy, puis par M^i^ Reine Mézeray, qui fut accueillie
avec enthousiasme ; la seconde, par M'^'' de Mollens.
Gette chanteuse fut très appréciée. Elle quitta le
théâtre quelques années plus tard pour épouser notre
concitoyen M. Pelletier. Elle est aujourd'hui l'un des
professeurs de chant les plus estimés de Nantes.
374 LE THÉÂTRE A NANTES
Le 2« ténor Laidet, un Nantais, ne fit pas mentir
le proverbe et fut remplacé par Rozeral. M^'^ Dufau
succéda à M"® Falconnet, qui tomba elle aussi.
Le ballet de la Nuit du Walpurgis, que Gounod
avait ajouté à la partition de Faust pour les repré-
sentations de rOpéra, fut enfin joué à Nantes, sous
cette direction. Le corps de ballet cette année-là était
de premier ordre. M. d'Alessandri savait en tirer un
excellent parti. Les ravissantes sœurs Ottollini, au-
jourd'hui à l'Académie nationale de Musique, rem-
portèrent de nombreux et légitimes succès.
La seconde direction Coulon fut fertile en grandes
nouveautés. La première qui nous fut offerte fut
Paul et Virginie (3 décembre 1875). Cet opéra,
légèrement soporifique, remporta néanmoins un cer-
tain succès, grâce à l'excellence de son interprétation,
confiée à MM. Trémoulet, Dangon, Gack, M"'«s Ar-
naud et Roggiani.
Aida, le chef-d'œuvre de l'école itahenne moderne,
fut représenté le vendredi 28 février 1878. Mézeray
et Reggiani étaient excellentes dans les rôles d'Aïda
et d'Amnèris. Guillemot, dans Amonasro, les secon-
dait admirablement. Doria, Plain, Dangon et M"« Le-
wine complétaient une bonne exécution. N'oublions
pas les deux Ottollini, fort jolies sous le costume
égyptien. L'orchestre, sous l'habile direction de Bu-
ziau, se surpassa. Les décors, peints par Dernier,
étaient des plus réussis. L'opéra de Yerdi eut un
grand succès.
Un autre chef-d'œuvre , aujourd'hui adoré des
Nantais, reçut tout d'abord un accueil assez froid. Je
veux parler de Carmen, donné au bénéfice de Tré-
CARMEN — LES CLOCHES DE CORNEVILLE 375
moulet, le 24 avril 1878. La première fut médiocre ;
la pièce n'était pas à point. Trémoulet fit un excel-
lent Don José , Mézeray une piquante Carmen ,
cependant la tessiture du rôle était un peu basse
pour elle; il eût mieux convenu àReggianni. W^^ Ar-
naud était une charmante Micaëla. Les autres rôles
étaient confiés à Dangon, Bouland, Taillard, Gack,
Grondaut, M^'^' Dufau et Leroux.
Les premières représentations de ces trois opéras
eurent lieu à la Renaissance.
Les Cloches de Cornevîlle (9 mai 1878), jouées
au bénéfice de Bouland, excellent dans le bailli, rem-
portèrent un éclatant succès. Guillemot s'était chargé
du rôle du marquis et y remporta un vif succès. Les
rôles de femmes étaient tenus par W^^ de Mollens, dont
la nature s'accordait peu avec l'opérette, et M^i« Dufau.
A la suite des incidents qui eurent lieu à la Renais-
sance à propos de Marceau, différentes manifesta-
tions, peu sérieuses, eurent lieu au Grand-Théâtre.
W^^ Mézeray avait refusé de chanter la Marseillaise
dans ce drame aussi ennuyeux que patriotique. Les
légitimistes saisirent l'occasion aux cheveux. Ils
assainirent M'^^ Mézeray de bouquets blancs ornés de
longs rubans immaculés ; l'es républicains répondirent
en envoyant à M'^^ Reggiani des bouquets aux cou-
leurs tricolores. C'était alors une lutte d'applaudisse-
ments entre les deux partis. Pendant quelques repré-
sentations, ces enfantillages égayèrent les spectateurs
indifférents à la politique.
Guillemot joua Hamlet pour son bénéfice. Ce fut
un triomphe véritable. L'excellent artiste fut couvert
de palmes et de couronnes.
376 LE THEATRE A NANTES
Un incident assez comique signala la représentation.
On TÎt tout à coup un spectateur des quatrièmes se
lever en s'écriant : « Tiens Guillemot, je n'ai que ma
casquette à te donner; la voilà. » Et il jeta son couvre-
chef sur la scène. Ce bizarre hommage fut des plus
sensibles au baryton qui a conservé toujours la cas-
quette graisseuse de son humble admirateur.
Cette saison si artistique fut très mauvaise sous le
rapport financier. Dans les premiers jours de mai,
Coulon fut déclaré en faiUite. Les artistes, réunis en
société, achevèrent la campagne.
Laura Harris, Galli-Marié, Couturier vinrent don-
ner des représentations. Les autres nouveautés furent
Graziella, Charlotte Corday, Une cause célèbre, le
Réveillon.
Tournées : Hernani, les Fourchambault.
La ville prit à son compte les décors de Paul et
Virginie et d'Aïda.
M. Lemoigne fut nommé directeur pour la campa-
le suivante.
gne suivante
SAISON 1878-1879
MM.
LEMOIGNE, DIRECTEUR.
BUZIAU, chef d'orchestre.
EMILE, régisseur.
Opéra
MM.
DELABRANCHE, fort ténor.
MM.
De QUERCY, 2« lénor léger.
GUILLEMOT, liaryton.
Frédéric B0\ ER, harylon d'o-
péra-comiquo.
PLAIN. basse nohlo.
BADIALI, basse chantante.
DUBOSC. 2e basse chantante.
DUBOUCHET, trial.
DEREIMS, ténor léger. I MATRAY, laruette
DIRECTION LEMOIGNE
377
M -s
DEREIMS-DEVRIÈS, chan-
teuse légère.
BEL GIRARD, falcon.
De BASTA, contralto.
De MOLLENS, chant, légère.
NALDI, dugazon.
DUBOUCHfeT, duègne.
CoRALiE GEOFFROY, chan-
teuse d'opérette.
Ballet
M.
THE OPHILE , maître de ballet.
PIASCOLLI, l'- danseuse.
PASSANI, 2» danseuse.
Comédie
.MM.
ARENE, l"rôle.
VIENNE, jeune !•'•.
LINE VAL, jeune !•■•.
De KENDER, amoureux.
PROSPER, père noble.
GR0SEILE,3« rôle.
BEJUY, comique.
LE COURT, comique.
ROLLIN, comique.
LORNIANI, !•' rôle.
MILLP]R, jeune !'•.
CLAUDIA, jeune l'«.
CARINA, ingénuité.
LEROY, ingénuité.
DERVAL, soubrette.
KLEBER, coquette.
DUCHE SNE, duègne.
Cette troupe était fort bonne en son ensemble. Il
n'y eut pas de chutes. Delabranche était un fort ténor
de valeur ; sa voix était claire et vibrante et il chan-
tait avec beaucoup de style. Dereims, aussi.lui, était
excellent. Pourtant il était préférable dans les rôles de
demi-caractère ; le répertoire de ténor léger propre-
ment dit lui allait moins bien. Cet artiste entra plus
tard à l'Opéra. Frédéric Boyer, baryton d'opéra-comi-
que de premier ordre, étant tombé malade fut forcé
de partir. Rappelons aussi le nom du trial Dubouchet,
si fin, si amusant dans tous ses rôles.
L'étoile du côté des femmes était M^^ Dereims-
Devriès, chanteuse légère, d'un talent tout à fait excep-
tionnel, douée d'une voix magnifique, d'une virtuosité
hors ligne. Cette admirable cantatrice était malheu-
reusement desservie par un embonpoint extrême.
Les autres emplois étaient fort bien tenus par des
chanteuses qui sans avoir la haute valeur de M'"« De-
reims, ne manquaient pas pourtant d'un certain talent.
378 LE THEATRE A NANTES
Le Petit Duc remporta un yif succès avec M'"<^ Co-
raly-Geoffroy et Dubouchet.
Un mauvais opéra de Verdi : les Brigands, éprouva
un échec mérité. A la seconde représentation de cet
opéra, il y eut dans la salle une vive panique. Pour
produire un lever de soleil, on employait un certain
mélange d'oxygène et d'hydrogène. Par suite d'une
imprudence, une retentissante explosion éclata à la fin
du 1er acte. Le gazier fut blessé, différents objets
furent brisés. On juge de la peur qui s'empara des
spectateurs plongés dans Tobscurité. Le gazier aussi-
tôt l'explosion avait, par prudence, éteint immédiate-
ment le gaz. Enfin, on n'eut pas d'autre accident à
déplorer ; la salle était presque vide, l'opéra de Verdi
n'ayant attiré personne. Ce soir- là les Brigands
furent utiles à quelque chose.
Don Juan fut repris au bénéfice de Guillemot.
L^interprétation du chef-d'œuvre de Mozart man-
quait de cohésion et ne répondit pas à Tattente des
spectateurs. Qui se ressemble s'assemble^ nue pié-
cette spirituelle de notre concitoyen M. Alfred Guillon,
fut jouée plusieurs fois avec succès.
Au point de vue financier, cette campagne ne fut
pas plus heureuse que la précédente. Des créanciers
récalcitrants firent mettre M. Lemoigne en faillite, le
29 mars. C'était l'année de l'exposition, le public avait
peu suivi le théâtre et la troupe coûtait fort cher.
Tournié, M'i^deStuckU vinrent en représentation.
Nouveautés : le Grand Casimir, la Boite à Bibi,
les Provinciales à Paris, enfin Nous allons à Paris,
revue par deux nantais MM. Laurencin et Ordonneau.
Tournées : Ruy-Blas, le Roi s'amuse, les Four-
RÉPARATION DE LA SALLE 379
chambault, Tancrède, Rodogune (Agar), les Bour^
geois de Pont-Arcy^ les Lionnes pauvres^ le Fils
Naturel.
*
Le Théâtre Graslin avait besoin d'urgentes répara-
tions. Une réfection complète de la salle s'imposait
aussi. Le Conseil municipal, dans sa séance du
8 mars 1879, décida d'affecter la subvention théâtrale
à sa réparation. La Renaissance était donnée sans
subvention à un directeur.
Le Grand-Théâtre resta donc fermé pendant la cam-
pagne 1879-1880.
L'ancienne charpente qui menaçait ruine fut entière-
ment remplacée par une charpente en fer. On remit en
état les loges des artistes qui étaient dans un état de
saleté vraiment repoussant. On agrandit le foyer de la
scène et on le remeubla à neuf. Les lourdes cariatides
qui supportaient les avant-scènes furent supprimées
et remplacées par des colonnes ioniennes. Les loges
de première furent refaites, mais le nouvel aménage-
ment les rendit sombres comme des baignoires. On s'a-
perçut de cet inconvénient, mais une fois les travaux
achevés. On décida alors de les éclairer au moyen de
boules lumineuses. Ce projet ne fut pas mis immédiate-
ment à exécution. On dut attendre l'installation de la
lumière électrique, c'est-à-dire onze ans. Les loges qui,
dans tous les théâtres sont les places les plus brillantes
et les plus en vue, furent au contraire, à Nantes, les
places les plus obscures, avec les baignoires, bien
entendu. La salle est peinte en or et en vert sur un
fond saumon. Elle est entièrement tapissée de rouge.
380 LE THÉÂTRE A NANTES
Le balcon est orné des médaillons des grands poètes et
des grands musiciens reliés entre eux par des guirlan-
des. Un nouveau lustre, plus petit que le précédent,
mais permettant de bien voir le plafond, fut installé
aussi. Le plafond, commandé au peintre Bertaux, ne
fut pas prêt pour la réouverture. Les fauteuils et ies
banquettes furent entièrement refaits. Dans le foyer
du public, on construisit une cheminée monumentale
surmontée du buste de Graslin. En face on plaça une
jolie statuette d'Apollon en bronze. Les murs de ce
foyer sont divisés en panneaux, les uns tendus d'étoffes
de soie avec des sujets lyriques, les autres ornés de
glaces. En face du foyer, du côté de la rue Corneille,
on établit un vaste buffet. Deux nouveaux rideaux furent
peints par Rubé et Chaperon : le premier est le rideau
classique: draperie rouge, broderie et frange d'or;
le second, représente un parc avec des statues et des
balustres.
Toutes les réparations furent faites sous les ordres
de l'architecte de la ville, M. Demoget. Elles s'élevè-
rent à 92,000 francs. Dans ce chiffre n'est pas compris
le prix du plafond qui coûta 10,000 francs.
^^^^t^^^
XXVI
DIRECTIONS: GRAVIÈRE, - LAFON,
GAULTIER, — SOLIÉ
(1880-1885)
ES faillites successives des derniers
directeurs décidèrent l'Administra-
tion à élever la subvention. Le 8
mars 1880, le Conseil municipal
porta le subside théâtral à 120,000
francs. D'après le nouveau cahier des charges,
la campagne était de sept mois; la comédie était
supprimée, mais deux représentations par mois
de troupes de passage étaient exigées ; le direc-
teur devait monter dans la saison deux œuvres nou-
velles : un grand opéra et un opéra-comique ; enfin,
immense avantage, la ville s'engageait à ne pas auto-
riser la présence d'un cirque sur la place Bretagne.
382
LE THEATRE A NANTES
Rien que cette clause équivalait, au bas mot, à une
augmentation de 15,000 francs. Le mode de débuts
restait le même (abonnés et une Commission de 20
membres).
M. T. Gravière fut nommé directeur. Ce choix fut
des plus heureux. La campagne 1880-81 restera célè-
bre dans les fastes de notre théâtre. Depuis, jamais
notre première scène n'a brillé d'un éclat pareil.
SAISON 1880-81
MM.
T. GRA VIÈRE, DIRECTEUR.
L ABATTE , secrétaire-général
BUZIAU, chef d'orchestre.
MM.
W AROT, fort ténor.
SERAN. ténor léger.
RICHARD, 2« ténor léger.
COUTURIER, baryton.
YTRAC, baryton d'opéra-co-
mique.
GUILLABERT, basse noble.
J. BOYER, basse chantante.
MAUPAS, 2' basse chantante.
BARBARY, trial.
DARTHENAY, laruelte.
M™**
VAILLANT - COUTURIER ,
1'* chanteuse légère.
CHEVRIER, falcon.
Jeanne FOUQUET, chanteuse
légère.
SBOLGI, contralto.
VEGLIANI, dugazon.
BARBARY, 2* dugazon.
WILFERT. duègne.
PERRAT, 2« chanteuse.
Ballet
MM.
D'ALESSANDRI, maître de
ballet.
DAUMaS, danseur comique.
M™"
D'ALESSANDRI, 1>- danseuse
BAVA. 2* danseuse.
J'ai déjà parlé de MM. Warot, J. Boyer et Maupas.
Il est donc inutile que je revienne sur ces excellents
artistes qui furent revus avec enthousiasme. Cette
troupe contenait une collection de jolies femmes et de
chanteuses de talent. M"» Vaillant-Couturier, dans
tout l'éclat de sa jeunesse et de sa radieuse beauté
blonde, ne tarda pas à se créer de nombreux admira-
DIRECTION GRAVIÈRE 383
teurs. Douée d'une, très jolie voix d'une pureté ravis-
sante, elle n'avait pas encore comme artiste tout le
talent qu'elle devait acquérir plus tard. Moins poéti-
quement jolie que M'^e Vaillant, Mii« Fouquet n'en
était pas moins charmante. Cette cantatrice, d'un
tempérament très artistique , possédait un organe
fort beau et très étendu qui lui permettait d'aborder
avec bonheur des rôles très différents comme emploi.
C'est ainsi que nous eûmes le plaisir de l'entendre
tour à tour chanter dans les Huguenots Marguerite,
le page et Valentine. M^i^ Chevrier, unefalcon de pre-
mier ordre, sous le double rapport de la voix et du
jeu, complétait le trio qu'un vieil abonné galanlin
avait surnommé les trois grâces. Malheureusement,
nous ne profitâmes pas longtemps de la présence de
M"* Chevrier, Dans le courant de décembre, cette
excellente artiste tomba malade et fut obligée de quit-
ter Nantes suivie des regrets de tous. Différentes fal-
cons, M'"«s Pitteri, Leslino, Panchioni, tinrent pen-
dant quelques soirées l'emploi dans le courant de la
saison, mais la falcon réelle fut Jeanne Fouquet.
Le ténor Séran, qui avait jadis chanté à Graslin
pendant une saison d'été, revint en possession com-
plète d'un superbe talent. Sa voix était fort belle et
fort agréable ; malheureusement, l'homme était laid et
sans distinction. Pourtant, à force de talent, il arrivait
à faire oublier son physique désavantageux. Coutu-
rier, baryton de beaucoup de style, comédien rempli
de feu, Guillabert, bonne basse à la voix pleine et
vibrante, Richard, charmant second ténor, méritent
aussi des mentions spéciales. Tous les autres artistes
tenaient leurs emplois d'une façon des plus convena-
384 LE THÉÂTRE A NANTES
bles. M"e Vegliani, la dugazon, fit une fugue avant
même d'avoir débuté et fut remplacée par M"*» Gavé-
Rivenez.
La saison s'ouvrit par la première représentation de
Mireille (29 septembre 1880). Une indisposition de
Warot ayant empêché de donner la Juive ^ M. Gra-
vière ne craignit pas de rompre avec la tradition et il
eut mille fois raison. Le charmant opéra-comique de
Gounod remporta un vif succès. Son interprétation
était d'aillleurs admirable. M'i^« Vaillant était la plus
ravissante Mireille qu'on pût imaginer. Séran, Justin
Boyer, Ytrac, Maupas, M"''» Marie Lyonnel et Bar-
bary, se firent justement applaudir.
La seconde nouveauté fut Jean de Nivelle (27
novembre 1880). C'était la première représentation de
la version avec récitatifs. Plusieurs Parisiens, entre
autres MM. A. Gouzien, Paladilhe, Heugel, avaient
fait exprès le voyage de Nantes. Léo Delibes fut
traîné sur la scène où il reçut de nombreuses palmes
et couronnes. L'interprétation confiée à M""" Vail-
lant, Sbolgi, Cavé-Rivenez, MM. Séran, Couturier,
Boyer, Maupas, était fort bonne. Cet opéra eut un
certain succès de première qui ne se maintint pas
dans la suite.
M.me Vaillant remporta un nouveau triomphe dans
Philémon et Baucis^ joué pour la première fois, le 13
décembre 1880. Les autres rôles étaient très bien
tenus par Séran, Boyer et Maupas.
Polyeiicte fut donné à la Renaissance le 23 avril
1881 au bénéfice de Warot. L'éminent ténor était
superbe dans le rôle du mari de Pauline. L'interpré-
tation des autres rôles était confiée à Séran, Goutu-
I
POLYEUGTE — LA FILLE DU TAMBOUR-MAJOR 385
rier, Guillabert, Boyer, à M'^^s Fouquet et Wilfert,
c'est dire qu'elle était excellente. Malgré cela, l'opéra
de Gounod ne fui; pas compris. Les beautés sévères de
cette œuvre inégale, mais très intéressante, ne plurent
pas aux Nantais.
Plusieurs opérettes nouvelles furent jouées aussi
cette année-là. M"ïe Vaillant-Couturier, qui consentit à
se charger de rôles en dehors de son emploi, fit beau-
coup pour leur succès.
La Fille du Tambour-Major eut de nombreuses
représentations. On joua aussi Pomme d'Api^ la
Mère des Compagnons et les Mousquetaires au Cou-
vent. Cette dernière pièce, jouée à Tépoque de l'ex-
pulsion des capucins, donna lieu à de légères manifes-
tations et fut retirée de l'affiche.
Aida fut reprise avec succès. Warot et Jeanne
Fouquet s'y montrèrent excellents. Carmen reparut
elle aussi sur l'affiche et remporta cette fois un triompha
complet. Le chef-d'œuvre de Bizet est aujourd'hui
l'un des opéras favoris des Nantais. M"« Fouquet
était une merveilleuse Carmen ; Séran, Boyer, Richard,
Mm» Vaillant tenaient les autres rôles et complétaient
un merveilleux ensemble.
On dut jouer la Nuit de Saint- Germain^ de notre
compatriote M. Serpette, mais ce dernier ayant donné
au Théâtre de la Renaissance, à Paris, l'autorisation
de monter avant Nantes, cette œuvre qui n'avait
encore été Jouée qu'en Belgique, Gravière la retira du
tableau des répétitions.
Tournées : Phèdre (Agar), les Plaideurs, les Grands
Enfants^ le Homard, Jean Baudry, Lucrèce Borgia
(Agar), Divorçons (Marie Kolb), Oscar ou le mari
25
380 LE THÉÂTRE A NANTES
qui Irompe sa femme ^ le Klephie ^ la Roussottc
(Dupuis), le Monde où Von s'ennuie QA""^ Devoj^od),
Nana, Julie (M""^ Favart).
La direction Gravière marque l'apogée du Grand-
ïhéàlre de Nantes. Depuis 1(S8J, notre première
fecène n'a fait que décliner.
La subvention fut maintenue à 120,000 francs, mais
le cirque fut rétabli. M. Olive Lafon fut appelé à
recueillir la lourde succession de M. Gravière.
Le nouveau plafond de Berteaux fut placé pour
l'ouverture de la campagne. Disons quelques mots de
cette œuvre très remarquable, qui fait le plus grand
honneur à notre conciloj'en. Un grand nombre de
groupes de personnages allégoriques animent cette
vaste composition. .Te vais signaler les principaux.
L'un de ceux qui attirent le plus vivement l'atten-
tion représente la scène des Furies dans la tragédie
des Coephores, d'Eschyle Les cadavres à? Clytem-
nestre et d'Egislhe gisent à terre. Les terribles sœurs
sont conçues dans un mouvement superbe. Au-des-
sus, Melpomène, le glaive en ma^n, considère avec
calme cette scène d'épouvante. Ce fragment est de
tout premier ordre. Le groupe de Vénus et de
l'Amour est aussi fort réussi. L'épisode des deux
petits enfants qui se sont emparés du miroir de la
déesse est charmant. Signalons encore un autre groupe :
L'Harmonie et la Mélodie se tiennent par la main,
l'Inspiration personnifiée par un enfant ailé touche du
doitrt le front de cette dernière. Différents autres
DIRECTION LAFON
38:
personnages ornent encore le plafond: Thalie, Euter-
pe, Polymnie, les Trois Grâces, Bacchus, Momus,
le dieu de la Gaieté. Ce dernier personnage est placé
devant la scène. Un pan de sa draperie rouge est en
tôle et se rabat en dehors du cadre du plafond. C'est
là la partie faible de Tœuvre de Berteaux. Ce trompe-
l'œil banal n'est guère artistique. Mais ce léger défaut
est compensé par de nombreuses qualités. Le coloris
est superbe, les personnages bien posés, la composi-
tion d'un très grand effet. Le Théâtre Graslin peut, à
bon droit, être fier de son plafond.
SAISON 1881-1882
MM.
O. LAFON, DIRECTEUR
BUZIAU, chef d'orchestre.
REINE, régisseur.
MM.
RICHARD, Ibrl léuor.
VAL, ténor en doubU^.
G. PELLIN, ténor léger.
VOISIN, 2" ténor léger.
GYON, 3« ténor.
UTTO, baryton de gr.'ind opéra
NURY, baryton d'opera-conii-
que.
BRUN, baryton d"opéra-conii-
que.
DKNOYE, basse noble.
DURAT, basse cbanlanle.
REINE, basse boutle.
SAVERNA, triai.
GRÉGOIRE, laruolte.
31 me»
FL ACHAT, falcon.
LEGP:NISEL, contralto.
GUERIN, l" chanteuse légère
BERETTA. chanteuse légère.
.Ilstin'NÉE, dugazon.
MARIANI, dugazon.
NOAILLES, duègne.
Ballet
M.
THEOPHILE, maître.
Mm.5
FERRUS, 1'- daui^euse.
ALEXANDROWNA, 2« dan-
seuse.
I
Cette troupe arrivant après celle de Gravière parut
d'une médiocrité à peine honorable. Exceptons toute-
fois le ténor Pellin, musicien consommé, chanteur et
comédien de talent, Denoyé, Reine, M™'' Guérin et
Justin Née.
Les chutes furent nombreuses : Utto, Richard,
388 LE THEATRE A NANTES
Durât, M"'' Flachat et Legônisel furent remplacés
parBérardi,Eyraud, Comte, M"iesDelpratoetTh6onie.
Ces quatre dernières artistes étaient d'une moyenne
passable.
Bérardi fut accueilli avec enthousiasme. Sa voix
puissante, sa belle diction, lui assura immédiatement
les faveurs du public.
Un scandale signala les débuts du ténor Val. Un
spectateur ayant sifflé M"" Flachat dans la Juive,
Val alla trouver ce spectateur au café du Sport et
le frappa brutalement en s'écriant ; « Si nous nous
entendions pour administrer de semblables correc-
tions à ceux qui nous sifflent, nous les mettrions bien
vite à la raison. » Traduit en police correctionnelle, le
sieur Val fut condamné à 100 francs d'amende. Le
surlendemain, il chantait le Trruvère pour son 3^ dé-
but. Dès son entrée en scène, ce ténor, plus habile à
donner des coups de poing qu'à tenir son emploi, fut
accueilli par une bordée de sifflets. Val s'avança alors
vers un abonné, M. Peyraud, qui se tenait dans Tavant-
scène de gauche et lui dit : « Vous êtes un lâche et je
vous provoque pour demain. » Val se retira sous les
huées du public ; on baissa le rideau et M. Pellin
acheva la représentation au contentement de tous.
Après un scandale pareil, tout 3« début était inutile et
la mairie signifia immédiatement au directeur le ren-
voi du sieur Val.
Le Roi de Lahore (12 avril 1882) fut la grande nou-
veauté de cette campagne. Massenet vint diriger la
représentation et fut vivement applaudi ; une palme
d'or lui fut offerte. Après la représentation une sérénade
lui fut donnée $ous le péristyle. Bérardi chanta Sein-
LE ROI DE LAHORE 389
dia avec un réel talent. Les autres rôles étaient assez
convenablement tenus par Eyraud, Comte, Dénoyé,
M'"»' Delprato et J. Née. Les décors et la mise en
scène étaient très réussis.
La Servante Maîtresse , de Pergolèse, fut entendue
avec curiosité. On joua encore le Joiœ et la Nuit.
Jourdain et M"»^ Derivis vinrent en représentations.
Un soir M. Lafon, qui jadis avait été baryton, remplaça
dans Charles F/ avec un certain succès Bérardi, indis-
posé.
Tournées : Léa, la Femme à papa, Nmiclie (Judic),
le Prêtre, les Rantzau, le Monde oâ Von s'ennuie^
Divorçons, Jean Baudrij, la Papillonne^ M'"« Caver-
let, Marie Titdor (Agar), les Premières armes de
Rielielieu, Lili (Judic), Angelo,
M. Lafon fut renommé directeur avec la même sub-
vention, seulement deux nouvelles clauses avaient été
introduites dans le cahier des charges : l'obligation d'a-
voir quelques artistes de comédie pour pouvoir jouer
des levers de rideau et celle de donner deux fois par
mois des représentations populaires à moitié prix.
SAISON 1882-1883
MM.
O. LAFON, DIRECTEUR.
BUZIAU, chef d'orchesU-e.
LIGNEL, régiseur.
MM.
VKRHÉES, fort ténor.
MAURAS, ténor léger.
STUART, 2» ténor léger.
AUBERT,;3« ténor.
BERARDI, baryton de grand
opéra.
MM.
DELPECH, baryton d'opéra-
comique.
GE ORGE S, 2« baryton d'opéra-
comique.
GUILLABERT, basse nobb'.
O. ROGER, basse chantante.
BERRY, 2'' l)asse chantante.
J0USSEAUME,3« basse clian-
tante.
FL A VIGNY, trial.
LIGNEL, laruello.
OMEZT, triaL
390
LE THEATRE A NANTES
Alice RABANY, !'• chanteuse
légère.
BRIARD, falcon.
LINSE contralto.
DUQUESNE, chant, légère.
FLAVIGNY, dugazon.
MAILLET, 2" dugazon.
JOUSSE, duègne.
Ballet
M.
CLUZEAU, maître.
M»"
Lucie JULIANI, !■■
LouiseJULIANL?
danseuse.
d:in.>seus('.
Levers de rideau
MM.
DUQUESNE. MULLER
IJGNEL. BERNY.
FLAVIGNY. CERVELLI.
M™"
DELCROIX. HENRY.
.TOUSSE. STUART.
MAILLET. MULLER
Cette troupe, sans valoir celles de Goulon et de Gra-
vière, offrait néanmoins un ensemble fort bon. Il n'y
eut que trois chutes: celles de Cluzeau, remplacé
par Ruby, de Stuart auquel succédèrent Thivalin,
Cortelli et enfin Lejeune, et de Delpech dont le rem-
plaçant fut difficile à trouver. Bérardi jeune, Merlier,
Arsandeaux échouèrent successivement, enfin Germa
fut reçu.
En outre de Bérardi et de Guillabert déjà connus,
cette troupe renfermait deux artistes de premier ordre :
M"e Alice Rabany et Mauras.
Mi'« Rabany, que des revers de fortune avaient for-
cée à prendre le théâtre, était fille de notre confrère
Alfred Asseline et cousine de Victor Hugo. Elle met-
tait au service d'une voix magnifique au timbre un peu
cuivré, mais néanmoins fort agréable, un tempérament
artistique de premier ordre. On se rappelle ses triom-
phes dans la Traviata, Hamlet et Faust. Dans le rôle
de Marguerite, elle était absolument idéale. Au trio
final, elle enthousiasmait la salle entière par la mer-
veilleuse façon dont elle lançait l'invocation sublime :
Anges purs, anges radieux. Malgré le bel avenir
DIRECTION LAFON 391
qui s'ouvrait devant elle, M^'^ Rabany ne tarda pas
à quitter le théâtre préférant les douceurs de la vie
de famille aux triomphes de la scène.
Mauras était un partenaire digne d'elle. Leurs
talents étaient faits pour se faire valoir mutuellement.
Ce ténor, l'un des meilleurs de ces dix dernières
années, possédait un organe chaud et sympathique
qu'altérait parfois malheureusement quelques légers
accidents. D'une figure expressive, d'une taille élé-
gante, de manières distinguées, Mauras était en outre
un comédien d'un rare talent. En quittant Nantes, il
entra à l'Opéra-Gomique où il reprit Carmen. Ce fut
son triomphe. Il était absolument merveilleux dans ce
rôle. Au dernier acte, il atteignait les dernières limites
du tragique. Engagé pi us tard à la Monnaie de Bruxelles,
il y remporta de vifs succès jusqu'en 1889. La mort
implacable est venue le saisir en pleine jeunesse. Atteint
d'une phthisie galopante, le malheureux artiste fut
emporté en quelques semaines.
Verhées, joli garçon aussi lui, et ténor de grâce plu-
tôt que de force, M^^ Briard, falcon fort inexpéri-
mentée mais douée d'un bel organe, M'"« Duquesne,
enfin Duquesne, un jeune premier d'un réel talent,
qui alla ensuite au Gymnase, sont les autres artistes
de cette troupe dont les noms \ aient la peine d'être
conservés.
Cette année- là, on introduisit définitivement une
harpe à l'orchestre et on supprima le piano qui jus-
qu'alors l'avait remplacée.
Quoiqu'il n'y ail eu que trois chutes, les débuts traî-
nèrent en longueur et les artistes refusés ne furent
définitivement remplacés qu'en janvier. M. Lafon
392 LE THÉÂTRE A NANTES
encourut pour ce fait différentes amendes. En ce
temps, la mairie ne badinait pas avec le directeur et
avec raison.
Le grand événement. de cette saison fut la première
représentation à'Hérodiade (29 mars 1883). Nantes
était la première ville en France à monter la belle
œuvre de Massenet. Le compositeur vint diriger les
répétitions et la première. Le tableau de la chambre
de Phanuel ajouté par le maître après les représen-
tations de Bruxelles vit le jour à Nantes. L'opéra de
Massenet suscita la plus vive curiosité. Huit jours
avant la première la salle était déjà louée. Le jour de
la représentation les billets se vendaient 20 francs sur
la place Oraslin. L'empressement était tel que l'on vit
nombre de dames appartenant à la haute société de
Nantes consentir à prendre place aux secondes pour
ne pas manquer cette solennité musicale. Cette soirée
fut un triomphe pour Massenet qui fut acclamé après
chaque acte et couvert de palmes et de couronnes.
L'œuvre eut un vif succès et pendant 12 représen-
tations fit des salles combles. Le soir une sérénade fut
donnée au musicien sous le vestibule.
L'interprétation ^' Hérodiade était excellente. Ver-
hées interpréta le rôle de Jean d'une façon très poéti-
que ; Bérardi chanta Hérode avec son superbe organe.
Mme Briard, qui primitivementavaitfaitconcevoir quel-
ques craintes, bien stylée par Massenet, se surpassa.
Guillabert (Phanuel), M'^^* Linse (Hérodiade), Flavi-
yigny {la Sulamite), complétaient une interprétation
véritablement excellente. Les décors de Rubé et de
Chaperon étaient superbes et produisirent un grand
ejffet. M. Lafon les abandonna à la ville contre la
HÉRODIADE 393
I
remise des amendes qu'il avait encourues pendant la
saison.
Un vaudeville, fort gai, de notre concitoyen M. A.
Backman : La Fille aux trois Papas, fut fort bien
accueilli.
Ijdi Mascotte fut la seconde nouveauté. L'oporelte
d'Audran remporta un joli succès.
Galli-Marié, le ténor Duchesne et les chanteurs
Béarnais, vinrent en représentation.
Tournées : 115, rue Pîgalle, Tête de Linotte, le
Roi s'amuse, le Crime du Pecq, les Maris inquiets,
Formosa, Ne divorçons pas, le Neveu de Saturnin,
le Père de Martial, les Effrontés, \e Fils de Giboyer,
les Mères ennemies (Agar), Un Roman parisien.
Pendant le mois de mai, une troupe parisienne vint
jouer Michel Strogoff. Duquesne tint le rôle du
courrier du czar avec son talent habituel. L'œuvre
de notre éminent compatriote Jules Verne remporta
un vif succès, bien que les décors fussent, pour la
plupart, assez défraîchis.
Malgré quelques défauts, parmi lesquels il faut citer
une parcimonie extrême et une insouciance complète
de la mise en scène , qui allait jusqu'à laisser se
jouer dans un décor Louis XV le dernier acte de
Charles VI, M. Lafon n'en restera pas moins un des
bons directeurs qui aient passé à Nantes. La Mairie
commit une grande faute en ne faisant pas son pos-
sible pour le conserver : elle devait s'en repentir.
Le nouveau directeur ne fut nommé que fort tard,
ce qui est toujours une grave faute. 11 avait été
394
LE THEATRE A NANTES
d'abord question de M. Sellier, frère du ténor de
l'Opéra, avec Bérardi comme commanditaire; mais
au dernier moment, l'affaire ne s'était pas conclue.
Ce fut M. Gaultier de Loncle qui décrocha la timbale.
Sa direction fut terne et insignifiante au point de vue
artistique.
SAISON 1883-1884
MM.
E. GAULTIER DE LONCLE.
DIRECTEUR.
lUJZIAU, cheftrorchestre.
MORFER, légissour.
Opéra
MM.
(iUILLABERT, fort lénor.
VASSURT, Icnur léger.
DKSCAMPS, 2» Iciior léger.
l'EdlJILLAN, :)• lenor.
DOYEN, baryton de graud-
()[)éra.
FRONTY, baryton d'opéra-co-
nii(jue.
CARPAUX basse noble.
VERNOUILLET.basse clianl.
DON VAL,. 20 bas.se.
RAITER, Irial.
'r(JNY, iaruelte.
WILIIEM, '3' basse.
LACOMBE - DLPREZ , 1^«
cbanleuse légère.
ALÈS, lalcon.
ROMV, contrallo.
WILIIKM. rbanleuse légère.
GAULTIER DE LONCLE
duijazon.
Ci AVE T, duègne.
VALDV, dugazon.
Ballet
M.
ROL'GIER, maître.
IJOl^SrLR. danseur n
M™"
MAGOV, 1" danseuse.
ELEVER. '2" danseuse
Les débuts furent dé.sastreux. Quatre fort ténors :
MM. Guillabert, Pellen, Berthier, Moreau, tous plus
insuffisants les uns que les autres, échouèrent succes-
sivement. Enfin, le vieux Dulaurens, l'ancien ténor
de rOpéra, tout fatigué qu'il était, fut admis. On lui
adjoignit M. Coltet. Le ténor léger Vassort fut rem-
placé par Villaret, qui n'avait, avec son père, que le
nom de commun. Il échoua lui aussi et fut remplacé
par M. Marris qui, en comparaison de ses prédéces-
seurs, parut supportable. M. Doyen fit place à
M. Mayan qui dut se retirer. Son successeur Horeb
DIRECTION GAULTIER 30r
ne Cut pas plus heureux. Le baryton définitif fut
M. Romieu. Grépaux, V ernouillet, M"e Maggi tombè-
rent eux aussi; leurs remplaçants furent Echetto,
Villefranck et Mii» Lavigne. Le laruette Tony et le
trial Raiter, deux artistes de valeur et d'un comique
achevé, égayèrent cette triste saisoa par leur verve
endiablée.
Du côté des femmes, il n'y eut pas de chutes.
M'"« Lacombe-Duprez, toujours en possession de son
beau talent, mais comédienne toujours aussi glaciale,
malgré son passage à l'Opéra-Comique et à l'Opéra,
fut revue avec plaisir. M""" Gaultier de Loncle, comé-
dienne fine et intelligente, possédait une assez johe
voix de dugazon, qui finit par se fatiguer à force de
chanter Topérette, enfin M"*'- Wilhem, qui débutait,
fit apprécier une facilité de vocaliste de premier ordre.
En faveur de sa virtuosité, on lui pardonna son inex-
périence complète de la scène et du jeu.
La période des débuts fut des plus mouvementées.
Dans le public, on accusait la Commission de se mon-
trer trop sévère alors qu'elle n'était que juste, et de
suivre trop fidèlement les avis de M. Giraud-Mangin,
adjoint délégué aux Beaux- Arts.
Le mécontentement d'une certaine partie du public,
habilement fomentée par quelques meneurs, trouva
bientôt l'occasion de se manifester. Le ténor Moreau,
dont les colpi dî gola^ avaient immédiatement con-
quis les galeries supérieures, échoua à son troisième
début dans Robert. Naturellement, on accusa encore
la Commission de parti pris. Le surlendemain, 12
décembre, on rejoua Guillaume avec ledit ténor dont
le (c Suwez-moi » faisait vibrer les cristaux du lustre.
I
'Sd6 LE THÉÂTRE A NANTES
Dès son apparition, des acclamations enthousiastes
partirent des secondes, troisièmes et quatrièmes bour-
rées d'entrées gratuites. Des sifflets répondirent des
fauteuils et de Torchestre, mais noyés dans les bra-
vos. Ce fut bientôt un tapage épouvantable qui dura
tout le temps de la représentation. On ne faisait
silence que lorsque le ténor chantait. « Les cris : « A
bas la Commission! ! ! »,« A bas Giraud-Mangin ! ! ! »
« A mort ! A la lanterne ! ! ! », « Régisseur ! » se croi-
saient de toutes parts. Plusieurs fois on dut baisser le
rideau. Le régisseur parut. On lui réclama l'admission
de Moreau. Il répondit que cela dépendait du Maire,
qu'on lui transmettrait dès le lendemain cette demande.
« Non, tout de suite ! Qu'il vienne ! ! ! ». « — Mais
M. le Maire est au Conseil municipal !» — « Qu'il
vienne. Nous l'avons nommé, il peut bien se déranger
pour nous! » Et le bruit de recommencer de plus
belle Le troisième acte se joua sans qu'on pût enten-
dre une seule note. Les artistes finirent par prendre
le parti de mimer leurs rôles. La représentation
s'acheva sans que le calme revînt. Le pubhc quitta la
salle et alors la manifestation dégénéra en une vérita-
ble émeute. Trois cents personnes environ s'élancè-
rent en hurlant dans la rue Franklin, traversèrent le
boulevard Delorme, réveillant par leurs cris les habi-
tants de ce quartier tranquille et gagnèrent ainsi la rue
Mondésir où demeurait alors M. Giraud-Mangin. Là, ils
brisèrent à coups de pierre, les vitres de son hôtel. Un
des projectiles, lancés par les assaillants, faillit même
blesser un des jeunes enfants de M. Giraud. Après
cette attaque sans nom, et devant la police qui arri-
vait, les groupes se dispersèrent.
CONTES d'HOFFMANN — LAKMÉ — LE TRIBUT 397
Le lendemain un arrêté du maire défendit à Moreau
de reparaître sur la scène. Quant à M. Giraud-Man-
gin, il donna sa démission d'adjoint, ce en quoi il eut
tort, car il n'avait fait que remplir son devoir.
Les Conles d'Hoffmann, d'Offenbach, furent joués
le 12 janvier 1884 et accueillis froidement, mal-
gré une assez bonne interprélalion. ¥«»« Lacombe-
Duprez se montra parfaite dans le double rôle d'O-
lympia et d'Antonia. Les principaux autres rôles
étaient tenus par Marris, Villefrancket M"^^ Gaultier.
Lahmé (11 mars 1884) remporta un succès plus
durable. Ce délicieux opéra, l'un des chefs-d'œuvre de
l'école française, était bien interprété par M^i" Wilhem,
qui trouva dans le personnage de la jeune Hindoue
son meilleur rôle et par Marris, Villefranck, Fronty
et Mn^<^' Aies, Gayet, Valdy.
Le lYitfut de Zomora (23 avril) joué par Gottet,
Romieu, Echetto, Fronty, M">«' Lacombe-Duprez,
Aies et Valdy, ennuya profondément le public. Aussi
quelle idée baroque que de monter cette œuvre sénile
où éclate toute l'impuissance actuelle de l'auteur de
Faust ! !
M. Gaultier ne portait au grand opéra qu'un intérêt
médiocre. Il réservait toutes ses faveurs à l'opérette.
Il fît venir M. et M'"« Simon-Girard qui pendant plu-
sieurs semaines firent des salles combles avec la
Princesse des Canaries, la Fille du Tamhour-Mojor
et la Fille de Madame An g ot. Les autres opérettes
nouvelles furent : Boccace, le Cœur et la Main,
Fanfreluche, François les Bas-Bleus.
M. Gaultier était d'un caractère tracassier. Il ado-
rait les procès. Le ténor Marris, en différend avec lui,
398 LE THÉÂTRE A NANTES
le fit mettre en faillite le 21 avril. Le directeur fit
immédiatement opposition à ce jugement. Le 24, sur
la vue des livres de M. Gaultier, le tribunal rapporta
cette faillite qui avait été vraiment prononcée trop à
la légère.
Tournié, Guillemot, Lassalle, Warot, Bouvet,
^mcs Montbazon et Gaylus vinrent en représenta-
tions.
Tournées : WEtrangère{iane Méa), Serge Panine,
la Femme à Papa, le Bel Aynnand, Œdipe et les
Femmes savantes (Agar), Ruy-Blas, le Maître de
Forges, Severo Torelli (Jane Méa), Britannicus,
Tartufe, le Légataire universel (Agar) , le Député
de Bombignac (Goquelin et Céline Montalant).
Pendant les mois d'été, on joua le drame. Deux
nouveautés, dues à Tun des artistes de la troupe,
M. Champagne, les Pavillons noirs et Cambronne,
n'eurent aucun succès. Dans ce dernier drame, le
rideau tombait sur le fameux mot qu'Hugo écrivit en
toutes lettres dans les Misérables. La troupe de l'Am-
bigu : Paul Deshayes, Lacressonnière, Petit, M"«« Ma-
rie Kolb et Deshayes, en tête, vint donner aussi une
série de représentations.
Fût-ce cette médiocre campagne qui décida défini-
tivement l'Administration à réduire la subvention, je
ne sais, toujours est-il que cette résolution , désas-
treuse pour notre théâtre, l'ut adoptée par le Con-
seil, le 25 mars 1884. Sur le rapport de M. Martin,
DIRECTION SOLIÉ *^99
lOOjCOO fr. de subside théâtral étaient seulement ins-
crits au budget. La somme était ainsi affectée: :
Orchestre.... 54.000 fr.
Chœurs 34.000
Gaz. 10.500
Machiniste... 1,500
100.000 fr.
L'orchestre devenait municipal. Les engagements
étaient faits par la Ville. Ce système offre à la fois
des avantages et des inconvénients ; j'en parlerai avec
détails dans un chapitre spécial. D'après le nouveau
cahier des charges, les artistes de levers de rideau
étaient supprimés, et la Ville reprenait au !«'• mai la
possession de ses théâtres, au lieu de les laisser au
directeur jusqu'au 15 juillet.
Un nouveau mode de débuts, qui devait donner les
plus mauvais résultats, fut adopté. Pour flatter la
populace, on supprima la Commission et le vote des
abonnés, et l'on établit cette chose grotesque : le suf-
frage universel en matière artistique. Tout specta-
teur, sauf les femmes, recevait en entrant un bulletin
portant au milieu le nom de l'artiste, et d'un côté :
oui ; de l'autre : non. Il suffisait de déchirer l'un des
côtés. L'artiste était toujours soumis à trois débuts,
ce qui était absolument illusoire. La majorité des élec-
teurs n'assistaient pas aux trois soirées et ne votaient
que sur une audition. Aussi arriva-t-on à des résul-
tats fantastiques. Tous les gens soucieux de la dignité
du théâtre s'abstinrent bientôt de voter. Que pou-
vaient faire leurs quelques Non , contre l'avalanche
lOO
LE THEATRE A NANTES
de Oui qu'assurait à l'artiste une salle bourrée d'en-
trées de faveur ! !
M. Solié, l'ancien chef d'orchestre, l'ancien admi-
nistrateur du théâtre au compte delà ville, demanda
la direction et l'obtint sans difficultés pour deux ans.
Il avait laissé à Nantes les meilleurs souvenirs et l'on
espérait que sous sa direction tout irait bien. Mais on
s'illusionnait. En peu de temps, le nouveau directeur
s'aliéna les sympathies de la plus grande partie du
public, par un caractère difficile qu'on ne lui connais-
sait pas autrefois, — effet de son âge sans doute, —
par une complète insouciance artistique, enfin par une
lésinerie sans exemple. Il rognait sur tout. Les foyers
étaient à peine éclairés ; la salle à peine chauffée au
milieu de l'hiver. A côté de M. SoUé, M. Lafon pou-
vait être considéré comme prodigue.
SAISON 1884-188
MM.
SOLIE, DIFŒCTEUR.
liUZlAU, cher d'orcheslre.
FLORENTIN, régisseur.
BERGER, fort lénor.
MARTI NL lénor léger.
VIDAL, 2« ténor léger.
LAUIS, baryton de grandopéra.
FRUNTY, IJaryton d'opéra-co-
niiqiie.
DEBOR. ba.sse noble.
MAYAN, basse chantante.
FREDERIC, 2- basse.
BARON, trial.
HERBEZ, laruelte.
M™'*
BARETTI, falcon.
MARTINI, chanteuse légère.
ESIMGAT, chanteuse légère.
1)1, FREM IN VILLE, conirallo.
IHJVARD, dugazon.
MASSUE, 2» dugazon.
OLIVIER, duègne.
Ballet
M.
ROUX, maître.
Mme.
DELAS, l""* danseuse.
ROUX, 2« danseuse.
Le scrutin naturellement ne fut défavorable à per-
sonne, mais il y eut deux résiliations, celles de
M'ie (3e Fréminville qui fut remplacée par M"« Garelli
et de Debor auquel Geste succéda. Ce dernier, quelques
MANON 401
semaines après, devint fou subitement. Ponsard fut
appelé à lui succéder.
L'ensemble de la troupe était assez médiocre, pour-
tant quelques artistes valent la peine d'être signalés.
Berger avait une belle voix de ténor, au timbre sym-
pathique, mais il manquait absolument de distinction.
Labis était un excellent artiste, qui mettait un fort joli
organe au service d'un réel talent de chanteur.
M^Je Espigat conquit vite les sympathies du public
par sa jeunesse et sa très jolie voix pleine d'une écla-
tante pureté. Comme Berger, elle devait rester deux
ans à Nantes, où elle épousa un de nos concitoyens,
dilettante bien connu, M. René Lebec, l'un des archi-
tectes de la ville. Quelques mois après une terrible
maladie l'enlevait à l'affection de? siens. Enfin, citons
l'aimable couple Roux que nous devions garder six
années consécutives. Habile maître de ballet, danseur
de goût, M. Léopold Roux, pondant son séjour parmi
nous, a accompli de véritables prodiges avec le corps
de ballet assez restreint qui était mis à sa disposition.
M"^« Roux est une des meilleures danseuses de demi-
caractère qui soient venues à Nantes.
Cette saison fut des plus ternes. Pourtant, M. Solié
daigna nous donner Manon. Massenet, naturellement,
vint diriger son opéra. Le Maître aime beaucoup
Nantes, où il possède de nombreux amis et c'est tou-
jours avec plaisir qu'il revient dans la ville qui, la pre-
mière en France, a monté son Hérodiade. Cette
année là cependant, il ne fut pas content de son séjour.
Les répétitions marchaient mal, M. Solié mettait
toute la mauvaise volonté possible et voulait faire
passer Tœuvra avant qu'elle ne fût sue. Une fois
26
402 LE THÉÂTRE A NANTES
raêmp, énervé et poussé à bout, Massenet jeta le bâton
de chef d'orchestre et quitta la répétition.
Enfin, la première eut lieu (11 mars 1885), et le
jeune Maître fut acclamé par la salle. L'exécution fut
des plus médiocres, sauf de la part de M"« Espigat et
de M.Labis. Plusieurs fois pendant la soirée, le Maître
donna des signes évidents de son juste méconter.te-
ment. Les autres interprètes de ce délicieux chef-
d'œuvre étaient MM. Martini, Mayaa,Fronty, Baron,
^pnes poyard et Massue.
M .Charles Solié fils, qui se piquait d'être com posileur,
fit jouer deux de ses élucubrations: .1 qui la Pomme,
opéra-comique en un acte, et la Bamboula, opéra-
comique en trois actes. Ces deux œuvres, d'une insuf-
fisance et d'un grotesque achevé, excitèrent le fou
rire du public. Je me demande encore comment la
ville put accepter pour le second opéra exigé par le
cahier des charges une insanité musicale comme la
Bamboidn.
Une reprise de Roland à Roncevaiiœ, opéra où
Berger était à son avantage, eut assez de succès.
M. Solié remit aussi à la scène une autre vieillerie
Jérusalem. Insuccès complet. On reprit encore le
Roi de Lahore.
Tournées : La Cosaque, la Femme à Papa, les
Cfiampairol, le Maître de Forges, les Pattes de
Mouche ( G. Montalandj , Grinpoire , la Flam-
boyante, les Premières armes de Richelieu, Jndiana
et Charlemagne (Jeanne (iranier et Marie Kolb), le
Bourgeois gentilhomme , le Philosophe sans le
savoir, Denise^ le Passant ^ les Fourchambauli (Agar),
la Doctoresse, M'i« delà Seigliè7^e{Coq\ieUn), Une
DIRECTION SOLIE
403
Parisienne^ V Avare, le Malade i^naginaire, le Léga-
taire universel, Clara Soleil.
L'expérience ayant prouvé que Torchestre coûtait
plus cher que le chiffre prévu, M. Nicolleau, adjoint
délégué aux Beaux- Arts, parvint à faire augmenter la
subvention pour la campagne 85-86. Une somme de
118,642 francs fut inscrite au budget, à l'article théâ-
tre. Elle était ainsi répartie ;
Orchestre 62.400
Machiniste 1 . 500
Espèces payées au directeur
par septièmes 54 . 742
118.642
SAISON 1885-1886
MM.
SOLIÈ, DIRECTEUR.
Ch. BUZIAU, clief d'orcheslre.
LEMATTE, 2« chef d'orcheslre.
FLORENTIN , régisseur.
MM.
BERGER, fort ténor.
COTTE T, ténor léger.
GUERNOY, 2» ténor.
ALBERT, baryton.
LAVILLE, baryton dopérii-
comique.
ROSE, basse nohle.
DURAT, basse chantante.
LAURENT, 2« hasse chant.
MAZARU, trial.
NICOLLE, laruette.
M"**
SCHWEYER, falcon.
ACH , contralto.
ESPIOAT, chanteuse légère.
JOUANNY, 2« chant, légère.
TE VI NI, dugazon.
GRANTE, 2" dugazon.
GRE NET, duègne.
Ballet
M. ROUX, maître.
M"»"
PARMIGIANI, Ir- dan.scuse.
ROUX , 2- danseuse.
Les chutes cette année furent un peu plus nom-
breuses. Pelhn vint remplacer Gottet et , pendant
toute la saison, fut légitimement applaudi. Sa voix
404 LE THÉÂTRE A NANTES
était un peu fatiguée, mais son beau talent de chan-
teur était resté intact. MM. Palianti , l'inévitable et
médiocre Fronty, Servat, M™*"» Candelon et Pourret,
succédèrent à MM. Rose, Laville , Nicolle et à
M*""» Jouanny et Grante.
La troupe ainsi reconstituée était assez honorable ;
mais M. Solié savait si mal la présenter et si peu en
tirer parti que l'ensemble de la saison n'en fut pas
moins médiocre.
La 2«' basse, Laurent, artiste consciencieux, homme
charmant, devait rester cinq ans attaché au théâtre,
où il sut se créer de nombreuses sympathies.
Le baryton Albert avait un organe superbe, mais
ignorait l'art du chant. M'^^ Schweyer, qui épousa,
à la fin de la saison, le 2« chef d'orchestre, M. Le-
matte, un musicien de talent, était bien supérieure à
M"" Baretti. Cette artiste, fort sympathique, avait une
belle voix de falcon,dont elle se servait avec habileté.
]\/[iie Tévini était une assez gentille dugazon... d'opé-
rette. M'"« Appia, une contralto sur le retour, vint
au mois de mars suppléer M"« Ach, dont la nullité
dépassait les bornes. Enfin, la charmante Jeanne
Parmigiani parut pour la première fois à Nantes, sous
la deuxième direction Solié.
Le 28 janvier 1 886, le délicieux opéra-comique de
Dehbes, le Roi Va dit^ fut accueilli assez froidement
et ne tarda pas à quitter l'affiche. Il était pourtant
bien interprété par Pellin et M^^® Espigat.
Le Chevalier Jean, de Victorin Joncières, dont la
valeur musicale est loin de celle du Roi l'a dit, eut
plus de sucés. La première eut lieu le 16 février 188G,
sous la direction du compositeur. Les rôles étaient
DIRECTION SOLîÈ 405
tenus par MM. Berger, Albert, Durât, M"^es Schweyer
et Candelon.
En fait d'opérettes nouvelles, on joua Mam'zelle
NitoucJw, les Petits Mousquetaires, le Grand Mo-
gol.
A une représentation de Guillaume Tell, le 2 no-
vembre, il y eut une grande panique. Le rideau de
gaze qui, au 4^ acte, imite les nuages, ayant frôlé
une herse, prit feu. En un instant, tout le fond du
théâtre parut en flammes. M. Abraham, le machiniste,
put heureusement couper les fils qui retenaient le
rideau, et tout se borna à un léger dommage matériel,
qui affligea considérablement Solié l'économique. Mais
dans le public, il y eut un instant d'émotion terrible. On
se précipita vers les issues. Il n*y eut pas d'accident
à déplorer.
L'excellente basse Boudouresque vint donner plu-
sieurs représentations et fut accueilli avec enthou-
siasme.
Tournées : Le Demi-Monde, Antoinette Rigaud,
les JacoMes, Georgette, le Dépit amoureux, Geor-
ges Dandin, le Médecin malgré lui, Martyre^ Geor-
gette, Jonathan, le Sphinx (Jeanne Méa), Une Mission
délicate, Bonheur conjugal^ la Doctoresse, le Fiacre
117.
Pendant le mois de mai, la troupe des Galeries
Saint- Hubert, de Bruxelles, donna des représenta-
tions d'opérettes.
Deux nouveaux journaux de théâtre se fondèrent
sous la deuxième direction Solié : la Gazette Artis-
tique, organe spécial de la Société des Concerts
Populaires, et la Réforme Artistique, qui prit plus
406
LE THEATRE A NANTES
tard le nom de Korrigan. Ce dernier devait mourir
dans la cinquième année de son âge. Pendant la saison
précédente, une autre feuille artistique, Nantes-Mo-
derne, n'aidai eu que quelques numéros.
XXVII
DIRECTIONS : PARAVEY — POITEVIN
(1886-1890)
A direction souriait encore à M.Solié.
Il avait beau crier partout qu'il per-
dait de l'argent, on savait à quoi'
s'en tenir. Mais l'opinion publique
était absolument contraire à l'ancien
chef d'orchestre. Nantes- Lyrique, pendant
toute la saison, avait mené contre le directeur
une très vive campagne et l'avait tué sous le
ridicule. Malgré quelques chauds protecteurs
qui s'entremettaient pour M. Solié, l'Administra-
tion municipale comprit qu'elle ferait une grande
faute en le renommant directeur une troisième fois.
Elle choisit M. Paravey, administrateur du théâtre de
Bordeaux, et lui confia pour deux ans la direction.
LE THEATRE A NANTES
La subvention fut rabaissée à 100,000 francs, ainsi
répartis :
Orchestre 57.000 fr.
Machiniste i . 500
Espèces payables au directeur
par septième 41 . 500
100.000 fr.
Les débuts furent radicalement supprimés et la
faculté de renvoyer les artistes ou de les conserver
laissée au Directeur. La Ville continuait, à errer. Le
nouveau système ne pouvait donner que de mauvais
résultats. On s'en aperçut sinon cette année-là, du
moins les suivantes.
SAISON 1886-87
MM.
L. PARAVEY, DIRECTEUR
Ch. BUZIAU, clicf a orch(3Slre.
MACK, 2* clicf d'orchestre.
STRELESKY, régisseur.
MM.
r«<:VILLIERS, fort ténor.
MONTARIOL, ténor demi-car.
SI JOL, ténor léger.
.lOlANNE, 2» ténor.
DÉMON, 3« ténor.
GUILLEMOT, baryton.
ILLY. baryton.
DUTITOlT, baryton d'op. com.
GARDON L basse-noble.
POITEVIN, basse-clmntanlc.
DEJBL\N, basse-chantante.
LAURENT, basse-chantante.
GAULTHEIL, trial.
BOULAND, laruette.
ROBERT, 3» basse.
M°***
YIOLETTL falcon.
DU VIVIER, contrallo.
J0UANNE-VACn0T,2-chan'
teuse légère.
PÉLOSSE, 2' chanteuse légère
BOULAND. dugazon.
LOVELY, 2« dugazon.
MANCEREH, 3« dugazon.
URBAIN, duègne.
Ballet
M.
ROUX, maître.
M-"
PARMIGIANI, 1" danseuse.
ROUX, 2« danseuse.
Cette troupe offrait un ensemble remarquable. La
première direction Paravey restera célèbre à Nantes
comme celles de Goulon et de Gravière. La nomina-
DIRECTION L. PARAVEY 409
tion du nouveau directeur avait été fort bien accueil-
lie. Distingué, instruit, chanteur de talent, jadis pen-
sionnaire de rOpéra-Comique, causeur brillant, enfin
parfait homme du monde, M. Paravey sut conquérir
en peu de temps la sympathie générale. Ce n'était
qu'un cri dans la ville : (( Quelle différence avec
Solié ! ! ! »
Parlons maintenant des artistes choisis pour desser-
vir le théâtre, artistes que M. Paravey savait faire
valoir avec une habileté remarquable.
Le ténor Devilliers commençait à décliner, mais il
avait encore une voix superbe et éclatante, malheu-
reusement rebelle aux effets de demi-teinte. Dans le
courant de la saison, fatigué par les représentations
du Cîd^ il lui arrivait parfois de chanter un peu faux.
Sujol, dont le père avait fait jadis partie de la troupe
du Théâtre Graslin, est le ténor loger par excellence.
Sa voix d'une souplesse rare se prête avec une faci-
lité étonnante aux vocalises. Ses meilleurs rôles sont
Almaviva du. BarMer et Ghapelou du Postillon. Inu-
tile de parler de Guillemot ; l'excellent baryton est
assez connu à Nantes. Poitevin, une basse chantante,
à la voix cuivrée et sonore, devint bientôt un des
artistes estimés du public. 11 avait jadis été coryphée
sous la direction Bellevault ; deux ans après, il devait
succéder à M. Paravey. Comédien habile et intelligent,
il était gêné pourtant par sa petite taille.
Parmi les autres artistes, il faut citer Jouanne, un
deuxième ténor di primo caHello, Duthoit. très bon
baryton d'opéra-comique ; Gardoni, une basse douée
d'un organe magnifique que gâtait une fâcheuse inex-
périence; enfin Bouland, une vieille connaissance tou-
410 LE THÉÂTRE A NANTES
jours fort amusant. Le ténor de demi-caractère, Mon-
tariol, indisposé au commencement de la saison, fut
remplacé par M. Bovet, artiste d'expérience mais
dont la voix était fatiguée.
La troupe, du côté des femmes, était aussi fort bien
partagée. M™^ Jouanne-Vachot, beauté fine et distin-
guée, possédait un merveilleux talent de chanteuse
légère. Elle égrenait comme en se jouant les vocalises
les plus difficiles. La comparaison avec le rossignol
est bien vieille et bien usée, mais en parlant de
M"'« Jouanne, elle est tellement vraie qu'on se voit
forcé de la rééditer. Dans Rosine du Barbier et dans
la Reine des Huguenots, ç\\e remporta devrais triom-
phes. La blonde Marthe Duvivier,la créatrice à Bruxel-
les d'Hérodinde, artiste d'une grande valeur, chan-
teuse de style, comédienne parfaite, fit bien vite la
conquête du public. Elle chanta et joua Carmen avec
un talent de premier ordre. On se rappelle aussi son
succès dans la Favorite. Grâce à elle, le vieil opéra de
Donizetti fit plusieurs salles combles. Elle disait la
phrase du dernier acte : 0 bonheur, c'est mon rêve
perdu^ d'une façon exquise. De même qu'Elisa Mas-
son, elle faisait, à chaque fois, bisser le duo. L'excel-
lente artiste nou^ quitta au mois d'avril pour aller
créer à Paris le rôle d'Ortrude de Lohengrin, à l'uni-
que représentation du chef-d'œuvre de Wagner, à
l'Eden. M«»e Sbolgi lui succéda sans la remplacer.
La falcon, Mi'« Violetti, possédait une voix superbe,
d'une grande étendue, d'un timbre magnifique. Quoi-
que Française, elle n'avait encore chanté que le réper-
toire italien, aussi sa prononciation était- elle dcf'^c-
tueuse. J'ai gardé pour la fin la toute charmante
MADAME BOULAND 411
M°^« Bouland qui était déjà venue à Nantes sous la
direction Coulon, avec son mari ; mais alors elle
n'avait pas encore abordé le théâtre. Chanteuse intel-
ligente, comédienne extraordinairement bien douée,
M^« Bouland devint bientôt l'enfant gâtée du public
nantais qui l'applaudit sans se lasser pendant deux
ans. M. Paravey l'emmena ensuite avec lui à POpéra-
Gomique. Son départ a laissé à Graslin un vide qui ne
sera pas comblé. Dans l'opérette, M"ie Bouland était
absolument ravissante. Le rôle de Benjamine de José-
phine vendue par ses sœurs, qu'elle jouait avec une
gaminerie des plus réussies, lui valu une série d'ova-
tions méritées. La grâce et l'amabilité de M"'^ Bou-
land lui gagnèrent la sympathie de tous. D'une com-
plaisance inépuisable, d'une exquise bonté, jamais elle
ne refusa son concours aux œuvres pour lesquelles on
le lui demandait. Les Nantais surent récompenser
l'excellente artiste. A son bénéfice et à ses adieux,
jamais on n'avait vu autant de cadeaux et de fleurs.
N'oublions pas non plus, la duègne M»"^ Urbain,
étourdissante dans l'opérette.
M. Paravey apporta à la mise en scène si négligée
par ses prédécesseurs un soin particulier.il s'était fait
aider en cela par le régisseur Strelesky, petit homme
doué d'une dévorante activité, qui remplissait ces
fonctions importantes d'une façon fort remarquable.
Le magasin de costumes était dans un état déplo-
rable. Le nouveau directeur fît venir à ses frais un
costumier. Choristes et figurants ne parurent plus en
guenilles sur la scène.
Le foyer du pubhc fut orné cette année-là de deux
panneaux peints par un de nos concitoyens M. Le-
412 LE THÉÂTRE A NANTES
vrault. Ces panneaux, représentant des sujets anti-
ques, furent de l'avis général, jugés d'un goût fort
malheureux. On se demande encore comment la ville
a accepté deux compositions aussi médiocres. Le pla-
fond,dû au même peintre, est plus réussi.
M. Paravey sachant combien les Nantais affection-
naient Massenet, voulut leur donner le plaisir d'être
les premiers, en province, à applaudir le Cid. La pre-
mière représentation eut lieu avec un grand éclat, le
8 janvier 1887. Le Maître conduisit et fut comme à
son habitude, couvert de palmes et de couronnes.
L'œuvre était montée avec beaucoup de soin. Trois
beaux décors neufs furent faits pour la circonstance
et produisirent beaucoup d'effet. L'interprétation
offrait un excellent ensemble. Elle était confiée à
MM. Devilliers, Guillemot, Gardoni, Poitevin, Dejean,
Illy, M'"e** Violetti et Pélosse. Dans le ballet, remar-
quablement réglé, M. Roux, M'^^^s Parmigiani et Roux,
obtinrent un vif succès.
Le comité de la Presse organisa au bénéfice des
inondés du Midi une représentation qui eut lieu le 5
février 1887. On joua les Deux Avares de Grétry et
les Jumeaux de Bergame, pantomime de M. de
Lajarte.
Les Pécheurs de perles^ le premier opéra de Rizet,
furent représentés le 30 février. M'"" Jouanne-Vachot,
Sujol, Duthoit, Poitevin, interprétèrent cette œuvre
de jeunesse du compositeur de Carmen. Malgré des
choses fort intéressantes, cet opéra n'eut aucun
succès et disparut de l'affiche après trois représenta-
tions.
M. Paravey devait terminer brillamment la saison
MÉPHISTOPHÉLÈS • 413
en montant une œuvre qui n'avait pas encore été
jouée en France. Depuis longtemps, je faisais auprès
des directeurs de notre scène des démarches pour
faire représenter le MépMstophélès d'Arrigo Boïto.
Jusqu'ici je n'avais pas réussi.
M. Paravey, plus artiste que ses prédécesseurs, se
laissa convaincre et résolut d'être le premier directeur
à faire connaître en France cet opéra fort intéres-
sant.
La partition de M. Boïto n'e^t pas un chef-d'œuvre ;
en bien des endroits elle est fort inégale, mais elle
n'en est pas moins une œuvre de haute valeur.
M. Boïto a suivi de très près la pensée de Goethe et
Ta rendue parfois d'une façon des plus heureuses,
notamment dans le Prologue, Ja Prison, l'épisode
ù' Hélène, enfin la Mort de Faust. Malgré ses faibles-
ses, MépJustophélès, est Tune des productions les plus
remarquables de l'Ecole italienne moderne. Avec^ic^a,
Othello et Falstaff, c'est la plus sincère manifestation
de révolution artistique au-delà des Alpes, aussi était-il
à déplorer qu© la France fût le seul pays d'Europe qui
n'ait pas encore joué cet opéra. M. Paravey le com-
prit vite, et MépUislopliélès fut mis en répétition.
Malheureusement, on ne put être prêt qu'à la fin de
la saison et les représentations furent forcément limi-
tées. La première eut lieu le 26 avril 1887, avec suc-
cès. Poitevin remporta un triomphe mérité, dans le
rôle de Méphistophélès, qu'il créa avec une vive intel-
ligence. Devilliers, Jouanne, M'""» Violetti, Bouland,
GauUheil, tenaient avec talent les autres rôles.
Deux opérettes : Le Petit Chaperon Rouge, de
M. Gaston Serpette, qui vint diriger la première, et
414 LE THÉÂTRE A NANTES
Joséphine vendue par ses Sœurs^ obtinrent un écla-
tant succès, grâce à la charmante M"^" Bouland.
Tournées : C7^oraivell (Taillade), le Bonheur Con-
jugal, un Conseil Judiciaire, Franeitlon, Numa
Roumeslan, le Fils de Giboyer, Don César de
Bazan, le Mariage de Figaro, Gringoire, les Pré-
cieuses Ridicules (ces quatre pièces avec Goquelin),
la Comtesse Sarah, Durand et Durand (Daubray),
Tailleur pour Dames, un Parisien., l'Etrangère.,
Chamillac (ces trois pièces par Goquelin).
Pendant le mois de septembre 1886, on joua à Gras-
lin Le Tour du Monde avec un vif succès. Une troupe
de comédie donna des représentations pendant le mois
de mai 1889.
Le théâtre avait été des plus suivis. Presque tou-
jours on faisait le maximum. Pourtant la campagne
se chiffra par un fort déficit.
M. Paravey ne sut jamais faire d'économies; jamais
il ne trouvait rien de trop beau pour la mise en scène,
et il dépensait sans compter. Le 12 mai, il envoya au
maire sa démission de directeur. Il voyait, disait-il,
par expérience, qu'il était impossible de marcher avec
une subvention de 100,000 francs, que dans ces con-
ditions, il préférait se retirer plutôt que d'être forcé
de faire moins bien la campagne suiv^mte. La raunici-
paUté se trouva fort embarrassée. L'année était trop
avancée pour avoir chance de trouver un directeur
sérieux.
L'Administration prit le sage parti de demander au
Conseil de porter la subvention à 120,000 francs.
DIRECTION PARAVEY 415
Celui-ci se fît tirer l'oreille. Enfin, après une longue
discussion, l'augmentation fut votée dans la séance du
26 mai. M. Paravey reprit alors sa démission. Toute
la presse, d'ailleurs, avait été unanime pour demander
qu'on fît tout le possible pour conserver à la tête du
théâtre « le Jaune et sympathique » directeur, qui
avait redonné à Graslin son éclat de jadis.
L'incendie de l'Opéra-Comique qui venait d'avoir
lieu décida la ville à prendre dans les théâtres des
mesures de sécurité. Pendant tout l'été on travailla
ferme pour être prêt à l'époque de la réouverture.
Voici les principales améliorations apportées à Gras-
lin. On installa d'abord un rideau de fer plein, d'un
poids de 40,000 kilos, tombant en trois secondes. Der-
rière, une herse d'eau fut placée pour empêcher ré-
chauffement du rideau en cas d'incendie. Au-dessus
de la scène il existait déjà un réservoir d'eau de 20,000
litres; on en construisit un second de 37,000 litres au-
dessus de la conciergerie. Toutes les portes commu-
niquant avec la scène furent faites en tôle. On isola
complètement la scène de la salle au moyen d'un
mur épais en briques réfractaires depuis les des-
sous jusqu'à un mètre au-dessus des faîteaux. On sup-
prima les herses de gaz. Celte mesure, excellente au
point de vue des précautionsà prendre, avait par contre
un grave inconvénient. La scène, par suite, se trouvait
mal éclairée, la lumière venant de côté au lieu de tom-
ber de haut. On enleva les petits escaliers qui condui-
saient du couloir des fauteuils à celui des premières.
On plaça des barres de fer à l'extérieur du monument
et de nouvelles échelles pour faciUter une évacuation
rapide par les fenêtres. Enfin, on transporta rue Molière
416
I.E THEATRE A NANTES
le bureau de location et on fit du local occupé précé-
demment par lui rue Corneille un poste de police.
Tous ces travaux, qui furent exécutés sous l'habile
direction de M. Lebec, s'élevèrent à la somme de
57,539 francs.
SAISON 1887-1888
MM.
L. PARAVEY, DIRECTEUR.
Ch. BUZIAU, chef ti'orcheslre.
MACK, 2« chef (rorcheslre.
STRELESKY, régisseur.
MM.
BERNARD, fort ténor.
LORANT, ténor denii-carac-
lère.
SUJOL, ténor k;ger.
ROCHEVILLE, ténor en dou-
hle.
FIURATTI, 2» ténor en double.
DÉMON, 3« ténor eu double.
COUTURIER, baryton.
BEAUGÉ, baryton d'opéra-
conii(iue.
MM.
MALZAC, basse noble.
P(J1TEVIN, bas.se chautanle.
LAURENT, 2« basse.
OMETZ, Irial.
BOULAND, hiruette.
M—»
VAILLANT -COUTURIER,
1" ebanleuse léuère.
DE VI ANNE, fa 1 cou.
MOUNIER, contralto.
RENOUX, chanlense légère.
BOULAND, dugazon.
D U (J U E S N E , 2« d ugazon .
URBAIN, duègne.
Cette troupe était bien inférieure à la précédente.
Avouons-le franchement, elle renfermait des nullités
comme on n'en avait pas encore vu même sous la
direction Soiié. M. Paravey, hypnotisé devant la direc-
tion de rOpéra- Comique alors vacante et qu'il con-
voitait ardemment, n'avait apporté qu'un soin distrait
à la formation de sa nouvelle troupe.
Le ténor Bernard avait un organe très généreux,
mais il n'avait aucune notion de l'art du chant. A la
fin de la saison les directeurs de l'Opéra l'engagèrent,
mais après quelques représentations ils trouvèrent le
moyen de s'en défaire au plus vite. M. Bernard ne
fut pas plus heureux à la Monnaie de Bruxelles. Il
MADAME VAILLANT-COUTURIER 417
retomba alors à Garcassonne d'où il n'aurait jamais
dû sortir.
La voix du ténor de demi-caractère Lorant était
légèrement fatiguée, mais elle était conduite' par un
véritable artiste, chanteur de valeur, comédien ex-
cellent.
Le retour de M'"^ Vaillant-Couturier fut accueilli
avec joie. La vaillante artiste nous revenait en pleine
possession d'un talent très complet et très original.
Sa voix avait un peu perdu de sa légèreté, par contre
elle avait gagné en ampleur. Gomme l'avait fait jadis
Jeanne Fouquet, elle aborda durant la saison certains
rôles de falcon et de contralto. Ces tentatives furent
plus ou moins heureuses, -- son interprétation du
rôle de Carmen suscita beaucoup de critiques, —
mais elles étaient toujours intéressantes au point de
vue artistique. M™° Vaillant possède une personna-
lité indiscutable ; elle aime à sortir des sentiers bat-
tus, à affronter les difficultés. Dans Faust, elle nous
présenta une adorable Marguerite, vêtue du costume
de la petite paysanne allemande et non pas de cette
ridicule robe à traîne qui transforme en grande dame
l'humble amante de Faust. Quand elle apparut ainsi,
ce fut de toutes parts un cri d'admiration. Le chef
d'œuvre deGounod eut grâce à elle un nouveau suc-
cès ; on le joua 18 fois pendant la campagne. Mi-
reille^ qui avait été jadis son premier rôle à Nantes,
valut aussi à M^o Vaillant des triomphes mérités. Dans
Marion enfin, elle chanta et joua en artiste consommée
tout le rôle de la maîtresse de Des Grieux. M"^ Vaillant-
Couturier, que nous avions connue sous la direction
Gravière chanteuse ravissante mais comédienne assez
27
418 LE THÉÂTRE A NANTES
ordinaire, était devenue une artiste absolument hors
ligne. Son second court séjour à Nantes laissera cer-
tainement une trace plus durable que le premier.
Dans le courant de novembre M. Paravey engagea,
pour suppléer Mii« Renou, absolument insuffisante,
M"« Seveste à qui restait du moins le talent. A la
fin de la saison, cette artiste épousa M. Normand,
ex-maire de Nantes, qui se résolut à chercher dans ce
mariage une consolation à ses déboires politiques.
A la fin de décembre M. Paravey atteignit enfin
le but qu'il poursuivait depuis si longtemps. Le gou-
vernement l'appela à la tête de l'Opéra-Gomique.
Notre directeur pour cela n'abandonnait pas le théâ-
tre de Nantes, qu'il laissait aux bons soins du fidèle
Stréleski. Mais le cahier des charges contient un ar-
ticle interdisant au directeur de Graslin de diriger
une scène quelconque dans une autre ville. Une in-
terpellation eut lieu à ce sujet au Conseil municipal.
On cria haro sur le pauvre Paravey coupable d'avoir
accepté un poste aussi avantageux que celui qui lui
était offert sans avoir demandé préalablement la per-
mission du maire. Tout finit par s'arranger; le nou-
veau directeur de l'Opéra-Gomique s'engagea à en-
voyer par mois deux artistes de son théâtre de Paris
jouer sur son théâtre de Nantes. Cette combinaison
avantageuse fut acceptée et il ne fut plus question
de poursuivre M. Paravey pour avoir violé le cahier
des charges.
La première nouveauté de la saison fut une œuvre
jnédite : Diane de Siiaat\ opéra d'un certain M.
David, fabricant patenté de morceaux de piano imi-
tatifs. Quelle raison avait pu pousser M. Paravey à
CENTENAIRE DU GRAND-THÉATRE 419
monter une nullité pareille ??? Mystère !! La chute de
cette œuvre, dont le livret était dû à Armand Silvestre,
fut complète et méritée. Cette représentation fut une
erreur de Paravey. Il la racheta plus tard en jouant
VHamlet d'Hignard.
Le 2 février 1888,Gounod, venu à Nantes pour diri-
ger aux Concerts Populaires un festival en son honneur,
assista, dans la loge préfectorale, aune représentation
de Mireille. Pendant toute la représentation, il fut de
la part du public l'objet d'ovations chaleureuses. A la
sortie, les spectateurs, massés sous le péristyle, accla-
mèrent l'illustre musicien.
La Reine de Saba fut jouée le 6 mars 1888 sans
grand succès. M"^® Couturier fît une adorable Balkis.
Le reste de l'interprétation, confiée à MM. Bernard,
Malzac, Couturier, Poitevin, M"^^^ Bouland et Urbain,
ne sortait pas de la médiocrité. On peignit deux toiles
neuves pour cet opéra.
Le centenaire du Grand-ïhéàtre fut célébré avec
solennité le 5 avril. La place Graslin et le monument
étaient pavoises et illuminés. Entre les colonnes du
Théâtre, on lisait en lettres de feu l'inscription sui-
vante :
1788-1888
HOMMAGE
A
GRASLIN
Les serres du Jardin des Plantes avaient été mises
au pillage et le grand vestibule se trouvait transformé
en un véritable jardin. Richard Cœur de Lion, que
depuis de longues années on n'avait pas repris à
420 LE THÉÂTRE A NANTES
Graslin, fut joué avec succès. Soulacroix et M"«Molé-
Truffier, de l'Opéra-Gomique, prêtèrent leur con-
cours à cette soirée de gala. On applaudit ensuite un
spirituel à-propos en vers dus à nos excellents con-
frères MM. Paul Ghauvetet Léon Brunschvicg. Enfin,
le buste de Graslin fut couronné sur la scène en pré-
sence de tous les artistes. Seules M^^'^Vaillant-Goutu-
rier et Mounier,par une boutade inexplicable, avaient
refusé de se joindre à leurs camarades
VHamlet de notre concitoyen Hignard, qui n'avait
encore jamais été représenté, mais dont la partition
était gravée depuis longtemps, fut joué le 21 avril 1888.
C'est une œuvre d'une haute valeur tant au point de
vue musical que littéraire. L'idée de Shakespeare est
rendue tout le temps de la façon la plus exacte et
avec le respect le plus scrupuleux. Nous sommes loin
des inepties impuissantes et réunies de MM. Ambroise
Thomas, Barbier et Carré. M. Lorant, qui avait jadis
joué la comédie, composa le rôle d'Hamlet de la façon
la plus remarquable. Cette création comptera dans sa
carrière. M"^« Vaillant-Couturier fit une touchante
Ophélie. Elle interpréta les scènes de folie, si diffé-
rentes de celles de M. Thomas, avec un talent abso-
lument hors de pair. Couturier était un excellent
Laërte. Il disait le beau cantadile de la scène du
cimetière : Rentre donc dans la terre, ô pauvre
désolée en véritable artiste. M'"« Mounier,MM. Malzac,
Poitevin, Fiorati, Beaugé et Maréchal tenaient con-
venablement les autres rôles.
Très intéressante au point de vue harmonique, la
partition d'Hignard pêche un peu par l'instrumen-
tation qui est grise et en général peu nourrie.
I
421
Malgré cela, malgré aussi quelques longueurs et quel-
ques parties écrites dans un style démodé, mais faciles
à supprimer, elle restera comme l'adaptation musicale
la plus intelligente du drame du grand poète anglais.
Hignard et son collaborateur poétique, Pierre de
Gorac, ont introduit dans leur œuvre certaines parties
déclamées sous lesquelles l'orchestre continue la
trame musicale. Ce nouveau système offre l'inconvé-
nient d 'exiger des artistes de grand opéra sachant en
même temps dire les vers. Cette année on tombait
bien.
T.'œuvre d'Hignard fut très vivement applaudie.
L'auteur fut appelé à grands cris sur la scène. Tou-
jours modeste, Hignard voulait se dérober à cetto
ovation, mais les artistes l'entraînèrent et il dut subir
les acclamations des Nantais, heureux de saluer l'un
des hommes qui honorent le plus la vieille cité bre-
tonne.
La représentation de cette œuvre termina brillam-
ment la dernière campagne de M. Paravey, comme
MépMstophélès avait tei^miné la première.
Les artistes que le directeur de l'Opéra-Comique
envoya, selon sa promesse, à Nantes, et qui firent à
chaque fois salle comble, furent les suivants : Mes-
dames Blanche Deschamps, Dufrane, Molé-TrufFier,
MM. Bouvet, Soulacroix, Delmas et Mouliérat.
Tournées : Le Microbe, Gàbrielle, La Joie fait
peur (M™« Favart), L'Abbé Constantin, La Souris,
Durand et Durand, L'Affaire Clemenceau^ Dora,
Les Femmes savantes, Le Monde où l'on s'ennuie
(Agar), Les Fourchambauli, Britannicus (Agar).
Une troupe de comédie, sous la direction de
422
LE THEATRE A NANTES
M. Louar, desservit le Grand-Théâtre pendant le mois
de mai.
M. Poitevin qui, comme artiste, avait su se conci-
lier les sympathies générales, demanda la direction.
Très soutenu par une partie de la presse qui mena en
sa faveur une campagne énergique, il ne tarda pas à
l'emporter sur ses concurrents et fut nommé. Le Con-
seil municipal ne maintint pas l'augmentation de
20,000 francs faite l'année précédente à la subvention
Pendant les mois d'été, on installa un nouvel orgue
au Grand-Théâtre. Ce superbe instrument, dont le cla-
vier est placé dans l'orchestre même, est mû par l'é-
lectricité. Nantes fut la première ville de France à
posséder un orgue de ce nouveau système.
SAISON 1888-1889
MM.
A. POITEVIN, DIRECTEUR.
Ch. BUZIAU, chef d'orchestre.
PERRAULT, 2» chef d'or-
chestre.
LAIJRENT, régisseur.
MM.
MINVIELLE, fort ténor.
GUIBERTEAU, ténor léger.
FIORATTI, 2« ténor léger.
BAZAND, 3* ténor léger.
L ABI S, baryton de grand opéra.
DELVOYE, baryton d'opéra-
comique.
GUILLABERT, basse noble.
NEVEU, basse chantante,
LAURENT, 2» basse.
MORDET, trial.
LABRANCHE, laruelle
BOUCHER, 3« basse.
THURINGER, falcon.
ISMAEL-GARCIN, I" chan-
leuse légère.
De S.\NL chanteuse légère.
LENDER, contralto.
VALLIER, dugazon.
ISAAC, 2» dugazon.
URBAIN, duègne.
M.
ROUX, maître de ballet.
M™»»
PARMIGIANL 1" danseuse.
ROUX, 2« danseuse.
I
DIRECTION POITEVIN 423
M. Minvielle et M^^ Isaac furent forcés de partir.
Ils eurent pour successeurs M. Bucognani et W^^ de
Deyn.
Cette troupe, à deux ou trois exceptions, n'offrait
rien de remarquable. Labis et Guillabert, dont on avait
appris le retour avec un vif plaisir, n'étaient plus
que Tombre d'eux-mêmes. L'étoile de la troupe, du
côté des hommes, était M. Delvoye, qui prit dans l'af-
fection des Nantais la succession de M™^ Bouland. Ce
jeune artiste est doué d'une ravissante voix de bary-
ton, chaude, sympathique, d'une échelle très éten-
due; avec cela excellent comédien. Pendant deux ans,
il devait faire les délices des Nantais, qui ne se lassè-
rent jamais de l'applaudir. Le ténor Bucognani pos-
sède un bel organe, fort sympathique; malheureuse-
ment au point de vue du chant, il avait encore à cette
époque beaucoup à apprendre. Citons aussi la basse
chantante Neveu, artiste de talent, qui mourut au
mois de janvier en laissant d'unanimes regrets, etMor-
det, un amusant trial. Après la mort de M. Neveu,
M. Poitevin fit venir pour lui succéder un débu-
tant, M. Cordier, qui ne chanta pas souvent. La
mairie autorisa le directeur à paraître sur la scène et
à tenir de nouveau un emploi dont il s'acquittait si
bien.
M'"^ Ismaël-Garcin , femme du célèbre baryton
Ismaël, cantatrice d'une haute valeur, mais dont l'or-
gane commençait à faibhr, laissera un nom à Gras-
lin. Son meilleur rôle était Dinorah, du Pardon de
Ploër7nel. Elle le chantait en grande artiste.
M^es (3e Sany et Vallier avaient de généreux or-
ganes ; mais une prononciation impossible nuisait à la
424 LE THÉÂTRE A NANTES
première, une médiocrité complète de comédienne à
la seconde, qui avait à recueillir la lourde successi(m
de Mine Bouland.
Depuis plusieurs années, je menais une vive cam-
pagne pour faire monter à Nantes le Loliengrin^ de
Wagner, et le Sigurd, de Reyer, mais jusqu'ici je
n'avais pu réussir. Aucun directeur, pas même Para-
vey, n'avait voulu se risquer. Pourtant, pour Si-
gurdj j'étais arrivé à déterminer dans la ville un tel
mouvement d'opinions et les deux auditions données
chez M. G. Roux, le grand facteur de pianos de la
rue Boileau, avaient eu un tel retentissement, que je
vainquis assez facilement les dernières hésitations de
M. Poitevin ; je le décidai donc à monter le magni-
fique opéra de Reyer. Quand il demanda la direction,
il s'engagea à mettre cette partition à la scène. Il tint
loyalement parole.
Sigurd fut joué, pour la première fois, le mardi 4
décembre 1888. Bucognani trouva son meilleur rôle
dans celui de Sigurd. Delvoye se fit justement ap-
plaudir dans le grand-prêtre. Les autres interprètes,
MM. Labis, Guillabert, Boucher, Etaix, M""'^'' Thu-
ringer, Sany, Lender, étaient tous d'une faiblesse
déplorable. Les décors de MM. Amable et Gardy
furent justement admirés. La mer de flammes, pro-
duite par des jets de vapeur d'eau sortant de ca-
naux percés de trous et placés sous la scène, produisit
une sensation profonde. Cette superbe partition eut
un immense succès. Malgré une interprétation mé-
diocre dans son ensemble, Sigurd atteignit le nombre
considérable de 25 représentations. Jamais encore un
opéra n'était arrivé sur notre théâtre à un chiffre
SIGURD — LE ROI d'YS 425
pareil. Quelle victorieuse réponse aux ennemis de la
musique moderne, qui avaient prédit que l'œuvre
« incompréhensible » de Reyer ferait à peine trois
soirées!!! La Ville acheta à la fin de l'année les décors
et le matériel de Sigurd, qui est entré ainsi définiti-
vement au répertoire du Grand-Théâtre.
Le 13 décembre, il y eut, à la cinquième de
Sîgurd, un tapage infernal. M. Poitevin ayant Hmité
à un certain nombre les entrées à prix réduits, accor-
dées par M. Paravey aux étudiants, ceux-ci résolu-
rent de manifester. Poitevin ayant le soir pris le rôle
d'Hagen, que le pauvre Guillabert tenait d'une façon
insuffisante, fut accueilli par une bordée de sifflets
partis du parterre, bourré d'étudiants. Une contre-
manifestation partit des autres places, favorables au
directeur. A plusieurs reprises la représentation fut
troublée. Du paradis on jeta sur le parterre différents
projectiles : pommes, légumes, voire même jusqu'à
des œufs. Les spectateurs d'en bas ouvrirent leurs
parapluies pour se protéger contre ces projectiles
d'un nouveau genre. Pendant un instant la salle offrit
un curieux aspect. Le lendemain, M. Poitevin retira
aux étudiants toutes leurs entrées à demi-place, mais
il finit bientôt par céder et les leur rendit.
M. Buziau tomba malade dans le courant de décem-
bre. Ce fut le deuxième chef, M. Perrault, qui le sup-
pléa pendant une partie de la saison.
La seconde nouveauté fut le Roi d'Ys (25 février
1889). Le bel opéra de Lalo n'eut que quelques repré-
sentations. La faiblesse de son interprétation fut la
cause de l'accueil réservé qu'on fit à cette œuvre
remarquable.
426 LE THÉÂTRE A NANTES
Exception faite de Delvoye et Poitevin, les autres
artistes, MM. Guiberteau.Gordier, M'"«s Ismaël-Garcin
et Vallier étaient franchement mauvais.
Le 29 avril, Don César de Bazan eut une unique
représentation. L'opéra de Massenet fut joué dans des
condiditions déplorables. Les rôles n'étaient pas sus.
M'i« de Sany se permit même de chanter un morceau
partition en mains. L'Administration municipale eut
la faiblesse de" ne pas sévir. Cette soirée pourtant fut
absolument honteuse.
Dans le courant d'avril, M"'« Ismaël, dont la voix
était de plus en plus fatiguée, prit le parti de se reti-
rer. Elle fut remplacée par M>'« Storell, qui fut bien
accueillie dans Lalimè. Cette artiste pourtant ne pos-
sédait rien d'extraordinaire.
Outre Lahmé, on reprit aussi Hérodtade, avec le
tableau de la chambre d'Hérode, ajouté par Massenet
depuis la première représentation à Nantes.
En foit de nouvelles opérettes, on joua Main'zelle
Crénon, la Béarnaise et Sur cou f.
Marthe Duvivier, Boudouresque, Bérardi et Fùrst
vinrent en représentations.
Tournées : les Surprises du Divorce, Pépa, Roger-
la-Honie, le Parfum, Martyre ^ la Sécurité des
Fainilles^ Froufrou^ les Femmes Nerveuses, le Dépit
Ainoureux, la Porteuse de Pain (Agar).
M. Poitevin fut renommé directeur pour l'année
1889-1890. Cette seconde nomination ne fut pas accueil-
lie avec autant de satisfaction que la première par lo
public. Poitevin directeur, à tort ou à raison, s'était
DIRECTION POITEVIN
427
fait beaucoup d'ennemis, s'était aliéné bien des sym-
pathies. Il acheva de mécontenter toute une caté-
gorie de spectateurs, en remettant à prix entier les
matinées de la Renaissance que M. Paravey avait
eu l'idée de donner à moitié prix. Enfin, il irrita
différentes Sociétés de la ville en interdisant formel-
lement à tous ses artistes de leur prêter un con-
cours quelconque. Jamais directeur n'avait encore
pris une telle mesure.
SAISON 1889-1890
I
I
MM.
A. POITEVIN, DIRECTEUR.
A. LEVY, chef d'orchestre.
LÉON DU BOIS, 2« chef cVor-
chestro.
LAURENT, régisseur.
MM.
LESTELLIER, fort ténor.
GOFFOEL, ténor léger.
FERRIE RE S, 2- ténor léccr.
FLEURIX, 3" ténor légei\
STAMLER, baryton de grand
opéra.
DELVOYE, baryton d'opéra-
comique.
CHAVAROCHE, basse noble.
DP]SMETS, basse chantante.
LAURENT, 2« basse.
MORDE T, trial.
MELINGUE, laruette.
GRAS, 3« basse.
]y[nics
LAVILLE-FERMINET, fal-
con.
Marie GABRIEL l'» chan-
teuse légère.
OBERTY, 2» chanteuse légère.
DUGUAY - LAVILLE , con-
tralto.
PLANTIN, dugazon.
MAURY, 2« dugazon .
FOLMER, duègne.
MM.
ROUX, maître de ballet.
DELAPLIE, danseur comique
]\Jmes
CÉLINE ROZIER, 1" danseuse.
ROUX, 2« danseuse.
M. Buziau qui, depuis 15 ans, tenait de la façon la
plus distinguée et la plus artistique le bâton de chef
d'orchestre, prit sa retraite cette année-là. La muni-
cipalité Guibourd qui, pendant les quatre ans qu'elle
resta au pouvoir, témoigna toujours le plus profond
mépris pour les œuvres artistiques , ne se donna pas
la peine de donner à Buziau un successeur digne de
428 LE THÉÂTRE A NANTES
lui. Elle prit le premier venu, un certain M. Abraham
Lévy qui, jusque-là, n'avait encore pu se fixer nulle
part. Notre malheureux orchestre, entre les mains de
cet homme, dont le seul talent consiste à gesticuler
d'une façon désordonnée et grotesque, périclita bi'^n
vite. Un seul trait suffira à démontrer la valeur du
chef auquel l'insouciance de M. Guibourd confia un
orchestre qui comptait alors parmi les meilleurs de
province, et qui, aujourd'hui, est complètement dé-
sorganisé. Pendant l'été , M. Lévy installe sur le
cours Cambronne un concert en plein vent, où il
dirige des polkas de barrières et accompagne des chan-
sons pornographiques, dégoisées par des chanteurs
et chanteuses de quinzième ordre. Mais assez sur ce
sujet. C'est égal, après les Solié et les Buziau, il est
pénible de voir occuper le fauteuil de premier chef
d'orchestre par un Lévy !!
Par contre, comme second chef, nous eûmes pen-
dant cette saison, un musicien de premier ordre, M.
Léon du Bois , grand prix de Rome du Conser-
vatoire de Bruxelles, premier prix de violon, prix de
piano, premier prix d'orgue. Compositeur d'un mé-
rite reconnu, théoricien digne de succéder à l'excel-
lent harmoniste Buziau, il accepta ces fonctions se-
condaires pour se familiariser avec le répertoire. En
quittant Nantes , il alla à la Monnaie de Bruxelles,
où il fut spécialement chargé des études des œuvres
wagnériennes dont il possède une connaissance appro-
fondie.
La troupe était incontestablement de beaucoup su-
périeure à la précédente. M. Lestellier comptait parmi
les meilleurs ténors de province. . . et les plus chers.
DIRECTION POITEVIN 429
La voix était belle, un peu sèche pourtant, mais d'une
sûreté extraordinaire. Cet artiste, qui avait chanté long-
temps en Italie, y avait contracté des habitudes déplo-
rables dont il ne voulait pas se défaire : abus des points-
d'orgue, des ports de voix, des oppositions de piano
et forte ^ des rallentendi. Grâce à lui, un opéra durait
dix minutes de plus. M'"" Laville-Ferminet est une
cantatrice de tout premier ordre. Quoiqu'elle ne soit
pas de la première jeunesse, elle a conservé une éton-
nante fraîcheur d'organe. Sa voix est d'une homogé-
néité parfaite, d'un timbre sympathique, d'une éten-
due remarquable. Elle possède, en outre, un très beau
talent de comédienne. Comme M"'«» Fouquet et Cou-
turier, M"»e Laville aborda à Nantes tous les rôles du
répertoire. C'est ainsi qu'elle chanta Faust, Norma^
Carmen, Charles VI. Dans ce dernier opéra, elle fît
une Odette remarquable. Norma aussi est l'un de ses
meilleurs rôles. Mais la reprise de l'opéra de Bellini,
qui n'avait pas été joué depuis de longues années,
n'attira personne au théâtre. M. Ghavaroche possède
une magnifique voix de basse. M. Claverie, qui vint
remplacer M. Stamler , est ua baryton de grand
style, un chanteur consomme. M^^"^ Gabriel ne plut
pas et fut remplacée par M'^^ Storell, qui ne retrouva
pas son succès de la fin de l'année précédente.
Mlle Wilhem vint lui succéder. Cotte artiste a tou-
jours sa jolie voix, mais est restée l'artiste insipide et
insuffisante que nous avions connue jadis. M. Goff*oël
résilia ainsi que M"''"' Duguay-Laville et Follemer. Le
premier fut remplacé par M. Déo, jeune artiste doué
d'une jolie voix ; la seconde par M™e CoUin, qui avait
autrefois échoué comme falcon et qui, cette fois-ci, ne
430 LE THÉÂTRE A NANTES
plut pas davantage ; elle céda la place à une chanteuse
de talent, W^^ GéraM, que Torgane trahissait parfois.
M"'e Echaud, ex-artiste de Riquiqui, succéda à M™e Fol-
lemer. Ceci était un comble ; mais comme les débuts
étaient supprimés et que le directeur n'avait aucun
intérêt à renvoyer ladite artiste, il fallut la supporter
pendant toute la saison !
Les trois premiers mois se passèrent cahin-caha. Les
représentations étaient peu suivies ; l'Exposition qui
venait d'avoir lieu avait un peu écorné toutes les
bourses ; de plus Poitevin s'entêtait à vouloir cette
année vivre sur le vieux répertoire. Ce n'était pas la
manière d'amener du monde au théâtre.
Survint l'épidémie d'influe^iza : à plusieurs reprises
on dut faire relâche. Les artistes non payés se réuni-
rent ; M. Poitevin arriva une fois à conjurer l'orage.
Mais, quelques jours plus tard, voyant qu'il ne pouvait
sortir d'une situation où les circonstances, mais aussi
de nombreuses maladresses l'avaient jeté, il prit le parti
de déposer son bilan.
Le théâtre ferma le 9 janvier. Les artistes proposè-
rent à la ville de se mettre en Société. Ils demandaient
cependant que la mairie leur abandonnât le caution-
nement de 15,000 francs de M. Poitevin et les déchar-
geât de l'obhgation de donner deux opéras nouveaux.
La municipaUté accueillit leur demande. Après une
douzaine de jours d'interruption, nos théâtres se rou-
vrirent. MM. Lestellier, Roux et Mordet avaient été
choisis comme administrateurs.
Le malheureux Poitevin quitta Nantes et reprit son
emploi de basse chantante, qu'il aurait mieux fait de
conserver. Pendant ses directions, il avait commis bien
ARTISTES EN SOCIÉTÉ 431
des fautes qu'il aurait pu éviter. Quoi qu'il en soit, on
doit lui conserver un bon souvenir. C'est lui qui a
monté Sigurd et qui l'a bien monté. Son nom restera
à Graslin attaché à cette belle œuvre que les Nantais,
grâce à lui, peuvent applaudir désormais.
Les artistes réunis firent venir M^^^ Thèves pour
suppléer dans l'opérette M'*® Plantin.
M'"« Bouland vint en février donner trois représenta-
tions : Les Dragons de Villars, Carmen^ le Maître
de Chapelle. Les artistes empochèrent des recettes
fabuleuses. La charmante artiste fut accueillie avec
un enthousiasme indescriptible. Car^men, qu'elle joue
avec un talent tout à fait remarquable, et qu'elle n'a-
vait pas encore chanté à Nantes, lui valut un succès
mérité. Sa dernière représentation eut lieu à la Renais-
sance, dans l'opéra de Bizet, en matinée. Le Comité
de la Presse avait fait appel àM'"^ Bouland et lui avait
demandé de prêter son concours au spectacle qu'il
organisait au bénéfice des artistes des Variétés, eux
aussi en déconfiture. La recette fut superbe : elle
dépassa 4,000 francs. M"^* Bouland reçut des ovations
sans fin.
Couronnes, palmes, cadeaux, lui furent offerts en
nombre considérable pendant ces trois soirées triompha-
les. Le Comité de la Presse lui envoya sur la scène
même une magnifique statuette, véritable œuvre d'art.
M"'« Bouland conservera longtemps le souvenir de
cette semaine triomphale.
La Revanche de Sganarelle, opéra-comique en
un acte, de Léon Du Bois, où les brillantes qua-
lités de ce musicien distingué purent être appréciées
une fois de plus, fut joué en avril.
432 LE THÉÂTRE A NANTES
On représenta aussi deux nouveaux ballets : l'un
Pierrot surpris, livret de M. Thomas Maisonneuve,
musique de M. David, l'autre Ma Mie la Lune, de
M. P. de Lerne, musique de M. Silvani. Le public fit
bon accueil à ces deux œuvres, notamment à la
dernière, qui est charmante en tous points. M. Roux
régla ces ballets avec un grand talent. Dans le pre-
mier, qui exige une flguration considérable, il se
surpassa. M"« Rozier, une danseuse de mérite qui
avait succédé à M^c Parmigiani, et Mm'^ Roux rem-
portèrent aussi dans ces ballets un vif succès.
On monta encore, pendant cette saison qui fut des
plus ternes, Gillette de Narbonne.
Signalons aussi une curieuse représentation de la
Fille de Madaine Angot, interprétée par tous les
artistes d'opéra, Lestellier et M"'* Laville-Ferminet
en tête. Cette parodie fut donnée, sur sa demande, au
bénéfice de M. A. Lévy, premier chef d'orchestre des
Théâtres municipaux. Solié, Buziau choisissaient
comme bénéfice Faust, le Pardon, Ilérodiade,
etc., etc. M. Lévy voulut se distinguer de ses prédé-
cesseurs. R empocha une grosse recette. C'était tout
ce que demandait d'ailleurs ce piteux batteur de
mesures.
M™e Montbazon et Boudouresque vinrent en repré-
sentations.
Tournées : Belle Maman (Marie Kolb), VAhhè
Constantin, le Fiacre 117, les Faux Bonshoynmes,
les Danicheff, les Misérables, Feu Toupinel, Mar-
got (Marie Kolb), Belle Maman^ les Femines ner-
veuses.
Pendant les mois d'été de ces deux campagnes, la
ARTISTES EN SOCIETE
438
Ville fît repeindre plusieurs décors, entre autres ceux
du Prophète, de la Juive et des Huguenots. Ils en
avaient besoin.
28
i
XXVIII
DIRECTIONS J. MORVAND.
DÉCADENCE DU GRAND-THÉATRE
(1890-1893)
A municipalité Guibourd , dont les
connaissances en matière théâtrale
étaient absolument nulles, choisit
comme directeur un certain
M. Melou, dit Morvand, ex-artiste
de comédie sans grande valeur, qui après avoir
^^ dirigé un nombre considérable de scènes infimes,
^0 Agen,Valenciennes, Cherbourg, etc., etc., venait
en dernier lieu de Lille.
M. Morv^and demanda en vain une augmentation
de subvention et la suppression du cirque. La ville
se décida pourtant à lui donner, de fait, une légère
compensation en lui concédant la direction dès le
!«'' Mai et en le. mettant à même de profiter ainsi
436
LE THEATRE A NANTES
du produit des troupes de passage pendant les mois
d'été.
Les pièces suivantes furent jouées durant cette
période : La Lutte pour la vie (M'"« Favart), Les
Chemins de fer, Le Chapeau de paUle d'Italie (Las-
souche), La Vie à deic.v. Les Trois Epiciers (Baron) ^
Les JacoMies, (M'^'f^ Segond-Weber), Tout feu. Tout
flamme, Ménages Parisiens (Brasseur).
Le mois de septembre fut loué par M. Morvand à
M. Baduel, qui exploita le Grand-Théâtre avec une
troupe de comédie où figuraient M'"" Favart et une char-
mante ingénue, toute fraîche émoulue du Conserva-
toire, M"« Garlix. Entre autres pièces, on joua un
drame intéressant de notre excellent confrère et ami
M. Edouard d'Aubram : Mary Rouvière.
SAlSOiN 1890-4891
)1M.
J. MORVAND, DIRECTEUR.
Abraham LÉVY, clicl" (J'or-
chestre.
TIIAON, 2« chef (rorchcslr.'.
Skrnix CHEVATJKR. r.'i.Ms-
seur géiiénil. ,
MM.
BUCOGNANI, JorI IriK.r.
DEO, ténor lécror.
BIANCH()NI,2«l('iior.
SOLAS. P)" ténor.
CLAVERIE, l)iu-vton de gnmd
opéra.
LEBRETON, l)arv(on d'opéra-
con\i(ine.
ATHES, ha.sse nol)le.
DARMANT. l.a.^.>;e ehantante.
Sermn chevalier, i» basse
chantante.
BARON, trial.
DONVAL. iaruell.-.
M"»»«
LAVILLE-FERMINET, tal-
con.
SALAMBIANL 1" chanlen.se
h'gére,
FIN CKEN, 2* chantense légère.
D'ALFA, contralto.
DEMOLLIN, dngazon.
ROMAIN, 2« duj^azon.
DEGRAFE. duéi>ne.
Ballet
M""
IIENNECART, maîtresse de
ballet.
PARMKIIANL 1« dan.sense.
Ci.AiRK ORV, 2« danseuse.
I
DIRECTION MORVAND 437
Bucogiiani, pendant son année d'absence, avait fait
de sensibles progrès. On revit aussi avec plaisir
le baryton Glaverie et M"*« Laville-Ferminet dont le
beau talent avait été si apprécié pendant la campagne
précédente.
Parmi les nouveaux artistes, je ne vois guère à
citer que W^*^ Salambiani, chanteuse légère distin-
guée, mais comédienne d'une froideur exagérée, et
Mlle d'AlfLi, une contralto géante, douée d'une assez
belle voix, mais pleine d'inexpérience. Cette artiste, à
la suite de certains faits que nous narrerons plus tard,
ne devait pas rester à Nantes. Le reste de la troupe
ne sortait pas de la médiocrité. MM. Déo, Darmantet
M^'« Demoulin, mal accueillis parle public, furent rési-
liés par M. Morvand. Ils furent remplacés, le premier
par M. Mailland, un ténor connaissant le métier, mais
très fatigué, et le second par une de nos anciennes
connaissances, M. Olive Roger, un artiste des plus
corrects? Quant à M'i« Guyot, qui remplaça M^^^ Demou-
lin, autant elle était médiocre dans l'opéra, autant
dans l'opérette elle était charmante.
Une reprise de Paul et Virginie, le fastidieux opéra
de Massé, n'eut aucun succès. La première nouveauté
fut une opérette assez médiocre d'Audran : La Cigale
et la Fourmi, où M'i° Guyot se fit applaudir.
La Basoche y le délicieux opéra-comique de Messa-
ger, fut joué le 13 janvier 189L Insuccès complet.
Cette chute d'ailleurs était facile à prévoir. L'œuvre
avait été à peine travaillée ; de plus M. Morvand en
avait distribué les rôles de la façon suivante : Marot
(baryton), M. Mailland (ténor) ; Longueville (basse
chantante), M.Sernin (régisseur) ; Marie d'Angleterre
438 LE THÉÂTRE A NANTES
(chanteuse légère), Mn" Guyot (dugazon) ; Colette
(dugazon),Mn* Sala nibiani (chanteuse légère). C'était,
comme on le voit, de la haute fantaisie. On peut juger
d'après cela des procédés artistiques de l'étonnant
directeur que la municipalité Guibourd devait pendant
trois années infliger à Nantes.
La vive campagne, depuis longtemps menée par
moi, pour faire monter Lohengrinh Nantes, avait fini
par porter ses fruits, et le public témoignait haute-
ment de son désir de connaître enfin Tœuvre de
Wagner. M. Morvand, en prenant la direction,
annonça qu'il jouerait l'opéra demandé. 11 devait être
le premier directeur à risquer la partie en France, et
il annonçait bien haut qu'il allait acheter à M. Lamou-
reux lo superbe matériel qui avait servi à l'unique
représentation de l'Eden. Ces belles promesses ne
devaient pas être tenues. Non seulement M. Morvand
se laissa distancer par Rouen, mais il joua le chef-
d'œuvre de Wagner avec une piteuse mise en scène.
L'annonce des répétitions de Loliengrin suscita de
nombreuses polémiques, et la ville se partagea en
deux clans. Disons pourtant que les adversaires de
l'œuvre n'étaient guère nombreux. L'opposition se
borna tout simplement à quelques articles anti-
wagnériens parus dans VU^nion Bretonne et le Nan-
tes-Mondain, à de nombreuses lettres anonymes qui
me furent adressées et à plusieurs affiches couvertes
de boue.
La première représentation eut lieu le samedi 21
février 1891, devant une salle magnifique. Ce fut un
triomphe immense, incontestable. La soirée se passa
tranquillement, sans aucune protestation. Bucognani
LOHENGRIN 439
retrouva dans Lohengrin son grand succès de Sigurd.
Il chanta à merveille tout le rôle du chevalier au
cygne, qui semble avoir été écrit pour lui. Glaverie
tint avec son talent habituel le rôle de Telraraund.
M. Athès ne donna aucun relief à la partie d'Henri
L'Oiseleur. M. Roger fut très correct dans celle du
héraut. Les rôles du répertoire moderne conviennent
généralement moins bien que ceux de l'ancien réper-
toire au genre de talent de M^^e Laville-Ferminet.
L'excellente artiste remplit fort convenablement sans
doute le rôle d'Eisa, néanmoins, elle n*en tira pas tout
le parti désirable. M"« d'Alfa, en Ortrude, fut d'une
complète médiocrité. L'orchestre, mal dirigé par son
chef Lévy, joua cette merveilleuse partition de la
façon la plus terne, la plus molle. Les chœurs furent
mauvais. Quant à la mise en scène, elle dépassait les
bornes du grotesque. M. Morvand n'avait fait aucun
décor, et toutes ses belles promesses aboutissaient à
présenter Lohengrin au public dans des toiles d '//a?/t-
lei^ du Cid^ de Mignon.
Jamais œuvre n'avait été donnée encore à Nantes
dans d'aussi pitoyables conditions, jamais un direc-
teur n'avait encore eu le toupet de violer d'une façon
aussi flagrante l'article 33 du cahier des charges.
Mais tout cela n'était rien à côté des mutilations que
le malheureux Lohengrin allait bientôt subir.
Dans le courant de mars, M^'® Juliette Jœger, dite
d'Alfa, contralto, fut cueillie par la police et expédiée
à Paris, afin de comparaître devant la sixième chambre
pour avoir inculqué à sa jeune sœur les premiers
principes d'un art quelque peu étranger à la musique.
Al. Morvand fit venir pour la remplacer une de nos
440 LE THÉÂTRE A NANTES
anciennes connaissances, M^e Delprato, qui chanta
deux fois et partit aussitôt. La campagne s'acheva
sans contralto et le rôle d'Ortrude, de Lohengrin,
fut confié à... la seconde chanteuse légère!!!!!
L'œuvre de Wagner fut alors déchiquetée. On fit dans
le duo des deux femmes des coupures véritablement
sacrilèges; enfin, pour économiser les frais de mu-
sique militaire, M. Morvand, de complicité avec 1g
chef d'orchestre Lévy, supprima toute la scène du
lever du jour. Malgré tout, Lohengrin continua à
attirer la foule. Mais tous les amis de l'Art furent
unanimes à déclarer qu'ils eussent cent fois mieux
aimé qu'on ne jouât pas Lohengrin que de le voir
massacrer d'une façon aussi inique.
Au mois d'avril, M"« Salambiani et M. Mailland
qui, paraît-il, n'étaient engagés que pour six mois,
quittèrent Nantes. M. Morvand en profita pour faire
une nouvelle économie, toujours en violation du
cahier des charges, et il acheva la saison sans chan-
teuse légère et sans ténor léger à demeure. Il fit venir
M"'« Dereims, qui parut une fois dans Hamlet et
laissa à tous ses anciens admirateurs la plus complète
désillusion. M™® Mailly-Fontaine, que nous avions
connue jadis deuxième dugazon sous le nom de
Maillet, et M. Gornubert qui vinrent ensuite, chan-
tèrent, la première, deux fols y et le second, une.
Pendant cette saison, le théâtre Graslin joua trois
œuvres dues à la plume de quatre de nos concitoyens :
Chanson du soir y de M. Thomas Maisonneuve ; Les
Conscrits de Jagenne, ballet de M. Bollaërt ; enfin,
un joli petit opéra-comique : Le Coq de Soiwigny,
paroles de M. Gringoire, musique de M. Boischot.
DIRECTION MORVAND 441
Tournées. — Gantil Bernard (Jane May), Paris
fin de siècle. Le Pompier de Jiùstine, VArlésienne^
Les Premières Armes de Richelieu (J. Garnier et
Marie Kolb), Hamlei (Mounet-SuUy), Henri III (Y*,
Deshayes), Madame Mongodin, L* Obstacle, Ferdi-
nand le Noceur, Le Misanthrope (Worms), Les
Joies de la Paternité, Musotte (Marie Kolb) , Le Ré-
giment, Un Prix Monthyon, Le Juif Errant (Du-
maine, Taillade, Lacressonmère), Les Fauœ Bonshom-
mes, L'Art de tromper les Feynmes (Marie Kolb), Un
Troupier qui suit les Bonnes (Lassouche) , Made-
moiselle de la Seiglière (Goqiielin et M^^^ Favart).
Pendant le mois de septembre 1891, une troupe de
comédie, où figuraient M. Abel et M^e Harris, des-
servit nos théâtres.
Artistes en représentation. — M""^** Jeanne Fouquet,
Krauss, Richard, Baldo ; Paulus.
Après une saison aussi déplorable, il était du devoir
de la Municipahté de congédier au plus vite M. Mor-
vand. La mairie Guibourd, avec son incompétence
ordinaire, non seulement redonna la direction audit
impressario, mais elle enleva, sur sa demande, du
cahier des charges, la clause concernant l'obligation
faite au directeur d*avoir deux troupes, une d'opéra,
l'autre d'opéra-comique. Cette suppression était une
faute énorme au point de vue artistique, car sans
artistes d'opéra-comique, il est impossible d'avoir un
bon ensemble musical, surtout quand on a affaire à
un directeur aussi... lésinier que M. Morvand. Par le
fait même de l'économie d'un premier ténor léger et
442
LE THEATRE A NANTES
d'une première chanteuse légère, économie que Ton
peut, au plus bas mot, évaluer à 35,000 francs, la sub-
vention se trouvait augmentée, d'une façon indirecte,
soit, mais qui n'en était pas moins réelle. Jusqu'alors
aucun directeur n'avait été à Nantes aussi privilégié
que M. Morvand. Dieu sait pourtant s'il méritait cette
faveur! ! Devant de pareils avantages donnés à un
directeur qui pourtant n'avait absolument rien fait de
bien pendant sa première année de gestion, le public
était en droit d'exiger beaucoup. On verra tout à
l'heure s'il eut lieu d'être satisfait de la seconde direc-
tion Morvand.
Au commencement de la saison, la rédaction entière
de Nantes- LyjHque, voulant conserver, comme par le
passé, la plus complète indépendance envers le direc-
teur du théâtre, envoya sa démission à M. Léon
Rénier, propriétaire du journal. Quelque temps après,
tous les rédacteurs se trouvaient réunis de nouveau
avec l'auteur de ce volume, comme rédacteur en
chef, à l'ancienne Gazette Artistique^ qui augmenta
considérablement son format et prit alors le titre de
L'Oitest- Artiste. Quant au Nantes- Lyrique ^ il ne
tarda pas à être vendu par M. Rénier à M. Thomas
Maisonneuve.
SAISON 1891-1892
MM.
J. MORVAND, DIRECTEUR.
Abraham LÉVY, chef clor-
cliestre.
LEMATTE, 2" cli. d'orclieslre.
ISAAC, régisseur gônéral.
MM.
BUCOGNANT. U^r{ IriKir.
COUTELLIER/^" triior.
MM.
MONDAUD, l)arylon d"opôra.
MARIS, l)afvton (iopiToUe.
LOITYRETTE, hasfee-noble.
DARTHEZ, basse chantante.
LARCFIER, 2« basse.
MORDET, trial.
DUCOS, laruetle.
ROMAIN, 2« trial.
CtYON, .'3" ténor.
FABER,3« basse.
DIRECTION MORVAND
443
M'-'
L E MAT T E-S C HWE VER,
falcon.
ZEVORT, conlraUo.
LEROUX-BUREL, clianicuse
AUGE, dugazon.
SAINT - LAURENT , clian-
icuse d'oix'rotte.
DEGRAEF-AMEL, duègiii'.
ROMAIN, 2" dugazon.
Ballet
M"»»''
HENNECART, mailrosse.
DINAII PORROU, 1" dan
se use.
Clmre ORY/^" danseuse.
Cette troupe, dans son ensemble, ne valait guère
mieux que la précédente. Quelques artistes méritent
néanmoins une mention particulière. Parmi ceux-là
le baryton Mondaud doit être cité en première ligne.
Doué d'une jolie voix qu'il manie avec art, M. Mon-
daud possède de plus un très remarquable talent de
comédien. Son succès dans Hamlet fut considérable.
M"!*'- Lematte-Schweyer, que nous avions connue jadis
sous la seconde direction Solié, nous revint en pleine
possession d'un très beau talent. Elle fut très applau-
die pendant toute la saison. Signalons encore la chan-
teuse d'opérette, M"^" Saint-Laurent, une comédienne
pétillante d'esprit, qui devint bientôt la favorite du
public. L'amusant Mordet retrouva aussi la faveur des
amateurs d'opérette. MM. Darthès, Maris, M'^^Zévort
ne réussirent pas et M. Morvand se décida à les rem-
placer, le premier par un débutant, M. Combes Mes-
nard, qui fut suppléé ensuite pendant quelque temps
par M. Bladviel, autre débutant; le second par un cer-
tain M. Freiscbe, qui ne tarda pas à partir et dont la
succession fut recueillie, sans que la municipalité fît la
moindre observation, par. . . M. Maris ; enfin, la troi-
sième par M"»» Benatti, ex-chanteuse d'opérette,
n'ayant que le titre de commun avec une contralto.
444 LE THÉÂTRE A NANTES
Le second ténor Goutellier ne brillant pas dans l'opé-
rette, un ténor spécialement affecté à ce genre fut
engagé par M. Morvand. Cet artiste, M. Lary, fut
vivement apprécié. La femme du baryton, M'"" Mon-
daud-Panseron, avait été primitivement engagée
comme cbanteuse légère, mais un état de grossesse
avancée la força à résilier. Cependant cette canta-
trice, douée d'une voix un peu menue mais d'un ioli
timbre, et possédant un très réel talent, parut avec
un vif succès plusieurs fois sur notre scène.
Cette saison, malgré les quelques bons éléments que
possédait la troupe^ fut déplorable au point de vue
artistique. M. Morvand sacrifiait tout à l'opérette.
Quant à l'opéra, il allait comme il pouvait. C'est ainsi
qu'on joua Carmen en supprimant, — chose à peine
croyable, — le chœur des <^amins ! ! Sigurd et Lohen-
grin furent repris sans qu'on se donnât la peine de les
répéter d'une façon convenable. Les représentations
de l'opéra de Wagner furent encore plus scandaleuses
que celles de l'année précédente. Je citerai quelques
coupures pour montrer les manières d'agir du direc-
teur Morvand et du chef d'orchestre Abraham Lévy,
envers les œuvres sérieuses. Cette merveilleuse parti-
tion de Lohengrin fut dépecée par eux avec un sans-
gêne extraordinaire. Au premier acte ils supprimèrent
le superbe chœur qui précède l'arrivée du cygne ;
au second acte, sans parler d'importantes suppres-
sions dans le duo d'Ortrude et de Frédéric et dans
celui d'Ortrude et d'Eisa, ils coupèrent toute la poéti-
que scène du lever du jour, afin d'économiser des
trompettes supplémentaires ; de plus, ils déchiquetè-
rent d'une odieus3 façon la marche religieuse ; enfin,
SAMSON ET DALILA 445
au dernier tableau, ils biffèrent impitoyablement la
grande scène si virante et si animée par lequel il
débute. En résumé, Loliengrin, avec toutes les cou-
pures indiquées sur la partition d'orchestre, par les
éditeurs, se joue en trois heures, sans compter les
entr'actes. A Nantes, Ab-^aham Lévy et M. Morvand
parvinrent à le jouer en deux heures et demie, c'est-
à-dire avec plus de rapidité que la moindre opérette.
Après cela, on peut tiror l'échelle.
Miss Hehjeit, l'amusante opérette d'Audran, rem-
porta un immense succès. Le rôle d'Helyettfut chanté
d'abord par M^'^ Aga, eng<igée spécialement, puis par
M'"" de Bériot. une charmante actrice des Bouffes-
Parisiens. M"'« Saint-Laurent, dans le rôle de l'Espa-
gnole, qu'elle avait créé à Paris, fut vivement appré-
ciée elle aussi. Mordet était excellent dans le rôle du
clergyman. Le reste de l'interprétation, confiée à
MM. Lary et Maris, à M'"^' Auge, Degraëf et Romain,
était excellente. M. Morvand avait apporté tousses
soins à bien monter cette partitionnette qui répondait
à son idéal artistique et grâce à laquelle il empocha
quelques bons billets de mille.
La première grande nouveauté de la saison fut
Samson ei DaMla, joué le jeudi 18 février 1892.
L'admirable chef-d'œuvre de Saint-Saëns était sacrifié
d'avance. Pour cette œuvre, il est nécessaire avant
tout d'avoir une Dalila. Or, M™"Bénatti, ex-chanteuse
d'opérette, était absolument insuffisante à remplir ce
rôle, l'un des plus difficiles du répertoire. Il fallait
toute l'ignorance musicale de M. Morvand pour avoir
la pensée de confier Dalila à une interprète qui n'avait
pour elle que sa bonne volonté. Bucognani chanta
446 LE THÉÂTRE A NANTES
Samson d'une manière fort heureuse. M. Mondaud
tint avec une superbe autorité le rôle du grand-
prêtre. La jolie Claire Ory-fut fort applaudie dans le
ballet. Les autres rôles, conflés à \JM. Louyrette et
Combes-Ménard, étaient tenus convenablement. Les
chœurs furent détestables. Quant à l'orchestre, il
prouva une fois de plus à quel point il était tombé
entre les mains de son chef, Abraham Lévy. La mise
en scène, la figuration étaient absolument gro-
tesques. Par contre, les décors, constatons-le, étaient
des plus convenables. M. Morvand avait daigné faire
brosser ceux du second et du troisième acte. L'écrou-
lement du temple était vraiment réussi. Dans de
pareilles conditions d'interprétation de la part du
principal rôle, de l'orchestre et des chœurs, comment
s'étonner du peu d'empressement que mit le public à
venir entendre Samson et Dalila ??
Une autre belle œuvre, Le Rêve, de mon ami
Alfred Bruneau, ne devait pas être plus favorisée.
Cette partition extrêmement difficile demandait de
longues répétitions. Selon son habitude, M. Morvand
en hâta les études. Quand le compositeur arriva à
Nantes pour les dernières répétitions, il trouva son
œuvre à peine sue. Plusieurs fois Bruneau fut sur le
point de reprendre le train ; cependant il se contint,
et il eut raison. Il put ainsi diriger son œuvre, ce
qui valait mieux que de la laisser livrée, le soir de
la première, à l'insuffisance de M. Lévy. Le Réi'e se
joua le mardi 22 mars 1892. L'auteur fut plusieurs
fois acclamé par une salle vivement émotionnée par
la sincérité et la beauté de ce drame lyrique de pre-
mier ordre. M. Mondaud fît une superbe création du
LE RÊVE 447
rôle de Févêque. Jl le chanta et le joua en artiste
consommé. Le rôle de Félicien ne convenait pas aux
moyens de Bucognani, qui s'y montra assez mé-
diocre. Musicienne et chanteuse accomplie, M^^ Mon-
daud-Panseron eût été une parfaite Angélique sans
la ténuité de son organe. M. Gorabes-Mesnard et
M™« Bénatti tinrent les rôles d'Hubert et d'Hubertine
d'une façon vraiment remarquable. M. Morvand joua
Le Rêve dans des décors en loques. D'ailleurs, de
même que Samson et Dalila, Le Rêve n'avait été monté
que pour obtempérer au cahier des charges et, dès la
seconde représentation, il fut relire de l'affiche pour
céder la place à quelque opérette sans valeur.
A la fin d'avril, M'"° Bouland revint voir ses amis
nantais. Inutile de dire quet accueil enthousiaste on
lui fit dans Carmen et Joséphine vendue par ses
Sœurs. M'"»^ Vaillant-Couturier vint chanter Faust.
Les nombreux admirateurs de cette artiste, qui avait
fait jadis les beaux jours de notre scène, constatèrent
avec regret que l'heure du déclin semblait avoir sonné
pour elle.
Pendant cette saison, on joua encore deux mau-
vaises opérettes : L* Oncle Célestin et r Amour
■mouillé, et l'on reprit la Grande Duchesse et la
Belle Hélène, ainsi que le Cid qui n'avait pas été
joué depuis la première direction Paravey. On repré-
senta aussi un charmant petit opéra-comique inédit :
le Maître à chanter, de M. Martin de Witkowski,
et un opéra en un acte, pompeusement qualifié de
drame lyrique : Rosaline, de M. Râteau.
La basse Isnardon vint en représentation. Une
élève de notre Conservatoire, M^'^ Elvéda Boyer,
4i8 LE THEATRE A NANTES
douée d'une voix fort sympathique, parut aussi pour
la première fois sur la scène dans Mignon et obtint
un vif succès.
L'électricité fut, pendant cette saison, installée à
Graslin. L'inauguration du nouvel éclairage eut lieu
le 26 décembre 1891, avec Sigurd.
Tournées : Charlotte Corday \ le Testament de
César Girodot ; Ma Cousine; Monsieur rAbbé;
l'Enfant Prodigue (ces trois pièces avec Marie Kolbi.
Ma Gouvernante ; Blanchette ; Leurs Filles ; Tante
Léontine ; V Ecole des Veufs ; les Maris de leurs
Filles ; la Dupe ; /es Revenants ; la Puissance des
Ténèbres (ces huit pièces avec M. Antoine et la troupe
du Théâtre-Libre). La Mégère apprivoisée (Goquelin);
la Famille Pont-Biquet^ Feu Toupinel; la Cagnotte
(Brasseur).
M. Morvand ayant déclaré, qu'à tout prix, il ne res-
terait pas une troisième année à Nantes, la direction
des théâtres fut déclarée vacante. Plusieurs postu-
lants se présentèrent, entre autres M. Castex, qui
devail l'année suivante décrocher la timbale. Peu à
peu cependant tous les candidats se retirèrent, à la
suite d'avis prétendus charitables. Le temps s'avan-
çait et la ville commençait à être très ennuyée, lors-
que M. Morvand réapparut en sauveur. Cédant aux
sollicitations de M. Guibourd , il consentit — le
pauvre homme! — à se sacrifier et à conserver une
troisième année la direction.
En retour, M. le Maire de Nantes lui laissait la
liberté de remanier à son gré le cahier des charges.
DIRECTION MORVAND 449
M. Morvand, comme on va le voir, se montra d'une
discrétion qu'on ne saurait trop louer. Il se contenta
seulement de réduire à six mois la saison d*opéra et
d'effacer du cahier des charges la clause concernant
l'obligation de monter deux œuvres nouvelles. Tant
qu'il y était, M. Morvand aurait pu exiger davantage;
son bon ami Guibourd aurait immédiatement opiné du
bonnet. Le Maire de Nantes n'a-t-il pas été jusqu'à
faire voter dans la séance du 12 avril 1892, par un Con-
seil tout à sa dévotion, un crédit pour acheter les
décors de Lohengrln. Or^ aucun décor n'a été fait
pour cette œuvre. Dans la même séance on vota aussi
rachat des décors de Saynson et Dalîla. Pour ceux-là
rien à dire, mais acheter à M. Morvand des décors
qui n'ont jamais existé, voilà ce qui peut s'appeler un
comble ! !
J'ai déjà dit, à propos du cahier des charges de l'an-
née précédente, que la suppression de l' opéra-comique
équivalait à une augmentation de 35,000 francs. Avec
la réduction de la campagne lyrique à six mois, on peut
affirmer hardiment que la subvention accordée par la
municipalité Guibourd à l'un des directeurs les plus
médiocres, au point de vue artistique, qui soient venus
à Nantes, s'est élevée, pour la campagne 1892-
1893, au chiffre de 150,000 francs, ainsi répartis :
100,000 francs en espèces et 50,000 francs d'écono-
mies réalisées par la faveur faite au directeur de sup-
primer l'opéra-comique et le septième mois d'opéra.
On ne saurait donc se montrer trop sévère pour l'Ad-'
ministration qui, non contente d'avoir porté un coup
fatal à l'art musical dans notre ville, en détruisant la
Société des Concerts Populaires, gorgeait d'un énorme
450
LE THEATRE A NANTES
subside un directeur qui, pendant les deux années pré-
cédentes, avait éloquemment prouvé que sa place
n'était pas à la tête de notre première scène.
SAISON j 892- 1893.
MM.
J. MORVANI), DlIlEClEili.
Abraham LKVV, l"cliefdor-
cliesLre.
CARTIER, 2"'cliof.r<.rcli('>hv.
ISAAC, r(''giss(Mir.
MM.
BUCOGNAM, fort. I.'iior.
ART EL, 2» tV'iior.
MONTFORTJiiiryloiHlt'iîniiKl
ojj<''rîi.
(iARDUNL Itasso iiolile.
(iOCRDON, liasse cliaiilanle.
MORDKT, trial.
DUCOS. laiii.'dc
FABER, !2« ba.s.sc.
DECH^NE, > Itujor.
ROLAND, comique.
M'"'»
NUIRET DE VA RENNES.
lai cou.
Paulinr rocher, ronirallo.
DCRANTV, e.lianleuse légère.
SAINT- LACRENT . eliau-
t(Mise frop'T.'lle.
LECION. I" (liiga/.oli.
METIVIER, ,?• dusazoïi.
DASVKDA. diiéiriie.
Ballet
1 1 E NN ECART, niailre.s.se.
DiNAii l>0RROn.1'«(laiist
BOSSr. seconde i<l.
l'IATTL travesti.
Cette troupe était au dessous du médiocre. Mettons
cependant de côté M. Bucognani, toujours en faveur
auprès du public, et M''*' Pauline Rocher, une chan-
teuse de première ordre, doublée d'une excellente
tragédienne. Malheureusement, après un excellent
début dans la Favorite, M'^« Rocher tomba gravement
malade d'une pleurésie. Quand, au bout de trois mois,
l'i^rtiste fut entièrement remis3, elle n'eut plus, de-
vant les tracasseries qu'elle eut à subir, qu'à céder la
place à l'artiste que M. Morvand avait fort économique-
ment engagée pour la remplacer. Dès le soir de l'ou-
verture le public, par son attitude, montra qu'il avait
assez de M. Morvand et de ses ficelles et qu'il n'avale-
rait pas, cette année, toutes les couleuvres présentées.
DIRECTION MORVAND 451
C'est ainsi que, la mort dans Tàme, le directeur fut
obligé de congédier M. Gardoni, M"^es de Varennes,
Duranty et Métivier. W^^ Duranty, ancien premier
prix du Conservatoire de Nantes, douée d'un filet de
voix atteignant à peine le premier rang du parquet,
et d'un joli talent de vocalisation, avait été appelée
par M. Morvand à faire ses débuts sur la scène Gras-
lin, comme première chanteuse légère, aux appointe-
ments de 600 francs. C'était une jolie économie, quand
on songe qu'à Nantes nous étions habitués jadis à
des chanteuses légères, comme M'"'^*' La voix , De-
reims, Lacombe-Dupez, Rabany, Vaillant-Couturier,
Jouanne-Vachot , Ismaël-Garcin , etc., etc., payées
de 3 à 4,000 francs par mois. Malgré toutes les sym-
pathies que le public nantais pouvait avoir pour sa
jeune compatriote, il était impossible qu'il acceptât
de voir tenir par une élève cet emploi important. Sur
l'ordre exprès de la Municipalité, M. Morvand con-
gédia M"« Duranty. Il engagea une nouvelle chan-
teuse légère, M^'*^ Siebens, aussi médiocre artiste d'ail-
leurs que jolie femme. Quant à M"« Duranty, après
avoir subi comme de juste une diminution d'appointe-
ments, on nous la conserva comme seconde dugazon.
Un autre de nos compatriotes, le baryton Montfort,
très discuté, fut sur le point, lui aussi, d'être congé-
dié; mais des considérations, étrangères à l'art, le
firent maintenir sur notre scène. En remplacement de
M'"« de Varennes, M. Morvand nous ramena M"" La-
ville-Ferminet, qui venait de résilier son engagement
à Lyon. La basse Bourgeois, artiste à l'organe su-
perbe, au remarquable talent de chanteur et de comé-
dien, prit la place de M. Gardoni. M^e Dasvéda fut
452 LE THÉÂTRE A NANTES
remplacée par M"» Fleur y-Pillard. M"« Rouvière fut
appelée à remplir remploi laissé vacant par M^^* P.
Rocher. D'une médiocrité absolue, cette artiste ne
parut que rarement sur la scène. Dans le courant de
janvier, d'ailleurs, M. Morvand, sentant l'hostilité du
public contre cette pseudo-contralto, engagea pour
la suppléer notre jolie compatriote M^'*^ Elvéda Boyer,
chanteuse à la voix un peu faible, mais agréable, et
artiste pleine d'intelligence. 11 faut encore signaler,
parmi les artistes de cette troupe, la charmante Saint-
Laurent , toujours très applaudie, et le baryton d'o-
péra-comique Broussan, bon chanteur et comédien
aimable.
Devant l'insuffisance de la première troupe présen-
tée, la critique théâtrale se montra quelque peu sé-
vère envers l'impressario qui abusait ainsi de la
situation exceptionnelle qu*ane Municipalité impru-
dente lui avait faite.
MM. Gustave Rabin, dans le Phare de la Loire ;
Paolo, dans le Nouvelliste ; Darthez et Destranges,
dans L* Ouest' Artiste ^àxveni carrément leur façon de
penser.
M. Morvand est d'un caractère quelque peu
chatouilleux ; il n'admet guère la critique. Dès le
premier mois de la campagne, il supprima les
entrées du Nouvelliste, auquel il savait pouvoir tou-
cher sans avoir rien à craindre, ce journal ne faisant
pas partie du Syndicat de la Presse. Quant à L' Ouest-
Artiste, qui, lui, est du Syndicat, il ne lui fit subir le
sort du Nouvelliste que plusieurs mois plus tard,
quand il comprit qu'il n'avait plus chance de demeu-
rer à Nantes. M. Morvand ne garda plus alors aucun
WERTHER -— ELENA SANZ 453
ménagement envers les journalistes qui osaient dire
tout haut ce que la plupart pensaient tout bas.
La seule nouveauté sérieuse de la saison fut Wer-
tlier, joué le 25 février 1893. Pour la première fois,
Massenet ne vint pas à Nantes pour diriger son œuvre,
dont rinterprétation confiée à MM. Bucognani, Mont-
fort, Gourdon, Ariel , M^^s Laville-Ferminet et
Duranty, fut des plus faibles. Nos artistes de grand-
opéra se sentaient mal à l'aise dans cette œuvre de
demi-caractère. Deux décors nouveaux furent faits
pour Werther. Celui du dernier acte représentant le
village de Walheim sous la neige, est d'un fort pitto-
resque effet.
Hérodiade fournit une fructueuse reprise, grâce à
MM. Bucognani, Bourgeois, et à M'"^ Laville qui
s'y montrèrent supérieurs. Lohengrin et Sigurd furent
encore cette année indignement massacrés. Dans le
rôle d'Hagen, de l'opéra de Reyer, M. Bourgeois se
tailla un grand et légitime succès.
L'opérette, comme toujours, eut les honneurs de la
saison. Outre une foule de reprises, on joua deux
inepties nouvelles : les Vingt-huit jours de Clai-
rette et Toto.
Samson et Dalila reparut sur l'affiche avec une
DaUla hors ligne, M"^*^ Elena Sanz qui, pendant deux
soirées, tint sous le charme tous les amateurs de mu-
sique vraie. Malheureusement, avec sa maladresse
habituelle, M. Morvand augmenta tellement le prix
des places, que la seconde représentation eut lieu
devant une salle presque vide. M^^^ Elena Sanz se fit
aussi applaudir dans Carmen, qu'elle joue avec un
talent tout personnel.
4d4 le THEATRE A NANTES
Deux jeunes filles, nos compatriotes, M^^^^ Maréchal
et Barrau, se firent entendre pendant la saison à
Graslin, la première dans Le Trouvère , la seconde
dans le 4« acte de La Favorite. Elles furent sympa-
thiquement accueillies par le public.
Pendant le mois d'avril, on monta, sans décors
nouveaux, une grande féerie-opérette. Le Voyage de
Suzetie. Une jolie chanteuse, Mii« Blanche Marie, qui
paraisait dans un costume de clown plus que désha-
billé, était le seul attrait de cette pièce.
Artistes en représentation : M^^Perdrelli, M"^" Tar-
quini d'Or, M"«Castellanet(?),M"'*^Perrin-Theuler(? ,
Elena Sanz, Béraidi, Melchissédec.
Tournées : Les Dames de Buda-Pestlu I^e Chat
Noir, Le Juif Polonais, Le Système Rihadier, Le
Malade Lnaginaire (Marie Kolb) , Monsieur Chasse
(Marie Kolb), Champignol malgré lui. La Souris,
La Petite Marquise, la troupe du Chat Noir, lier-
nani (Mounet-Sully), Hamlet (Mounet-Sully). Le
Veglione, Le Monde on r on s'ennuie {Re\ch.emher^)^
Le premier Mari de France, Tricoche et Cacolet
(Brasseur).
Les 11 et 12 aoiit, la Comédie Française devait
venir donner deux représentations. Le 10, malgré
une location qui dépassait déjà 5,000 francs, des
bandes annonçaient que les soirées n'auraient pas
lieu. Une fumisterie pareille, digne d'une troupe
de passage de cinquième ordre , fut sévèrement
jugée.
DIUEGTION MORVAXL) 40.)
Les trois années de direction de M. Morvand ache-
vèrent la décadence de notre Grand-Théâtre. Jamais
encore notre première scène n'était tombée aussi bas.
Toutes les œuvres sérieuses étaient d'avance sacrifiées
par un directeur qui n'apportait ses soins qu'à l'opé-
rette. On répétait à peine les grands opéras alors qu'on
consacrait des six, huit répétitions à des élucubratiôns
de sixième ordre. Trois ou quatre artistes de valeur
égarés au milieu de nullités dont on n'aurait pas voulu
à Garpentras ; une mise en scène absolument piteuse ;
des chœurs détestables ; une maîtresse de ballet insuf-
fisante ; voilà ce que nous valut la direction de cet
impressario qui, grâce à des avantages énormes et à
des trais extrêmement restreints, fit de gros bénéfices
pendant les trois années qu'il exploita le Théâtre
Graslin.
Dans son rapport sur la question théâtrale, M. Guis-
thau appréciait ainsi au Conseil municipal, le 8 février
1893, l'administration Morvand :
<^ La campagne théâtrale 1891-92 peut compter
parmi les PLUS MAUVAISES. Elle est menacée de
n'avoir d'égale que ceîle qui se poursuit à l'heure
actuelle (celle de 1892-93).
» Nous n'avons pas à rechercher toutes les raisons
d'être de cet état d'infériorité. Nous ne voulons
même pas nous demander si la direction de nos
théâtres n'a pas été par erreur et de bonne foi confiée
A UN HOMME AUSSI IMPRÉVOYANT EN MATIÈRE d'art
que soucieux de ses intérêts commerciaux
)) Si l'on en croit le cahier des charges, on doit
456
LE THEATRE A NANTES
compter sur une troupe de grand opéra de premier
ordre. L'expérience des deux dernières années
PEUT PERMETTRE D'APPRÉGIER, SANS PLUS DE COM-
MENTAIRES. ».
Inutile d'insister. Les faits, dans leur brutalité, sont
assez éloquents par eux-mêmes.
XXIX
THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE
LES ITALIENS. — TROUPES DIVERSES
(1867-189:^)
A construction du théâtre de la
Renaissance est due à Tinitiative
de MM. Touchais frères, qui dé-
pensèrent des sommes considérables
dans cette entreprise et, finalement,
s'y ruinèrent. Depuis longtemps , le besoin
d'une seconde salle, plus grande que la pre-
mière , où Ton pourrait donner des grands
concerts , des conférences , des distributions de
prix, se faisait sentir à Nantes. L'élévation du nou-
veau théâtre venait donc à son heure.
Les travaux commencèrent en 1867 sous la direc-
tion de M. Ghenantais. On eut de grandes difficultés à
surmonter pour étabfir solidement les fondations. Une
458 LE THÉÂTRE A NANTEr
source, qui, il n'y a pas longtemps encore, envahissait
souvent les dessous du théâtre, causa, dès Tabord, de
nombreux ennuis. Cependant la construction marcha'
assez rapidement, La salle avait été inslalléo de façon
à être transformée en cirque par le simple arrange-
ment du parterre en piste.
La Renaissance occupe une superficie triple de celle
de Graslin. Le diamètre de la salle est de 36"'40. Le cadre
de la scène a 13"»70, soil 5 mètres de plus ([ue celui du
Grand-Théâtre. La hauteur est de 16 mètres. Les des-
sous ont une profondeur de 7'"25. Le plafond a 2.") mètres
de diamètre; il se compose de quatorze arcades, dont
sept sont mobiles et peuvent s'ouvrir pour éclairer
et aérer la salle. Il est orné de compartiments repré-
sentant des peintures allégoriques : tragédie, comédie,
musique, et des sujets antiques : bacchantes, faune
lutinant une chèvre, courses de chars. Des bustes d'ar-
tistes illustres, peints en reliefs : Beethoven, Mozart,
Méhul, Meyerbeer, Halévy, Hugo, Voltaire, Malibran,
Rachel, Mars, Déjazet, concourent aussi à l'orne-
mentation du plafond. L'encadrement de la scène est
surmonté de deux statues dues à M. Ménard : la tra-
gédie et la comédie assises et supportant les armes de
la ville. Les décorations de la salle et le rideau furent
faits par M. Gambon. Ce rideau, qui a été remplacé
depuis, représentait une vue du port de Nantes prise
des hauteurs de Sainte- Anne ; il était fort réussi. Les
décors furent brossés par M. Dernier.
La salle primitive contenait 3,094 places. Elle se
composait d'un vaste parterre en forme de corbeille
surmonté de trois rangs de pourtour. Au-dessus s'éta-
geaient, en gradins et non en galeries, cinq rangs de fau-
LA RENAISSANCE 459
leuils et cinq rangs de places de premières. Un rang de
loges entourait ces dernières. Soutenu par de légères
colonnes de fer, un immense amphithéâtre contenant
les secondes, les troisièmes et les quatrièmes s'élevait
jusqu'au plafond. A droite et à gauche de la scène, il y
avait aussi des baignoires grillées. Une écurie pour
30 chevaux était installée à gauche de la scène. Un vaste
foyer, que Graslin envie justement à la Renaissance,
orné de colonnes en fonte peintes en imitation de mar-
bre, prend la largeur de la façade sur la place Bran-
cas. Cette façade assez simple se compose de quatre
colonnes d'ordre composite placées deux à deux de
chaque côté des larges fenêtres éclairant le foyer. On
remarque entre autres ornements deux têtes de che-
vaux qu'on ferait bien de faire disparaître aujourd'hui
qu'on a renoncé à louer la Renaissance à un cirque.
Une marquise vitrée abrite les baies du vestibule.
1867-1868
L'inauguration de la nouvelle salle , quoique
qu'elle fût loin d'être entièrement achevée, eut lieu
le 25 décembre 1867. La troupe du cirque GioHi donna
une série de représentations.
L'ouverture définitive de la Renaissance eut lieu le
1 i mars 1868. MM. Touchais avaient confié la direc-
tion de leur théâtre à M. Guillaume. Le spectacle
était composé ce jour-là du Misanthrope joué avec le
concours de Lafontaine et de M"« Lloyd.
M. Guillaume fit venir de nombreux artistes en
représentation. On applaudit successivement Lafon-
taine dans Dalîla^ Neuville, des Variétés, Charles
460 LE THÉÂTRE A NANTES
Bataille, M'"*' Normann-Nérida , violoniste de beau-
coup de talent, Laferrière, M^'es Déjazet et Ugalde.
1868-1869
M. Hubert succéda à M. Guillaume. La féerie de
Peau-d'Ane, qui fut montée avec luxe, céda bientôt la
place à une troupe italienne.
Alors commença la plus brillante période de la
Renaissance. On s'engoua à Nantes du répertoire et
des artistes transalpins et Graslin fut délaissé pour la
salle Brancas, qui devint bientôt le rendez-vous de
toute la haute société nantaise, notamment de celle des
Cours,
Cette première troupe italienne était ainsi composée :
^[nics
MM.
LAURA-HARRIS,
«oprano.
DÉMERIO-LABLACHE,
contralto.
SALVANI,
coinprimaiia.
TOMBESl,
1" ténor.
TERRONI,
'2' ténor.
STROZZI,
baryton.
ORDINAS,
basse profonde.
ROGCO,
basse boutle.
STEVENS,
chef d'orchestre
Tous ces artistes étaient excellents. M'i« Laura
Harris était une charmante chanteuse d*un talent très
distingué. M'"« Démério-Lablache possédait un splen-
dide contralto. On applaudit aussi dans le courant de
la saison un autre ténor de grand mérite, M. Délia
Roca.
Tombesi et Strozzi avaient des voix magnifiques. Le
premier fit bientôt tourner toutes les têtes. C'était un
LES ITALIENS 461
délire. A ses adieux il reçut un nombre fabuleux de
bouquets.
Pendant cette saison, on joua pour la première fois
Il dallo in Maschera, de Verdi, devant une salle
superbe, resplendissante de toilettes luxueuses et d'ha-
bits noirs. Succès complet.
Pendant l'été, des concerts populaires, sous la direc-
tion de M. Bernier, furent organises. Les places les
plus chères étaient à deux francs. On jouait tous les
jours.
1869-1870
Les résultats donnés par la première saison ita-
lienne avaient été si brillants, qu'une nouvelle troupe
S9 forma pour l'exploitation de la Renaissance.
MM. LINZI-GHELLY, 1" ténor.
M'
MAREÏTI,
2e ténor.
STROZZI.
baryton.
GENIBREL,
2= basse.
TOMUGASSO,
basse comique.
LATIRA-HARRIS.
2« chanteuse.
LUCGHEST,
id.
LABLAGHE,
BENARGHI,
contralti.
BARAZOTTI,
soprano dramatique.
Cette seconde saison fut ouverte par Faust. On
coupa les tableaux du Hartz et du Walpurgîs, En
revanche, on chanta deux airs qui n'existent pas dans
la partition française.
M™« Lucchesi, jeune et jolie femme, douée d'une
voix magnifique, remporta un vrai triomphe dans le
rôle de Marguerite.
462 LE THÉÂTRE A NANTES
La rentrée de Laura-Harris fut accueillie par des
transports d'enthousiasme. On jouait ce soir-là la
So7nnambula^ et la représentation, si bien commen-
cée, faillit se terminer tragiquement. Une fuite de gaz
détermina dans les irises un commencement d'incen-
die. On s'en rendit maître promptement. Dans la salle
personne ne bougea, quoique plusieurs spectateurs
aient crié : « Au feu! »
Le 10 novembre 1809, ou exécula la Messe de
Rossini avec une interprétation exceptionnelle :
M'""» Alboni et Marie Battu, MM. Hollier, ïagliaflco,
le violoniste Vieuxtemps, le contrebassiste Bot-
tesini, prêtèrent leurs concours à cette superbe audi-
tion.
Cette année-là, l'exploitation italienne marcha moins
bien que pendant la saison précédente. La troupe était
moins bonne, enfin on commençait à se lasser de ce
répertoire usé et rococo, borné au Nord par Lucia,
au Sud par la Somnambiila, à l'Est par / Puritani^
à l'Ouest par Linda. Le Ki novembre, la Renaissance
ferma ses portes.
MM. Touchais commençaient déjà à avoir assez de
leur théâtre qui ne rapportait pas l'intérêt de l'argent
dépensé pour sa construction. Il fut question alors de
le mettre en loterie pour devenir ensuite la propriété
de la ville. Le projet n'aboutit pas.
En décembre, une troupe lyrique française, sous la
direction de M. Bouzeois, dut exploiter le théâtre,
mais l'autorité militaire ayant refusé de prêter les sol-
dats pour chanter les chœurs, les représentations ne
purent avoir lieu.
Au mois d'avril, une troupe italienne de passage,
LA RENAISSANCE WS
dont faisaient partie laKrauss et Nicolini, donna quel-
ques représentations.
Déjazet se fit aussi entendre à la Renaissance pen-
dant cette saison.
1870-1871
Une troupe sous la direction de M. Ribert exploita
le théâtre pendant le mois d'avril. On joua une revue
assez amusante : La Grande Dépêche, due à la colla-
boration de notre concitoyen M. Bureau et du dessi-
nateur Gollodion.
i871-187^2
Toujours sous la direction Ribert on monta La
Belle irélène avec Desclauzas, Rhoiomago, La Reine
Crinoline.
M™« Ernst vint en janvier 1872 et obtint un vif suc-
cès en lisant différentes poésies de nos grands poètes.
Le 27 janvier, la direction passa aux mains de
M. Vidaillet, qui joua l'opérette, la comédie, le vaude-
ville. Nous remarquons dans la troupe lenomd'Arnal.
C'était le neveu du célèbre comique. Cette nouvelle
direction n'eut qu'une durée éphémère.
Le 18 avril, la Renaissance ouvrit de nouveau ses
portes sous la direction de M. Beaugé, le fils de la souf-
fleuse du Grand-Théâtre. Entre autres pièces, il joua
un grand drame militaire intitulé : Le Siège de Paris.
Thérésa, Lafontaine qui joua 2?w?/-Z?/a.s\ Pasdeloup
et son orchestre vinrent en représentation.
Dans le courant de juillet, Beaugé mit en répétition
Rabagas., une pièce de Sardou bourrée d'allusions
anti-républicaines, dont la représentation à Paris avait
464 LE THEATRE A NANTES
fait beaucoup de tapage. Le Phare de la Loire pro-
testa dans un article violent auquel Beaugé répondit.
Toute une polémique s'engagea. Finalement le maire,
qui était alors M. Leloup, interdit la représentation.
Le 28 septembre une grande représentation eut lieu
au bénéfice de la vieille souffleuse de Graslin, M™*
Beaugé. On joua le Dépit amoureux et Tartufe avec
M. Savary de la Comédie-Française.
Cette année MM. Touchais offrirent à la ville de lui
céderlaRenaissancepour unesommede250.000 francs.
Le Conseil municipal autorisa l'Administration à étu-
dier de près la question.
1872-1873
Une Société, patronnée par MM. le général Mellinet,
Arnous-Rivièrc, Boistard, L. Bourgault-Ducoudrayet
Coinquet se forma en commandite pour exploiter la
Renaissance. Le capital était de 300,000 francs divisés
en 600 actions de 500 francs chacune. Tout sous-
cripteur de trois actions avait droit à trois entrées rédui-
tes. Le baryton Strozzi, qui s'était créé de nombreuses
relations dans la société nantaise, avait été choisi
comme administrateur-«iérant. La troupe italienne
réunie par Strozzi était bonne, mais ne fit pas ses frais.
Parmi les artistes qui en faisaient partie, il faut citer
en première la ravissante Zina Dalti, chanteuse d'ex-
pression en même temps qu'étourdissante vocaliste.
Mmes Sonniéri et Carracioli étaient elles aus:fi des can-
tatrices de valeur. Le ténor Carrion était parfait. Les
chœurs et l'orchestre étaient médiocres.
En mars on donna de belles auditions du Stàbat
Mater de Rossini.
LA RENAISSANCE 465
Frédéric Lemaitre, bien vieux, bien usé, vint en
représentation.
1873-1874
MM. Ghesser et Verpy prirent la direction et
jouèrent le drame et la comédie.
Ces directeurs montèrent La Femme de feu, pièce
tirée du fameux roman de Belot qui, comme on lésait,
se passe en partie à Nantes et Marceau ou les Enfants
de la République. La Préfecture interdit de chanter
la Marseillaise et, à la seconde représentation, interdit
l'œuvre elle-même. On assista ainsi à ce fait curieux,
d'une pièce républicaine et du chant national républi-
cain, mis à rindex par un fonctionnaire de la Républi-
que, Il faut venir en France pour voir ces choses-là !
Quelques années plus tard Marceaw devait encore être
cause d'un incident beaucoup plus grave.
Déjazet se fit applaudir dans différentes pièces de
son répertoire.
1874-1875
A signaler seulement quelques troupes de passage :
La Maison du Mari avec Laferrière, Toto chez Tata
(Céline Ghaumont).
Deux grands concerts furent aussi donnés pendant
cette saison dans la salle Brancas : celui de la Nilsson
avec Sivori et Servais et celui de l'irapressario Ulmann
qui faisait une tournée avec Planté, Diaz de Soria,
Sivori, Alard et Franchome.
1875-1876
Tous les journaux menaient depuis quelques années
une vive campagne en faveur de l'achat de la Renais-
4GG LE THÉÂTRE A NANTES
sance par la ville. Le Conseil autorisa cet achat, dans
sa séance du 2 mars 1875, pour une somme de
200,000 francs. Le monument avait coûté jadis plus de
800,000 francs.
A partir de cette année Texislence propre de la
Renaissance est absolument finie. Elle se confond
désormais avec celle du Grand-Théâtre. Cependant
la ville, pour quelque temps, se réserva le droit de
louer la Renaissance à un cirque durant les deux
mois d'hiver. Signalons rapidement les principaux
faits qui se sont passés, salle Brancas, pendant ces
dernières années.
Le Tour du Monde. Grand succès pour l'œuvre de
notre éminent compatriote Jules Verne. Le rôle
d'Aouda était tenu par M"" Hadamard, aujourd'hui à la
Comédie Française.
1870-1877
Grand concert donné par la Patti.
Superbe représentation de la Nijsson dans Faust.
En mars Faure vint jouer Faust, Hamtet et Guil-
laume Tell. Les représentations du célèbre baryton
furent des plus suivies. Après Guillaume Tell, les
choristes allèrent donner une sérénade sous les fenê-
tres de l'Hôtel de France où Faure était descendu.
Agar vint jouer Athalie avec les chœurs de Men-
delssohn.
On représenta aussi pendant cette saison le Voyage
dans la Lune.
1877-1878
Un arrêté municipal, en date du 22 décembre 1877,
interdit aux femmes légères de se placer ailleurs
LA RENAISSANCE 467
que dans les loges. Il faut croire que depuis la sup-
pression de la plupart de ces dernières, l'autorité a
renoncé à assigner aux hétaïres nantaises une catégo-
rie de places, car elles s'étalent ouvertement aujour-
d'hui aux fauteuils aussi bien qu'au parterre. Pour-
quoi, à Graslin, leur interdit-on alors l'accès des
premières galeries, si à la Renaissance on ne le fait
pas ?? Beautés de la logique administrative !!!
M. Goulon jugea à propos de faire, cette année, une
reprise de Marceau. Cette fois, la Préfecture ne s'y
opposa pas. La première eut lieu avec un grand
succès devant une salle comble, qui bissa la Mar-
seillaise. L'ordre ne fut nullement troublé. Quelle ne
fut pas, le lendemain, la stupéfaction générale lors-
qu'on apprit que le colonel Hubert-Gastex venait de
refuser au Directeur de lui continuer le concours de
la musique et de la figuration militaire, et avait inter-
dit à tout soldat de mettre les pieds à la Renaissance
tant qu'on y jouerait Marceau, pièce militaire et
patriotique où l'on commettait le crime de chanter
l'hymne national. Le Phare de la Loire publia même
le texte de l'ordre du jour adressé par le colonel aux
soldats. M. Hubert-Gastex fit démentir et prétendit
que cet ordre était seulement un communiqué à la
place. Quoi qu'il en soit, cet incident eut un retentis-
sement considérable et mérité. M. Laisant, à la
Chambre, interpella à ce sujet le ministre de la guerre.
Finalement, le colonel Hubert-Gastex fut déplacé.
Cette affaire fit à Marceau, pièce d'une digestion
difficile, une réclame extraordinaire. Pendant plu-
sieurs soirées, la Renaissance fit salle comble. A tour
de rôle, Guillemot et M^^« Reggiani chantaient la
468
LE THEATRE A NANiES
Marseillaise. Cette dernière, habillée pour la cir-
constance en Charlotte Corday, tenant à la main le
drapeau tricolore, soulevait un enthousiasme indes-
criptible.
1878-1879
Dans le courant de novembre 78, sur les quatre
heures du soir, un commencement d'incendie éclata
dans le magasin d'accessoires. Heureusement qu'on
s'en aperçut à temps. Il n'y eut que de légers dégâts
matériels.
La direction Lemoigne inaugura, pendant cette
saison, le système des matinées dominicales. Le succès
fut complet dès le premier jour et, depuis lors, ne
s'est pas démenti.
Tournée : V Assommoir.
1879-1880
Cette année, le Grand-Théâtre était en réparation
et la subvention était affectée à la réfection de la salle.
La Municipalité choisit, pour exploiter la Renais-
sance, M. Jourdan, qui était à la tète d'une Société
d'artistes. Aucun genre n'était imposé.
MM.
L. JOURDAN, Adminislralenr.
MARTIN, l" chcC irorcheslre.
JAMES, régisseur.
Comédie
MM.
VIALDY, 1" rôle.
LUTSCIIER. jeune 2» rôle.
RAYMOND. i« rôle.
WICTON.'>« rùU'.
SAINT-EMILE,:',» rôle.
PRUSPER, père uoblo.
MARTIN, amuureux comique.
MM.
.JAMES, comique.
DELORME, c()nii(|ue.
SAIRVIER, e(jmi.[iie.
MM"««»
MOINA- CLÉMENT, grand
premier rôle.
FmiESTV^ ^'l jeunes premières
STUANSKY, mère noble.
BOSSON, ingénuité.
DE SAIX. amoureuse.
AN G LA DE
MARCELLE
soubrettes.
CARLI, duègne.
LA RENAISSANCE
469
Opéra - Comique et
traductions
MM.
RODEVILLE, fort ténor.
Marcel DEVRIÈS, tciiur
double.
BARETTI. 2 ténor,
M AUGE, baryton.
COMTE, basse.
HALY, 2» basse.
GRACIANI, trial.
MM™««
GALLY-LAROCHELLE, !'•
clianteuse létière.
Jeanne ANDRÉE, jeune cban-
teuse.
SIBETTI, du gazon.
DE SAISE, 2* dugazon.
STRANSKY, duègne.
MM. Comte, Maugé et M™« Gally-Larochelle possé-
daient une certaine valeur. Le reste de la troupe était
des plus médiocres.
L'exploitation ne fut pas heureuse et se termina en
décembre. A partir de cette époque, il n'y eut plus
que de nombreuses tournées.
Nouveautés : M"'« Favart, Lequel ? le Cabinet
Piperlin, DoU-onle dire? Nounou, Gavaud, Minard
et Ci«.
Tournées ; L'Avare (Marie Kolb), les Martyrs de
Strasbourg^ la Cagnotte^ le Légataire Universel^ le
Mariage de Figaro, Jean-Nu-Pieds, Phèdre (Agar),
Jonathan^ le Fils de Coralie, GabrieUe (M™" Fa-
vart), Daniel Rochat, Robert Macaire^ L'Aventu-
rière^ les Lnutiles^ les Folies Amoureuses, le Voyage
de M. Perrichon, le Trésor, le Malade Imaginaire,
le Marquis de Villemer, le Demi- Monde (ces deux
pièces avec la troupe de l'OdéonJ, VAge ingrat.
Les 6, 7, 8 septembre 1880, les Nantais purent
enfin applaudir Sarah Bernhardt. L'immense salle de
la Renaissance n'était pourtant pas très pleine. Beau-
coup de personnes étaient encore aux bains de mer
et à la campagne. L'illustre artiste joua Adrienne
Lecouvreur et Froufrou, Elle fut accueillie par de
470 LE THÉÂTRE A NANTES
longs transports d'enthousiasme et couverte de
fleurs. Après la seconde représentation, un grand
souper lui fut offert chez Monnier. Sarah s'y montra
charmante de verve et d'esprit.
L'ancien directeur du Grand-Théâtre, M. Bellevaut,
faisait partie de cette tournée comme régisseur.
A partir de 1879, année de sa fondation, la Société
des Concerts Populaires donna ses concerts dans la
salle de la Renaissance. Il n*est pas dans le cadre de
cet ouvrage de faire l'historique de cette Société, qui
a fait faire à l'art musical à Nantes les progrès les
plus considérables. Disons toutefois qu'elle amena à
la Renaissance les plus grands compositeurs et les
plus brillants virtuoses.
1880-1881
Rien de particulier à signaler pendant la campagne
d'hiver.
Sarah Bernhardt revint le 8 et le 9 septembre à la
grande joie de ses nombreux admirateurs. Cette fois
la grande artiste joua la Dame aux Camélias qu'elle
n'avait encore jamais interprêtée à Paris et Hernani.
Pendant l'été, on fit subira la salle un remaniement.
Les loges des l"s sauf deux dans le fond et trois de chaque
côté, furent supprimées ainsi que les avant-scènes et
la 4« galerie. Un escalier de dégagement fut construit
pour les premières.
1881-1882
Pendant les mois d'hiver, aucun fait digne de
remarque. Pendant le mois de mai, la Compagnie des
LA RENAISSANCE 471
Excursions Panoramiques lîamilion s'installa dans
la salle Brancas.
1882-1883
Pendant la saison lyrique, toujours rien de bien
intéressant. Le petit train train ordinaire : matinées
le dimanche, par-ci par-là quelques soirées.
Les 21 el 22 juillet, Sarah Bernhardt, accompagnée
de Berton, joua Fœdora avec un immense succès.
Les Excursions Hamilton revinrent pendant le
mois de septembre.
1883-1884
On joua Peau d'Ane sans grand succès.
1884-1885 — 1885-1886
Rien de particulier.
1886-1887
M. Paravey donne les matinées du dimanche à
moitié prix. Cette innovation est accueillie avec beau-
coup de faveur.
1887-1888
De même qu'à Graslin, on entreprit à la Renais-
sance d'importants travaux de sécurité : rideau de fer,
bassins et herses d'eau, galeries extérieures, nouveaux
dégagements. On supprima aussi les quelques marches
qui existaient au bout des couloirs menant au par-
quet et on les remplaça par une pente douce com-
mençant à partir du vestibule. La salle fut aussi com-
plètement restaurée. Elle en avait besoin, car elle était
472 LE THÉÂTRE A NANTES
dans un état de délabrement complet. Elle fut repeinte
et tapissée à neuf. Enfin, on plaça un nouveau rideau
dû au pinceau de Lavastre. En voici la description.
A gauche, au premier plan, un grand escalier au
haut duquel se dressent un Temple grec et la statue
d'Apollon tenant sa lyre d'or. Au bas, deux colonnes
rostrales, puis un large quai dans toute l'agitation du
commerce. Au fond, la mer calme et tranquille sillon-
née de nombreux navires. Toujours à gauche, de
hautes falaises perdues dans un léger brouillard .
A droite, une draperie rouge avec les armes de Nan-
tes et de Bretagne, descend en plis harmonieux sur
une balustrade surmontée d'un Amour. Au pied de
la draperie se trouvent des masques, une flûte de
Pan et différents autres accessoires. Au bas, dans
l'encadrement, une vieille inscription latine signifiant :
VILLE DE NANTES. Ce rideau fort réussi est d'un
grand effet.
Les dessous qui étaient continuellement incrtidés
par la source qui, lors de la construction, avait donné
tant de soucis aux architectes, furent entièrement
asséchés. On construisit, à cet effet, un véritable
aqueduc.
M. Lebec dirigea tous les travaux avec son habileté
ordinaire. La restauration de la Renaissance et les
améUorations apportées au théâtre s'élevèrent au
chiffre de 1 1 7 ,380 francs.
N*oublions pas non plus, à propos des travaux con-
sidérables exécutés dans nos théâtres pendant l'année
1887-88, de rendre justice à l'activité et à Tintelii-
gence de M. Nicolleau, adjoint délégué aux Beaux-
Arts, qui s'occupa toujours avec un soin particulier
LA RENAISSANCE 473
et un intérêt constant de la situation artistique et
matérielle de nos scènes.
1888-1889 — 1889-1890
En fait de choses particulièrement intéressantes et
dont je n*ai pas eu l'occasion de parler à propos du
théâtre Graslin, je ne vois guère à signaler que les nou-
velles représentations de Sarah Bernhardt dans Jeanne
d'Arc et la Tosca les 19 et 20 juillet 1890.
1890-1891 — 1891-1892 — 1892-1893
Mounet-Sully vint jouer Hamlet (janvier 91), Ruy-
Blas et Œdipe-Roi (septembre 92).
Une panique eut lieu le dimanche 27 novembre 1892,
à la matinée où l'on jouait Robert. Au 3" acte, un
rayon de soleil s'étant glissé dans la salle, par un in-
terstice de fenêtre, un imbécile se mit à crier : Au feu !
On juge de l'émoi des spectateurs et de la bousculade.
Plusieurs dames se trouvèrent mal; enfin, le direc-
teur et le régisseur accoururent sur la scène et par-
vinrent à calmer la frayeur du public. Cet incident
aurait eu de graves conséquences si les spectateurs
n'avaient pu être rassurés à temps.
Dans le courant d'août 1893, une troupe de Daho-
méens fut exhibée dans la salle de la place Brancas.
XXX
THÉÂTRE DES VARIÉTÉS
(1835-1893)
L'ancien Riquiqui. — La nouvelle salle de la rue Mercœur
ANS un local assez primitif situé rue
du Calvaire, où se trouve aujour-
d'hui le n° 3, vint s'installer, en
1832, une troupe de marionnettes
dirigée par M. et M'"*' Leroux ,
troupe qui d'abord avait donné
des représentations en plein vent sur la
Petite- Hollande. Ce petit théâtre qui faisait
la joie des enfants mais non la tranquillité des
parents, avait reçu du public le nom de Riquiquî.
Cette appellation devait lui rester. Même, quand bien
des années plus tard, l'humble baraque se transforma en
un véritable théâtre, ce fut toujours pour les Nantais
Riquiquî.
Cependant cette troupe de marionnettes faisait des
476 LE THÉÂTRE A NANTES
affaires d'or ; d'année en année, un public plus nom-
breux se pressait sur ses rudimentaires banquettes. La
famille du père Leroux s'était accrue, les enfants
avaient grandi, s'étaient mariés. Us se mirent à jouer
entre eux quelques petites pièces et réussirent.
En 1854, Riquiqui, qui avait quitté depuis quelque
temps la rue du Calvaire pour s'installer rue Mer-
cœur, abandonna définitivement les marionnettes qui
avaient commencé sa fortune et se mit à jouer des comé-
dies sous le nom de Théâtre des Dèlassements-Comî'
ques. L'ouverture eut lieu le dimanche 6 août. Le
spectacle se composait de Bruno le Fileur, Pierrot^
La légende du Grand-Etang^ chantée par M. Léon,
âgé de six ans, et à' Une femme qui se grise. Le prix
des places était fixé comme il suit: premières, 1 franc ;
deuxièmes , 0 fr. 60 ; galeries , 0 fr. 40 ; parterre ,
0 fr. 25.
Cette tentative, qui réus-it, encouragea la famille
Leroux à continuer cette exploitation sous le titre de
Troupe Nantaise.
Ce fut seulement en octobre 1866 que l'ancien
Riquiqui adopta le nom de Variétés. A cette occa-
sion, on rappropria un peu la salle qui était loin
d'être luxueuse. Figurez-vous un espace assez exigu
entouré d'une simple galerie de bois. Au milieu, des
sièges peu confortables. La façade était formée d'un
encadrement de bois peint ; simple décor à moitié
eiïacé par la pluie. C'est dans cette salle malpropre,
enfumée, que la famille Leroux gagna sa fortune. Ce
petit théâtre qui jouait le drame, la comédie, le vau-
deville, était fréquenté par les ouvriers. Cependant le
bourgeois, de temps en temps, se risquait à y aller,
RIQUIQUI — LES VARIÉTÉS 477
quitte à recevoir sur la tête des pelures d*orange et
de pomme.
On changeait de spectacle deux fois par semaine.
Les samedi, dimanche et lundi on jouait le drame ; les
mardi, mercredi et jeudi, la comédie. Ce système
demeura toujours en vigueur à la salle de la rue
Mercœur.
En février 1872, les Variétés jouèrent une pièce
locale : Les Mystères du MarcMœ. Ce drame bien
noir, mais qui offrait un intérêt palpitant pour les
habitants du quartier, était dû, je crois, à l'un des
bons artistes de la troupe, M. Cardon, qui avait
épousé M^'^ Leroux.
En 1873, une revue du même auteur: Nantes à vol
d'oiseau, eut un très vif succès. A cette occasion,
toute la haute société nantaise défila à Riquiqui. Bien
souvent la mère Leroux ne put retenir un mouvement
d'orgueil en voyant une file de joyeux équipages à la
porte de son boui-doui.
En mars 1876, les Variétés firent une excursion
dans l'opérette oX jouèreni la Fille de Madame Ango t.
C'était assez drôle. Le chef d'orchestre jouait du piano
de la main gauche et battait la mesure de la main
droite.
Cependant M^e Leroux avait peu à peu amassé une'
fortune assez rondelette. La foule affluait toujours à
son théâtre. Elle résolut un jour de remplacer la bara-
que de bois par un véritable monument. Aussitôt dit,
aussitôt fait. Les travaux commencèrent et en quel-
ques mois un théâtre d'apparence sérieuse s'éleva sur
l'emplacement jadis occupé par la petite scène des
marionnettes.
478 LE THÉÂTRE A NANTES
Le nouveau théâtre a été construit par M. Moreau,
qui a tiré tout le parti possible de l'espace assez res-
treint mis à sa disposition. La salle est jolie et coquette.
Elle se compose de deux galeries, de fauteuils d'or-
chestre, d'un parterre et de quatre avant-scène. Pen-
dant quelque temps il y eut aussi à la première
galerie deux autres avant-scène, mais elles furent
supprimées. Le plafond, de forme ovale, est entouré
de douze petits panneaux représentant différents
sujets légers. Les balcons des galeries sont ornés des
attributs de la musique et de la comédie.
L'ouverture de la nouvelle salle eut lieu le jeudi 28
novembre 1878. Le spectacle était composé du Che-
veu Blanc^ de Jeanne qui pleure et Jeanne qui rit
et de Tromb-at- Cazar. Ce fut une véritable scène de
famille. La brave mère Leroux, âgée de près de 80 ans,
mais très vaillante encore et toute fière de sa longue
vie de travail, fut amenée sur la scène aux applaudis-
sements de tous et reçut plusieurs bouquets.
Alors commença pour les Variétés une période de
splendeur qui, malheureusement, ne devait pas durer
de longues années. La troupe était bonne. Il me suf-
fira de rappeler les noms de Delaville^ un premier rôle
df^ grand talent ; d'Alain, qui était en même temps
peintre décorateur et amusant comique; du désopi-
lant Besombes ; de Malbeuf ; du jeune premier
Dubiaux, qui épousa la petite fille de M'"^ Leroux,
Cécile Cardon; de M'"es Gardon et Allain, — les deux
filles de M. Leroux, — et de M"'« Besombes.
En 1880, profitant de la fermeture du Grand-Théà-
Ire et de la déconfiture de la troupe de la R.enais-
sanco, les Variétés jouèrent avec succès : les floches
RIQUIQUI — LES VARIÉTÉS 479
de Cornemlle. Pour cette occasion, deux chanteuses,
Mme Vernet-Lafleur et Berthe Féal, avaient été enga-
gées.
Un drame signala l'année 1881. L'administrateur
Malbeuf qui, comme comique, ne manquait pas d*un
certain talent, fut trouvé pendu à un portant.
La saison 1882 fut des plus brillantes. Deux pièces
eurent un immense succès : Quatre -Vingt' Treize de
Victor Hugo, où Delaville était très remarquable dans
le rôle de Cimourdain, et les Locataires de M. Blon-
deau qui, pendant trente rpprésentations, dilatèrent la
rate des Nantais. Dans celte comédie, Besombes éfait
absolument inénarrable. AUain y était aussi fort
drôle.
En août 1882, M™« Leroux mourut, âgée de 84 ans.
Ses derniers moments furent attristés par la venue
des huissiers. La construction du nouveau théâtre
avait coûté plus cher qu'on ne pensait tout d'abord.
M"ie Leroux s'était endettée; les frais plus considérables
n'avaient pas été compensés par les recettes, réduites
forcément par l'exiguïté de la salle, et finalement la
ruine venait briser toutes les espérances que la vieille
directrice avait fondées sur son cher théâtre.
Quelque temps après la mort de M^n^ Leroux, les
Variétés furent mis en adjudication et devinrent la
propriété de MM. Roy et Poisson.
M. Besombes père voulut alors prendre la suite des
affaires de M"^« Leroux. Mais il ne s'entendit pas avec
les propriétaires de la salle. Il fit construire, sous le
nom de Théâtre Nantais, une salle en bois, dans un
terrain vague, situé en face des Variétés, au coin de
la rue Mercœur et de la rue du Général-Meusnier.
480 LE THÉÂTRE A NANTES
En 1884, M. Besombes loua définitivement les Varié-
tés. Il y resta jusqu'en 1887, année où il abandonna
la direction après des affaires peu brillantes. Parmi les
artistes qui firent partie de sa troupe, il faut citer
M. Frespech, qui avait été, en 1874, administrateur du
Théâtre Graslin et les deux excellents comiques
Zynguet et Dargelès.
Au départ de M. Besombes, les Variétés passèrent
aux mains de M. Ganelly. Sous cette direction on joua
une amusante revue locale : Ah ! dame^ oui dame !
qui avait pour auteurs deux de nos concitoyens,
MM. André Richard et Paul Héraud, et un drame
fort intéressant d'un autre de nos compatriotes,
M. Jules Gringoire : Le Serment d'un Breton,
Cette pièce historique eut un grand succès et
obtint 17 représentations consécutives. Le soir de
la première, une dame, femme de l'un des héros figu-
rant sur l'affiche, se présenta au contrôle pour deman-
der si son mari, décédé, n'était pas malmené dans la
pièce. On la rassura et on lui offrit une loge.
En 1888, M. Vahncourt prit la direction. Parmi les
meilleurs artistes de sa troupe, il faut citer M. Bonarel
et M"« Yorelle. Une reprise de la Famille Benoiton
eut un vif succès. Le jeune Valincourt était excellent
dans le rôle de Fanfan.
En janvier 1890, la crise provoquée sur tous les
théâtres par Tinfluenza éclata sur les A^ariotés et
M. Valincourt fut obligé d'abandonner son théâtre. Le
Comité de la Presse organisa au bénéfice des artistes
de la rue Mercœur la grande représentation de Car
men^ avec M"'^ Bouland, dont j'ai parlé dans un autre
chapitre.
LES VARIÉTÉS 481
La saison 1890-91 se fit sous la direction de M. Ber-
thollot avec une troupe ne renfermant aucun artiste
digne d'être spécialement signalé. Au mois d'avril,
le théâtre fut acheté par un grand propriétaire,
M. Bélier, avec l'intention d'en faire une maison de
rapport. Néanmoins, cette transformation n'eut pas
lieu, mais la salle resta fermée pendant deux ans.
Dans le courant de février 1893, les Variétés rou-
vrirent leurs portes sous le nom de Théâtre des Arts,
avec M. Ricouard comme directeur. Le prix des pla-
ces fut augmenté. On ne joua que la comédie et
le vaudeville. La troupe était honne. Les principaux
artistes, MM. Bîanchet, Howey, M^'^s Leriche,
d'Ickles, de Givry ramenèrent par leur talent le public
à la salle de la rue Mercœur. Pourtant les affaires du
directeur ne furent pas brillantes. Après de fréquentes
relâches le Théâtre des Arts ferma définitivement ses
portes à la fin du mois de mars.
A plusieurs reprises, les directeurs qui se sont succé-
dé aux Variétés, et même certains conseillers muni-
cipaux, ont demandé que la ville subventionnât ce petit
théâtre. Jusqu'ici ces tentatives n'ont encore abouti
à rien. Les Variétés sont pourtant utiles à Nantes où
nous n'avons pas de troupe de comédie et il serait à
souhaiter que la municipalité vînt à leur aide d'une
façon quelconque, par exemple en prenant à sa
charge le loyer de la salle.
31
XXXI
SITUATION DU THÉÂTRE A NANTES
CE QU'ELLE EST
CE QU'ELLE DEVRAIT ÊTRE
(Octobre 1893)
)!^^^^^^i;^RRivÉ au dernier chapitre de cette
' *^ longue histoire, je crois que, comme
r^^rk conclusion, je n'ai rien de mieux à
** iyQv^ ^^^^^ ^^® ^® J^^^^ ^^ rapide regard
â¥!«Jîî5§fc' sur la situation actuelle de notre
Théâtre et sur les moyens à employer pour
l'améliorer.
Comme on a pu le voir par cette monographie
aussi complète que possible, le Théâtre à Nantes a
brillé d'un vif éclat. Aussi bien dans ce siècle qu'au
siècle dernier, notre ville a témoigné d'un goût des
plus prononcés pour les spectacles. D'excellents
artistes, dont beaucoup ont été ensuite à Paris, ont
brillé sur notre première scène. Graslin a connu, plus
peut-être qu'aucun autre théâtre de province, des
484 LE THÉÂTRE A NANTES
chanteurs de tout premier ordre, de parfaits en-
sembles de troupes, des soirées éclatantes. Parfois, il
est vrai, nous avons eu à déplorer l'obscurcissement
passager de sa réputation. Quelques campagnes détes-
tables, comme les dernières, d'autres simplement mé-
diocres, font tache çà et là dans cette histoire, mais
c'est l'exception. Le Grand-Théâtre de Nantes a compté
Jusqu'ici parmi les principaux de province et il jouit,
parmi les artistes, d'une grande réputation.
Il s'agit de ne pas déchoir. Malheureusement, nous
sommes sur une pente fatale. J'ai déjà dit au chapitre
XXVIII à quel degré d'abaissement était tombé le
Grand-Théâtre depuis quelques années.
L'incurie de la municipalité Guibourd qui, pendant
les quatre ans qu'elle demeura au pouvoir, manifesta
toujours pour l'art musical la plus profonde insoucian-
ce (i ) , nous avait valu les directions Morvand . Il ne devait
pas en être de même sous l'administration de M. Riom.
Le nouveau (!lonseil municipal se montra décidé de
relever le niveau artistique de notre première scène.
Autour de MM. Guist'hau et Teillais il se forma un
groupe pour demander au Conseil de ramener la sub-
vention au chiffre de 120,000 francs. La question théâ-
trale fut débattue dans la séance du mercredi 8 février
1893. La discussion fut chaude. L'Administration ne
proposait que le maintien des 100,000 francs.
Enfin, après un remarquable rapport de M. Ouist'hau
où les directions Morvand étaient vertement appré-
(1) Soyons justes. Nous devons à M. Guibourd rinstallation
sur le cours Gambronne des concerts en plein vent dirigés
]n\v 'Sï. Lévy.
CONCLUSION 48,"
ciées, et une longue discussion où MM. Guist'liau et
Teillais défendirent énergiquement Taugmentation
de subvention, la somme de 120,000 francs fut fina-
lement accordée par 17 voix contre 12.
Le favoritisme dont la municipalité Guibourd
avait fait preuve envers M. Morvand rendait abso-
lument indispensable un remaniement du cahier
des charges. Voici les principales modifications qui y
furent apportées. Beaucoup ne sont d'ailleurs, comme
on le verra, que le retour à l'ancien cahier des
charges.
1° Rétablissement deTopéra-comique.
2» Rétablissement du septième mois ile campagne
lyrique.
8° Rétablissement de deux opéras nouveaux à mon-
ter parcsimpagne.
4<» Rétablissement des débuts. Une Commission de
quinze membres choisis par le maire, tous les abon-
nés à l'année et les abonnés au mois à prix entier sont
appelés à prendre part au scrutin. Les débuts devront
être terminés à la fin du deuxième mois de la campa-
gne. Passé ce délai, le maire sera libre de résilier le
traité avec le directeur ou de lui retenir une somme
de cinq cents francs par jour de retard.
50 Suppression de l'orchestre municipal.
Les inconvénients de ce système étaient en réalité
plus grands que ses avantages. Quand le pauvre
Ed. Garnier demandait avec tant d'insistance dans le
Phare de la Loire la création d'un orchestre muni-
cipal, il ne voj^ait que le bon côté de la chose, c'est à-
dire que les musiciens n'étant plus engagés par le
directeur ne seraient pas soumis à des mutations
486 LE THÉÂTRE A NANTES
annuelles, que Ton pourrait ainsi conserver les valeurs,
éliminer les médiocrités et arriver en peu de temps à
posséder un orchestre de premier ordre. C'est ce qui
aurait du être, mais malheureusement c'est ce qui n'é-
tait pas. Malgré tout ce qu'on pourra dire, je prétends,
et beaucoup de musiciens impartiaux sont de mon
avis, que pendant sa municipalisation, l'orchestre a
déchu. Gela paraît bizarre, pourtant c'est comme cela
et je vais donner la raison de cette anomalie.
On a introduit dans une question purement artisti-
que une question de patriotisme et l'on a décidé que
pour faire partie de l'orchestre il faudrait être Fran-
çais ou du moins se faire naturaliser.
Beaucoup d'artistes étrangers refusèrent de se prêter
à cette combinaison. Or, la Belgique et l'Italie four-
nissent d'excellents instrumentistes qu'on peut avoir
à meilleur compte que des artistes français. Nos amis
d'Angers ne sont pas si bêtes, et ils accueillent toutes
les valeurs d'où qu'elles viennent. Qu'à prix égal, on
donne la préférence aux Français, c'est de toute justice,
mais qu'on paie plus cher pour avoir souvent moins
bon, cela dépasse les bornes. C'est ce qui est arrivé à
Nantes. Nous n'avions pas meilleur, ou bien quand
nous avions bon, on refusait de donner une légère
augmentation à l'artiste après la première année et on
le laissait échapper. Autre cause d'infériorité pour
notre orchestre. J'aborde ici, je le sais, un sujet déli-
cat, mais je me suis promis de dire la vérité. Certains
musiciens assez médiocres, mais qui ont l'avan-
tage d'être Nantais, faisaient agir à la Mairie et obte-
naient d'être conservés. Fatalement, une Municipalité
est obligée à certains ménagements, qu'un directeur
CONCLUSION H 8'
Regarderait pas. Eiitin, les musiciens se sentant payés
par la ville, n'apportaient pas à leur service tout le
zèle désirable. Peu leur importait de mécontenter le
<1irectear, ils étaient municipaux. Le Cahier des char-
ges avait beau dire que le directeur conservait toute
autorité sur son orchestre, il n'en était pas ainsi en
réalité. Ce système qui, bien appliqué, aurait pu don-
ner de bons résultats, n'avait donc pas répondu à
l'attente de ceux, — et j*en étais, — qui l'avaient si
vivement réclamé. Le Conseil a donc agi fort sage-
ment en décidant que l'orchestre dorénavant ne serait
plus municipal.
L'orchestre y compris les chefs sont soumis, comme
les artistes, aux débuts, mais la Commission de 15
membres est seule appelée à voter.
60 Création d'un abonnement aux places de parterre
et numérotage desdites places ;
7° Obligation au directeur de donner par niois douze
représentations d'opéra. Défense faite de donner plus
de deux représentations d*opérette de suite, aux jours
des représentations ordinaires au Grand-Théâtre ;
8<* Augmentation du nombre des danseuses ; douze
au lieu de huit, non compris la danseuse noble et celle
de demi-caractère ;
90 Suppression de la vente des journaux dans la
salle ;
10° Droit réservé à la ville de disposer gratuitement
de l'orchestre deux fois dans le courant de la saison -,
11° Contribution pour moitié par la ville dans les
frais de décors nouveaux, sans que cependant celte
moitié puisse excéder six cents francs pour les décors
d'un acte.
488 LE THÉÂTRE A NANTE8
Tels furent les principaux remaniements apportés
au Cahier des charges par la Municipalité Riom. Le
retour au système des débuts, pour l'admission des
artistes, est notamment une réforme excellente dont la
nécessité se faisait sentir tous les ans davantage.
Userait à désirer que la Mairie se réservât le droit
exprès d'indiquer au directeur les opéras à monter
et introduise la clause suivante dans le cahier des
charges : « Le directeur devra chaque saison, sur
l'indication de la ville, faire la reprise d'un des chefs-
d'œuvre lyriques du grand répertoire ancien (Gluck,
Mozart, Méhul, etc.)- Cet opéra, quel que soit Taccueil
reçu, devra être joué au moins trois fois : deux fois à
Graslin, une fois en matinée, à moitié prix, à la Renais-
sance. » Partout en France les grandes partitions de
Maîtres d'autrefois sont délaissées, alors que dans les
autres pays elles sont toujours en honneur. l\ appar-
tient aux municipalités défaire cesser cet état de cho-
ses, n est à souhaiter qu'elles finissent par le com-
prendre. On vient toujours dire: Il n'y a plus d'artistes
pour chanter ces belles œuvres ! Grand Dieu ! Com-
ment pouvez-vous le savoir puisqu'on ne les chante
jamais. Remettez-les au répertoire et les artistes se
formeront d'eux-mêmes. En les interprétant ils y
gagneront cette qualité qui leur fait si souvent défaut
aujourd'hui :' le style.
Le Conseil municipal en augmentant la subvention
avait obéi à la louable pensée de relever le niveau
artistique du Théâtre Graslin. Seulement si l'on veut
regarder de près, l'on verra que cette augmentation de
vingt mille francs est loin d'égaler la subvention (espè-
ces et avantages) dont jouissait M. Morvand. C'est
CONCLUSION 489
150,000 francs qu'il aurait fallu voter et non pas
120,000, du moment que l'on était décidé à faire un
sacrifice pour avoir un bon théâtre.
Je m'explique.
M. Morvand touchait 100,000 francs en espèces. Il
n'avait pas de troupe d'opéra-coraique à fournir^ d'où
une économie de 35,000 francs au plus bas prix. La
campagne d'opéra était de six mois au lieu de sept,
d'où une nouvelle économie de 15,000 francs.
Le nouveau directeur touchera bien 120,000 fr. en
espèces, mais pour une campagne de sept mois avec
l'opéra et l'opéra comique. Soit une augmentation de
dépenses de 50,000 francs, chiffre dont M. Morvand
avait bénéficié par la suppression de ces obligations.
Si nous retranchons ces 50,000 des 100,000 francs
de subvention, et nous devons le faire pour arriver à
parité avec la subvention précédente, nous trouvons
que le subside n'est en réalité que de 70,000 francs.
Si nous considérons aussi que les charges du directeur
ont été augmentées d'autre part, on est bien forcé
d'avouer que les avantages faits au futur directeur
sont loin de valoir ceux dont jouissait son prédéces-
seur et que l'augmentation de subvention est plus
apparente que réelle.
Voilà donc la situation actuelle des théâtres muni-
cipaux. A mon avis, elle n'est pas ce qu'elle devrait
être. Sans vouloir élever la subvention au chiffre de
150,000 francs, il me paraît pourtant que 130,000
francs sont absolument nécessaires pour maintenir
notre théâtre au rang des autres premières scènes
de province. Cette somme n'a rien d'exagéré ; elle
est basée sur le nombre d'habitants de la ville.
490 LR TIIÉATRK A NANTES
La situation de notre théâtre devient tous les jours
de plus en plus difficile et je vais le prouver. D'abord,
le répertoire est absolument usé. Le public est rassa-
sié des œuvres qu'on lui sert depuis tant d'années.
Celles de Meyerbeer, de Gounod et de Bizet se sou-
tiennent à peine pendant quelques représentations;
quant aux autres, à moins d'une interprétation excep-
tionnelle, elles ne font pas le sou. Veut-on des chif-
fres? Sous la direction Poitevin, le Voyage en Chine
a fait 359 francs; la reprise des Diamants de la Cou-
ronne — qu'on n'avait pas joués depuis fort long-
temps et à laquelle M. Ismaël-Garcin apportait l'ap-
point de son talent, — produisit 902 francs. Le public
veut désormais faire connaissance avec les œuvres
nouvelles. Il réserve toutes ses faveurs aux partitions
modernes; le succès de Sigiird et de Lohengrin en
est une preuve irrécusable. Le moyen donc d'amener
la foule au théâtre, c'est d'aborder franchement le
répertoire contemporain et notaminent les chefs-
d'œuvre de Richard Wagner, qui, en outre de leur
valeur intrinsèque, ont aussi pour elle l'attrait d'une
haute curiosité. Mais ce répertoire coûte plus cher
que l'ancien. Il faut chaque année relouer les parti-
tions, qui exigent souvent une mise en scène consi-
dérable, des trucs coûteux à installer (comme ceux
de Sigurd, par exemple) , des costumes nouveaux à
faire confectionner; de là surcroit considérable de dé-
penses. Chaque année, les frais mensuels d'une troupe
d'opéra augmentent. Les artistes sont hors de prix,
et, malgré tout, les directeurs se voient forcés, tant
qu'ils n'auront pas établi entre eux un syndicat .
d'accepter leurs engagements ridicules.
CONCLUSION 491
A Nantes, nous avons autant d'exigences qu'à Bor-
deaux ou à Marseille, pourtant notre ville offre des
ressources bien moins considérables ; c'est toujours le
même public qui fréquente le tbéâtre ; le directeur ne
peut compter pour remplir sa salle sur un mouve-
ment continuel d'étrangers de passage, comme dans
les villes que je viens de citer. Autre sujet de dé-
penses : le directeur, depuis quelques années, se voit
forcé de faire venir à ses frais un magasin de cos-
tumes. Celui de la ville est dans un tel état de déla-
brement qu'on ne peut plus décemment le montrer
sur la scène.
Pour toutes les raisons que nous venons de citer et
qui peuvent se résumer ainsi : accroissement des
dépenses, diminution des recettes, causées par l'u-
sure d'un répertoire caduc et rabâché, la subven-
tion de 120,000 francs est encore insuffisante.
Au lieu de porter la subvention à 130,000 francs, il
y aurait encore un moyen de relever le théâtre. Je
veux parler de la gérance par la Ville.
La première tentative n'a pas été des plus heureu-
ses au point de vue financier. Mais alors on ne consa-
crait pas à la subvention 100,003 ou 120,000 francs,
on avait deux troupes complètes, enfin les deux pre-
mières campagnes avaient été de dix mois avec tous
les genres, les deux dernières de huit mois et de deux de
comédies. Eh bien, malgré cette augmentation de frais
la dépense totale pour ces quatre saisons n'a été que
214,735 francs. Aujourd'hui que l'exploitation est
réduite à sept mois avec un seul genre, la gérance par la
ville me semble avoir plus de chance de succès.
D'ailleurs voici quelques chiffres qui peuvent servir
492
LE THEATRE A NANTES
de points de repère. Remarquons d'abord que je force
toutes les dépenses et que j'affaiblis les recettes :
Campagne de 7 mois : par mois, 43,000 francs
de dépense, non compris Torcbestre : 43,000X7=
301,000 francs.
Recettes par mois une moyenne de 35,000X'^ —
245,000 francs.
Déficit: 301,000—245,000=56,000 francs.
A cela ajoutons les appointements de l'orchestre et
du machiniste : 56,000+58,500=114,500 francs.
Nous atteignons ainsi au chiffre de 114,000 francs
auquel viennent s'ajouter les appointements d'un ad-
ministrateur artistique de la scène, tous les services
financiers étant faits par des employés de la mairie.
Les appointements de cet administrateur seraient de
8,000 francs. C'est parfaitement payé ; après tout ce
gérant n'a pas comme un simple directeur les risques
à courir.
Gela fait donc exactement 114,000+8,000=122,000
francs.
Mais, comme je l'ai dit en commençant, j'ai forcé
les dépenses prévues et diminué les recettes. Je suis
persuadé qu'en réalité, en supposant une mauvaise
campagne au point de vue des recettes, on n'arriverait
pas à dépasser 125,000 francs. Dans les bonnes années
on aurait un bénéfice notable.
On peut voir par ces chiffres que la gérance par la
Ville n'entraînerait pas à des dépenses folles.
En résumé, pour conserver au Théâtre GrasUn un
rang distingué parmi les scènes provinciales, il est
nécessaire que la Municipalité fasse un nouveau sacri-
fice et se décide à porter la subvention à 130,000 ou
CONCLUSION 493
135,000 francs. De plus, il est de première impor-
tance que r Administration municipale tienne le direc-
teur haut la main, sans s'occuper de ses criailleries.
Qu'elle se montre coulante pour une foule de petites
choses, mais absolument inflexible sur les clauses
importantes du Cahier des charges. Nantes donne une
subvention pour avoir un théâtre convenable et non
pour engraisser la bourse d'un industriel quelconque.
Car, remarquez-le bien, un directeur de théâtre n*est
qu'un industriel. Une fois sur cent, cet industriel est
doublé d'un artiste, mais, dans la majeure partie des
cas, le directeur, si on ne le lie pas par un Cahier des
charges sévère, cherchera à rouler la MunicipaUté et
il la roulera. Aussi faut-il que l'adjoint chargé des
Beaux- Arts ait la main ferme et ne craigne pas d'in-
fliger des amendes au directeur quand il ne marche
pas droit. M. Giraud-Mangin, alors qu'il était adjoint,
nous a présenté le modèle parfait du délégué au théâ-
tre. Il était détesté, c'est possible, mais, grâce à lui,
les intérêts de la ville étaient sauvegardés.
En terminant ce dernier chapitre, je n'ai plus qu'à
souhaiter que le Théâtre Grashn, d'^barrasso du direc-
teur et du chef d'orchestre que nous avait valu l'in-
compétence musicale de M. Guibourd, retrouve ses
beaux jours ou plutôt ses belles soirées d'autrefois, et
reprenne la place importante qu'il avait conquise de-
puis un siècle dans l'estime de tous les artistes.
CCCJG^J^{^^Û^>^
APPENDICE
§1^^^ PRES la façon dont M. Guisth'au,
rapporteur, l'avait apprécié en plein
Conseil municipal, il était impos-
sible à M. Morvand de postuler
encore la direction de nos théâtres.
Un grand nombre de candidats demandèrent
la direction. Dsux surtout: MM. 0. Lafon, ac-
^' tuellement à Anvers , et Gastex , offraient les
plus sérieuses garanties. Citons aussi comme mémoire,
la candidature fantaisiste de M. Abraham Lévy, qui
excita dans toute la ville un accès de douce hilarité.
Renommé à Anvers, M. Lafon ne tarda pas à se
désister, et M. Gastex, resté maître de la situation, fut
appelé par la Municipalité à remplacer M. Morvand.
Le premier soin du nouveau directeur, fut de ne
pas réengager M. Abraham Lévy. M. Miranne,
premier chef du Grand-Théâtre de Marseille, fut
■ 496 LE THÉÂTRE A NANTES
Chargé de relever notre infortuné orchestre. Il est
3 souhaiter qu'il le fasse promptement.
M. Castexa l'intenlion de ne pas s'attarder aux
œuvres du vieux répertoire^ mais de jouer le plus pos-
sible les partitions modernes.
Il est probable que la grande nouveauté de la saison
sera Tannhaûser ou la Walhyrie , de Richard
Wagner.
AVIS AUX LECTEURS
Comme complément du Théâtre à Nantes,
rOUEST-ARTISTE publiera, chaque année,
pendant le mois d'octobre, l'historique de la
saison théâtrale écoulée.
ERRATA
Page 9, lig. 11, Boccaiie
lisez: Bocagt
10, - -26,
poète —
poêle
11, - 11,
id. —
id.
1-2, - 10,
perspective —
perspcriire
64, — 13,
place des cinjues —
place du Cirque
89, - 16,
Arinae —
Ariane
140, - 20,
haines —
haines
147, - 20,
générales —
de tous
149, - 9,
une répétiteur —
nu répélileur
200, — 29,
ait —
fait
240, - 17,
travesties —
travestis
340, - 8,
ne redemande pas -
ne redemanda pas
^^y^^fp^^{)-^^^-
•S'2
Ta\BLE
PHEMIERE PARTIE
DEPUIS LES ORIGINES JUSQU'-V LA CONSTRUCTION DU
GRAND-THÉÂTRE
I. — Les Mystères (1430-1518) 1
II. — Le premier opéra à Nantes (1596). 9
Représentation d'Ar?m^m(9 , dnns bi grande
salle du Château. .
III. — Molière. — Les troupes nomades
(1639-1720) 19
IV. — Fin des troupes nomades. — Los
concerts. — La salle du lii^non-
Lestard (U^ période) (1725-1788). ;55
])d<tlérunco du clergé. — L:i Xlonlaiisicr. —
(lollot-d'Herhois. — (iouvvillf. — l/u'ivo.
— Aupcdotes.
V. — Les différents projets de construc-
tion de Grand-Théâtre .... 57
500 J>E THÉATBE A NANTES
DEUXIEME PARTIE
depuis la construction du grand-theatre
•tusqu'a l'incendie (1787 — an iv)
VI. — Graslin et la construction du Grand-
Théâtre (178M788) 63
Les R. P. Capucins. — Anecdotes.
A'II. — Directions: Longo , Rodolphe et
Hus (1788-1791).. 77
Les deux Baptiste. — Mole. — La Saint-Hubert i.
— Lefèvre(dit Marsias). ~ AITaire Fleury. —
Lemarquant. — Anecdotes.
VllI. — Directions: Ferville. —Violette et
€»•. — Danglas; période révolu-
tionnaire (1791. — An IV) 99
IX. — Incendie du Grand-Théâtre (7 fruc-
tidor, an IV) 113
X. — Les petits spectacles. Salles du
Chapeau Rouge (1" période) et
du Bignon-Lestard (2» période)
(1784. — An IV) 131
TROISIEME PARTIE
DEPUIS l'incendie DU GRAND-THEATRE JUSQU'A SA
reconstruction (an IV. — 1812).
Seconde et troisième périodes des salles du Chapeau-
Rouge et du Bignon-Lesiard.
XI. — Fin de la direction Danglas. — Di-
rection Dumanoir, Terraets et
Julien Sévin (an IV. — 1808). . . 137
La Vestale. — Anecdotes.
TABLE 501
XII. — Dumanoir et Julien Sévin seuls
directeurs. - Napoléon au
Chapeau-Rouge (1808-1813).. . 157
Joseph.
XIII. — La salle de la rue du Moulin
(1802-1818) 163
Pottier. — FerYille.
QUATRIÈME PARTIE
de la reconstruction du grand-théatre a sa
(tEstion par la ville
(1813-1857)
XIV. — Direction Arnaud. — Talma à
Nantes (1808-1813) 167
Anecdotes sur Lefèvre. — Ml'e Pelet. — Jaii-
bert, —Don Juan. — Pottier. — M'>« Mars.
— Mil" Georges.
XV. — Directions: Brice. — Jausserand. —
Boieldieu à Nantes (1817-1820).. 191
XVI. -— Directions: Léger. — Bousigues. —
Jaubert et Glermont (1820-18?8). 203
M°ïe Allan-Ponchard. — Mme Dangremont. —
Les Noces de Figaro. — Nourrit. — Le
Barbier. — MmcHoche. — M'i'Duchenois. —
Mme Richard-Mutée. — La Dame Blanche.
— Régnier.
XVII. — Directions : Welsch. — Nanteuil. —•
Charles. —Roche etDumonthier.
Blot. — Bizot. — Pourcelt de
Baron. — Valembert (182U-1836). 225
M'ie Le Moule. — La Muette. — Anecdotes. —
Fra-Diavalo. — Zampa. — Pré-aux-Clercs.
L. Bizot. — Robert-le- Diable. -^Mmo DoïYixl.
o02 LE THEATUE A NANTES
XVIII. — Directions : PoQchai'd — Kuax. —
Leinoniii'^r. - Ly Feuillade. —
Prat. — LaHite (1830-1844) .... ? r>
M'ii» 'riiiJloii. — Heiirtaiix. — (hiillamne Tell.
Knieules. — La Juive. — Ilernaril. — Les
IlHf/ucnots. — Wernieleii. — Mni' Prc'vosl-
r.olou. — La Jnire. — Horiiiànii-Léoii. —
La Faro>'ite. — La Fille (la liëf/imeht. —
Xorma. — Hniim*. — Isin;iël.
XIX. — Directions : Tilly. — Lemonnier. —
Tallier. ~Lemonnier( 1844-1 851) 2^)9
(iot. — Solié. — Rîiolu'l. — Calciiiii. —
Mil" Massoii. — Charles VI. — Listz. —
Duliic. — La Reine de Chypre. — Emeutes.
— Dt'jazet. — Espiuas.se. — Diiprez. —
Flachat. - MH- Blaës. — MU- Victoria. —
\jiie Voiroii. — Le Sonf/e. — Cli. Bataillr.
XX. — Directions: Guérin. — Clément. —
Defresne. — Roland (1851-1857) 203
M«;lingue. — Levassour. — Mme Hillen. —
Duprat. ~ Le Prophète. — Scandale. —
('aubel. — Mm« Geisinard. — Régnier. —
L'Etoile du Nord. — I/Alboni. — Céline
Montaland.
XX 1. — Théâtre des Variétés , place du
Cirque (1834-1850) 315
CINQUIEME PARTIE
DEI'LIS LA <JESTION DU GRAND-TIIÉATllE IWll LA
VILLE jusqu'à nos .TOUHS
(1857-1893)
XXII. — Ch. Solié, directeur-gérant pour le
compte de la ville (1857-1861). . . 3i
Mme Hillen. — Les Drafjons. — Déjazet. —
M'i" Lavoye. — Béjuy. — Mii^ Borghèse. —
Le Pardon. — Gharle?;. — Le Trouvère. —
Comte-Borchard. — Hnstelmary. — Fn.}nt.
Mra« Carvalho.
TABLE
503
XXIII.
Directions: Chabrillat. — Jourdain,
— Comminges. — Bernard. —
Comniinges. — Défossez (1861-
1871)
iCmeutes. — Mm'' Tedesco. — Scandale. —
Mme Barbot. — Picot. — Pons. — L'Afri-
caine. — M'i" de Taisy. ■ — La Trariata. -
Depassio. — Mirpwn.^ — Dosclauzas.
XXIV. — Directions : Défossez. — Ferry.
— De Tholozé. — Frespech ,
Lono'pro et Francis (1871-1875).
•lustiii Boycr. — Rongé. — Jourdaii — Cécile
M('zeray. — RoniQO et Juliette. — Dc'jazet.
XXY. — Directions: Coiilon. — Believaut.
— Coiilon. — Le Moigne (1875-
188G)
('.11. Buziau. — 'IV)uriii('. — Pons. — ])aupliiii.
Caroline Mf'zoray. — Mlle Seveste. — Roinc
Mézeray. — Mm" Lacombe - Duprez. —
(îuilJemol. ~ Maupas. — Warot. — Hamlel .
— Trémoiilot. — Plain. -- Félieie Arnand.
-- Aima Reggiani. — Paul et Virfiinîe. —
Aïda. — Carmen. — Dolaliranche. — M. cl
Mm»- Dereinis.
XXVI. —• Directions: Gravière. — Lafon. ~
Gaultier. — Solié (1880 1885)..
M. et Mmt' VaiJlanl-Coutiu'ier. — Hc'dène Clio-
vriei'. — Jeanne Fon({n<'l. — Séraii. — Gnil-
lal)ert. — Mireille. — Jean de Nivelle. —
PhiléiHon et Baucis — Polyeucte. — Pellin.
— Bérardi. — Scandale. " — Ia' Roi de
Lahore. — Alice Rabauy. — Manra.s. —
Verhées. — Dnquesne. — Hérodiade. —
Emeute. — Les Contes d'Hoffmann. —
Lakmé. — M"*' Williem. — M. et Mm-
Simon-Girard. ~ La])is, — M^'' Espigat.
— M. et Mme Roux. — Manon, — M"'
Schweyer. — Jeanne Parmigiani.. — Le Roi
l'a dit^. — Le Chevalier Jean.
XXVII.
Directions : Paravev.
(1886-1890)..... \
Poitevin,
:î:^3
;i53
303
Î81
407
Devilliers. ~ Sujol. — Culllemot.
Poitevin.
504 LE THÉÂTRE A NANTES
Mai-the Duvivier. — M. et M'"<" Jouamie-
Vachot. — M"" Bouland. — Le Cid. — Les
Pêcheurs de perles. — Méphistophélès.
— M. et Mm* Vaillant-Couturier. — Cente-
naire de Graslin. — Hamlet, dHignard. —
Bucognani. — Delvoye. — Mm* ismaël-
(îarcin. — Signrd. — Emeute. — Le Roi-
d'Ys. — Lf'on Du Boi.'i. — Lévy (Abraham)
et la désorganisation de rorchestre. — Les-
tellier. — Mn^ Lavillc-Ferniinef.
XXVIII. — Direction J. Morvand. Docadence
du Grand-Théâtre (1890-1893).. 4:{5
Hiuognani. — (îlaverie. — Mm«- Laville-
Kerminet. — M"*^ Salamlnani. — La Ba-
zoche. — Lohenffrin. — Bemvsentations
.soandaleus(!S. — - Si'"'" Lrniattt'-bolnveyer. --
Mondaud. — Mm'' Sainl-Laurent. — Samson
l't Dalila. — Le Rcvr. — liciir.-v.ii^ —
Klena Sanz. — lï erther
XXIX. — Théâtre de la Renaib^aiicc. — Les
ItaUens. — Troupes diverses
(1867-1893) '..".7
Laiira-IIarris. - , Tonibezi. — Strozzi. - Zina
Dalti. — l^a Sonnieri. — La Patti. — La
Xilsson. — Faure. — Marceau. — Sarah-
Bernliardt. — Moiinet-Sully.
XXX. — Théâtre des Variétés. — L'ancien
Riquiqui. — La nouvelle salle
de la rue Mercœur (1832-1893). 47;j
XXXI. — Situation du Théâtre à Nantes. —
Ce qu'elle est. — Ce qu'elle de-
vrait être (octobre 1893) t83
Appendice i95
Errata i97
^Nantes. — Imp. F. Salières, rue du Calvaire, M
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IN Destrang^s, Etienne
2636 Le thteâtre
N3D4
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